ANALYSE – Israël et l’Afrique : la diplomatie du spyware et l’avenir des relations

carte afrique et drapeau israël
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.

Israël, grâce à l’utilisation stratégique de ses technologies de surveillance, a transformé la cyberintelligence en un pilier de sa politique étrangère. Cette approche, alliant innovation technologique et pragmatisme politique, s’est révélée particulièrement efficace en Afrique, où la sécurité et le contrôle constituent souvent des priorités pour les gouvernements autoritaires ou instables. Toutefois, cette stratégie n’est pas sans risques : si l’État hébreu consolide des alliances stratégiques, les accusations de complicité avec des régimes répressifs et de violations des droits humains se multiplient.

Une industrie de pointe née dans les territoires occupés

La domination d’Israël dans le domaine des technologies de surveillance n’est pas le fruit du hasard. Elle découle de l’expérience accumulée dans les territoires palestiniens occupés, où Tel Aviv a mis en place des systèmes sophistiqués de surveillance pour contrôler la population. Les technologies développées dans ce contexte — telles que les caméras de reconnaissance faciale, les spywares pour appareils mobiles et les logiciels de suivi des communications — ont ensuite été exportées à l’échelle mondiale, devenant une industrie multimilliardaire.

Ces outils ont été testés dans des zones de conflit à haute intensité comme Gaza et la Cisjordanie, où Israël a perfectionné sa capacité à collecter des informations en temps réel, prévenir des attaques et neutraliser des menaces. Cela a rendu ses produits extrêmement attractifs pour des gouvernements confrontés à des défis de sécurité internes, notamment en Afrique.

L’impact en Afrique : alliances stratégiques et dépendance technologique

Israël a identifié l’Afrique comme un marché idéal pour ses technologies de surveillance. La combinaison d’instabilité politique, de menaces terroristes et de faiblesses institutionnelles a poussé de nombreux pays à se tourner vers Tel Aviv pour obtenir des outils de surveillance avancés. Les conséquences de ce choix vont toutefois bien au-delà de la sphère technologique.

Votes à l’ONU et reconnaissance internationale

Israël a exploité la “diplomatie du spyware” pour garantir le soutien politique de nombreux États africains dans les forums internationaux. Cela est particulièrement évident lors des votes liés à la question palestinienne. Alors que des pays comme l’Afrique du Sud et l’Algérie continuent de s’opposer fermement aux politiques de Tel Aviv, d’autres, comme le Togo, le Cameroun, le Kenya et le Ghana, se sont montrés plus favorables, souvent à la suite d’accords impliquant le transfert de technologies de cyberintelligence.

Un exemple marquant est le soutien obtenu par Israël pour son statut d’observateur à l’Union africaine en 2021. Malgré les protestations de certains membres, Tel Aviv a bénéficié du soutien de nombreux gouvernements grâce à un réseau de relations construit autour de la fourniture de systèmes de cyberintelligence.

Le renforcement des régimes autoritaires

L’utilisation de spywares comme Pegasus ou Circles ne se limite pas au suivi des menaces terroristes ou à la sécurité nationale. Dans de nombreux cas, ces technologies ont été utilisées pour réprimer la dissidence, intimider les journalistes et consolider des régimes autoritaires.

Rwanda : le président Paul Kagame a utilisé Pegasus pour surveiller des dissidents, à la fois à l’intérieur du pays et à l’étranger. La surveillance aurait ciblé des figures politiques internationales de premier plan, notamment le président sud-africain Cyril Ramaphosa, dans un contexte de tensions diplomatiques entre les deux pays.

Guinée équatoriale : la technologie israélienne a été utilisée par le président Teodoro Obiang pour maintenir le contrôle sur l’un des régimes les plus autoritaires au monde, caractérisé par une répression violente et l’absence totale d’opposition politique.

Maroc : Rabat a utilisé Pegasus pour surveiller des critiques du gouvernement et même des membres de la famille royale. Cet épisode s’inscrit dans le cadre de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, obtenue en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

Sécurité ou surveillance ?

La justification officielle pour la vente de ces technologies est souvent liée à la lutte contre le terrorisme. Dans des pays comme le Nigeria et le Kenya, Israël a proposé des outils pour surveiller des groupes rebelles et combattre des menaces comme Boko Haram ou Al-Shabaab. Cependant, l’utilisation de ces outils à des fins politiques internes a suscité des doutes quant à leur réelle destination.

Les implications internationales : éthique et géopolitique

La dépendance croissante de nombreux pays africains aux technologies de surveillance israéliennes soulève des questions sur l’équilibre entre sécurité et droits humains. Alors que les gouvernements autoritaires trouvent en Israël un partenaire fiable pour consolider leur pouvoir, les organisations de défense des droits humains dénoncent l’érosion des libertés fondamentales.

Le projet Pegasus

Le Projet Pegasus a mis en lumière l’ampleur des opérations de surveillance numérique en Afrique et ailleurs. L’enquête, menée par un consortium de journalistes internationaux, a révélé que plus de 50 000 appareils dans le monde ont été “infectés” par des spywares israéliens, y compris ceux de leaders politiques, d’activistes et de journalistes. Ces révélations ont secoué la communauté internationale, poussant beaucoup à demander une réglementation plus stricte de ces technologies.

Appels à un moratoire

Plus de 150 organisations de défense des droits humains ont demandé un moratoire immédiat sur la vente et l’utilisation de spywares jusqu’à l’adoption d’un cadre réglementaire garantissant le respect des droits fondamentaux. Cependant, de nombreux gouvernements africains continuent de privilégier la stabilité politique interne au détriment des considérations éthiques, perpétuant un cycle de dépendance technologique et de répression.

Un avenir incertain : quelle direction pour Israël et l’Afrique ?

À l’avenir, la “diplomatie du spyware” d’Israël se trouve à un carrefour. D’un côté, l’innovation technologique continue de renforcer ses relations avec de nombreux États africains, offrant à Tel Aviv une influence croissante sur un continent crucial pour les équilibres géopolitiques mondiaux. De l’autre, la pression internationale croissante pour réglementer la cybersurveillance risque de remettre en question la durabilité de cette stratégie.

Pour Israël, le succès à long terme dépendra de sa capacité à s’adapter à un contexte mondial de plus en plus attentif à la protection des droits numériques. Pour l’Afrique, le défi sera de trouver un équilibre entre le besoin de sécurité et la sauvegarde des libertés fondamentales, en évitant que la technologie ne se transforme en arme contre ses propres citoyens.

Dans un monde où la diplomatie passe de plus en plus par la technologie, Israël reste un acteur clé, mais les coûts de ce leadership pourraient s’avérer plus élevés que prévu.

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