ANALYSE – Israël : Les 20 mois de guerre qui ont changé la situation géopolitique au Moyen-Orient

mage représentant la tension géopolitique au Moyen-Orient : chars israéliens face à une ville en ruines, fumée d'explosions en arrière-plan, sous les drapeaux d’Israël, des États-Unis et de l’Iran, symbolisant l'affrontement stratégique et militaire entre puissances.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par le Général(2s) Jean-Bernard Pinatel

Le 7 octobre 2023 a été pour Israël une cruelle défaite politico-militaire dans la longue guerre que l’État juif mène pour sa survie depuis sa création. Mais il a été aussi une « victoire à la Pyrrhus »[1] pour l’Iran et ses proxys… 

Car si, à la différence de ce roi grec, les islamistes ont un réservoir humain plus de dix fois supérieur à Israël, l’État hébreu et sa population ont démontré dans l’adversité des capacités exceptionnelles de renseignement et d’action secrètes ainsi qu’une résilience, une tolérance remarquable aux risques et aux pertes[2] dans l’utilisation de ses capacités militaires classiques sur le temps long (21 mois) et sur 7 fronts simultanément.  

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En effet, durant ces 21 derniers mois, Israël a vu ses forces engagées pour défendre ses frontières et, à l’extérieur, à Gaza contre le Hamas, en Cisjordanie contre le djihad islamique, au Liban contre le Hezbollah, en Syrie[3], au Yémen contre les Houthis et enfin contre l’Iran des mollahs qui depuis 1979, dans leurs déclarations et par proxys interposés, ont mené une lutte incessante pour détruire Israël en tant qu’entité juive.

21 mois après le 7 octobre Israël a remporté des succès qui ont durablement affaibli ses ennemis.

Cette guerre, presque plus longue que la somme de la durée de toutes les guerres menées par Israël depuis sa création[4] (21 mois contre 23 mois), a profondément bouleversé la situation géopolitique au Moyen-Orient.

Avant le 7 octobre 2023, des années de négociations minutieuses sous l’égide des Etats-Unis avaient amené l’Arabie saoudite à la veille d’un accord historique pour la reconnaissance diplomatique d’Israël. Cela aurait solidifié une coalition israélo-arabe contre l’Iran, verrouillé le soutien américain à la sécurité saoudienne et ouvert la porte à une plus grande acceptation d’Israël dans les mondes arabes et musulmans. 

Depuis l’intervention américaine contre le potentiel nucléaire militaire iranien, le contexte géopolitique a été profondément bouleversé et il est loin d’être évident que la volonté de Trump d’utiliser l’élan du cessez-le-feu pour inciter davantage d’États à établir des relations diplomatiques avec Israël, en s’appuyant sur les accords d’Abraham[5], rencontre le même accueil en Arabie Saoudite que lors de son premier mandat. 

En effet à partir du moment où l’Iran, principal concurrent de Riyad dans le golfe persique est durablement affaibli, pourquoi MBS prendrait-il le risque de se mettre à dos les masses arabes qui étaient restées largement silencieuse ces dernières années sans pour autant accepter l’existence de l’État juif. 

Aujourd’hui, l’opinion publique arabe est mobilisée contre Israël et les États-Unis. Selon des sondages récents, le sentiment anti-américain a fortement augmenté : les États-Unis sont perçus comme le facilitateur des « massacres de Gaza » et, aujourd’hui, de plus en plus d’Arabes, dans tous les pays, les considèrent comme une menace pour leurs intérêts. Une enquête téléphonique menée dans 15 pays arabes et en Cisjordanie par l’Arab Center Washington DC (ACW)[6] a montré une augmentation considérable du soutien aux Palestiniens et de l’opposition aux États-Unis. L’indignation reflétée par les récents sondages s’est traduite par des manifestations propalestiniennes dans de nombreux pays arabes. Cependant, elles n’ont pas été aussi massives ou aussi fréquentes que les réponses aux sondages le suggéraient, par lassitude ou par peur d’éventuelles répressions.

L’Arabie Saoudite, qui ne veut pas froisser Trump, va probablement et habilement lier son acceptation à rejoindre les accords d’Abraham élargis à la reconnaissance par Israël d’un État palestinien, ce qui risque de ne jamais arriver car on ne voit pas comment il peut y avoir à la Knesset une majorité pour l’accepter, du fait du poids croissant des partis religieux, leurs électeurs ayant plus d’enfants que ceux des partis de gauche et du centre. 

La victoire d’Israël risque donc déboucher sur une situation diplomatique gelée qui pourrait maintenir le Moyen-Orient pour longtemps encore dans une situation de ni guerre ni paix comme celle dans laquelle Rodrigue et Chimène se sont trouvés à la fin de la pièce de Corneille. Mais comme il ne faut jamais insulter l’avenir, je terminerai cette analyse par une fin ouverte comme celle que Corneille a voulu pour sa pièce en faisant donner ce conseil au Cid par Don Fernand : « laisse faire le temps, ta vaillance et ton Roi »…

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[1] Au cours des batailles remportée par Pyrrhus en Italie, les Romains ont en effet perdu plus d’hommes que lui mais ils pouvaient facilement recruter de nouveaux soldats en Italie, leurs pertes affectaient donc beaucoup moins l’effort de guerre des romains que celui de Pyrrhus

[2] Depuis le 7 octobre, Tsahal a perdu environ 900 hommes et 2500 blessés dont la moitié à Gaza et 1200 civils ont été tués et plus de 5000 blessés.

[3] Quelques heures seulement après la chute du président syrien Bachar el-Assad, chassé du pouvoir par les rebelles le 8 décembre, l’armée israélienne s’est déployée dans une zone tampon, contrôlée par l’ONU, séparant les deux pays, sur le plateau du Golan. Une zone de 500 km², soit 150 % de la taille de la bande de Gaza.

[4] Mai 1948-mars 1949 (10 mois), octobre 1956 -mars 1957 (5 mois), 5 au 10 juillet 1967 (6 jours), 6 au 24 octobre 1973 (18 jours), juin à septembre 1982 (3 mois), 12 au 14 aout 2006 (28 jours), 27 décembre 2008 au 19 janvier 2009 (23 jours), 8 juillet au 26 aout 2014 (49 jours), 13 avril au 21 mai 2021 (38 jours)

[5] « L’un des objectifs clés du président est que les accords d’Abraham soient élargis (NDLR qui impliquaient les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan) que plus de pays y adhèrent, et nous y travaillons », a déclaré mercredi l’envoyé spécial Steve Witkoff sur CNBC

[6] https://arabcenterdc.org/resource/arab-public-opinion-about-israels-war-on-gaza/


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