TRIBUNE – Iran des mollahs : Clap de fin ?

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » (Charles Péguy). En Syrie, le destin du Proche-Orient bascule. Ceci concerne au premier chef le régime iranien des Mollahs qui passe du statut d’incontournable à celui de contourné. Les rebelles Syriens infligent une défaite stratégique à Moscou mais surtout aux Mollahs, chassés comme des malpropres du pays (Cf. le saccage de leur ambassade à Damas).
Le premier ministre israélien capitalise sur la chute du régime de Bachar Al-Assad mais aussi sur l’éviction des Iraniens du pays et sur leur affaiblissement en Palestine (Gaza, Cisjordanie), au Liban (Hezbollah), en Irak, voire au Yémen (Houthis). Quelles conséquences tirer de cette situation pour la position de l’Iran dans la zone mais aussi quelles sont les hypothèses envisageables pour l’avenir du régime des Mollahs ? Si la réponse à la première question est aisée, la seconde l’est moins.
DU GRAND PERTURBATEUR À LA FIN DE « L’AXE DE LA RÉSISTANCE »
« J’ai parlé, il me semble, de la baisse et de l’effondrement qui se fait sous nos yeux, des valeurs de notre vie » (Paul Valéry). Un constat s’impose à l’observateur du choc des plaques tectoniques se produisant sous notre regard incrédule au Proche et au Moyen-Orient. Il n’aura pas fallu plus d’une semaine pour que la puissance iranienne ne s’effondre tel un château de cartes à la faveur de la chute du régime syrien. Pire encore, c’est tout ce que l’on qualifie de « croissant chiite » ou « d’axe de la résistance »[1], mis au point au cours des vingt dernières années, qui disparaît comme par désenchantement[2]. Les Iraniens n’ont-ils pas présumé de leur force face à Israël en pensant que la guerre conduite après le 7 octobre allait affaiblir le gouvernement Netanyahou ? Finalement, c’est le contraire qui se produit. La poussée ottomane conduit à un recul persan. Les Israéliens profitent du désordre ambiant pour étendre leur contrôle sur les zones syriennes, au-delà de la « zone tampon » qui était sous la supervision des forces de l’ONU depuis 1974[3]. Moins passifs qu’hier[4], les alliés occidentaux tentent de prévenir un renforcement de l’État islamique (EI) grâce à l’appui des rebelles du HTC[5]. Avec une mâle assurance, Joe Biden veut faire croire que la situation est sous (son) contrôle. Plus sérieusement, Washington – qui dispose d’un millier d’hommes dans le Nord de la Syrie – espère que la chute de Bachar Al-Assad affaiblira l’Iran et ses affidés dans la région[6]. Qui sait contribuera à un changement de régime à Téhéran. Un objectif constant sous toutes les administrations américaines qui pourrait devenir réalité. À ce jour, la question du programme militaire nucléaire iranien reste entière sauf à ce que Donald Trump ait quelques idées précises sur le sujet[7].
L’échec des Mollahs est patent, presqu’incroyable, si l’on se reporte quelques semaines auparavant Quelles pourraient être les conséquences de la claque ottomane sur la scène intérieure perse ?
DU GRAND OPRESSEUR AU DÉBUT DE « L’AXE DE LA RÉSISTANCE »
« Ceci n’est pas la fin, ni même le commencement de la fin, mais c’est peut-être la fin du commencement » (Winston Churchill, 10 novembre 1942). Une question est posée. Le roi perse n’est-il pas nu en cette fin d’année 2024 ?[8] Le brusque effondrement de la puissance iranienne sur son front extérieur ne va-t-il pas servir de révélateur, voire d’amplificateur de la faiblesse du régime des Mollahs en Iran ? Faiblesse que les pseudo-experts minimisaient tant ils étaient obnubilés par le front israélo-libano-palestinien depuis le 7 octobre 2023. Au mois de juin 2024, nous nous étions livrés à un exercice, à contre-courant, de prévisionniste sur les perspectives s’offrant au régime iranien tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Nous y soulignions les faiblesses d’un régime aux abois tant la conjonction de la situation économique et de la contestation intérieure fragilisait un édifice institutionnel fissuré[9]. Une sorte de géant aux pieds d’argile. De manière binaire, nous présentions la situation autour de deux idées principales : le grand gagnant d’aujourd’hui (sous forme affirmative) et le grand perdant de demain (sous forme interrogative). La question ne mérite-t-elle pas d’être réexaminée à l’aune des derniers développements en Syrie ? Nous le pensons en application du fameux adage, gouverner, c’est prévoir, trop souvent perdu de vue par nos dirigeants. Il serait grand temps d’analyser, sans le moindre tabou, les deux principales options qui guettent le régime iranien : la survie au prix d’une répression sanglante ou bien un effondrement incontrôlable organisé par les oppositions de l’intérieur. Mais aussi de nous y préparer très sérieusement pour ne pas être pris de court le moment venu comme nous le sommes trop souvent dans des situations mouvantes.
LE GRAND CHAMBARDEMENT[10]
« Non, l’avenir n’est à personne ! Sire, l’avenir est à Dieu ! À chaque fois que l’heure sonne, tout ici-bas nous dit adieu » (Victor Hugo). Comme souvent, les situations instables (Cf. en Syrie et dans la région) sont source de préoccupation (risque de propagation du désordre) et d’espoir (possibilité de l’émergence d’une spirale pacifique)[11]. Qu’est-ce que l’avenir nous réserve à court et à moyen terme tout en étant conscient que les périodes de transition sont toujours dangereuses et les malentendus possibles ? Quatre décennies après le départ en exil du Shah d’Iran, la situation paraît moins figée qu’elle ne l’était jusqu’à présent dans l’empire perse version mollah. Vents contraires, courants changeants et repères brouillés sont les marqueurs de notre époque qui devraient conduire nos dirigeants, et les prévisionnistes qui les instruisent, à penser l’impensable. Et, si pour l’Iran, la chute du régime de Bachar Al-Assad, ne constituait-elle pas un signe annonciateur du début de la fin ?
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Jean-Pierre Perrin, La chute de Bachar al-Assad rompt « l’axe de la résistance créé par Téhéran, www.mediapart.fr , 11 décembre 2024.
[2] Ghazal Golshiri/Jean-Philippe Rémy, « L’axe de la résistance » sérieusement ébranlé par la chute d’Al-Assad, Le Monde, 10 décembre 2024, p. 8.
[3] Jean Philippe Rémy, Israël étend son contrôle sur des zones syriennes, Le Monde, 11 décembre 2024, p. 6.
[4] Dorothée Schmid, Le retournement de situation en Syrie remet l’Occident face à ses responsabilités, Le Monde, 11 décembre 2024, p. 28.
[5] Chloé Hoorman/Hélène Sallon/Élise Vincent, La chute du tyran syrien rebat les cartes de la lutte contre l’EI ?, Le Monde, 11 décembre 2024, p. 6.
[6] Ghazal Golshiri, L’Iran reconnaît à demi-mot un revers en Syrie, Le Monde, 13 décembre 2024, p. 3.
[7] Piotr Smolar, Washington se sent conforté dans sa stratégie au Moyen-Orient, Le Monde, 11 décembre 2024, p. 7.
[8] Alain Frachon, La chute de Damas et la solitude de Téhéran, Le Monde, 13 décembre 2024, p. 27.
[9] Jean Daspry, Iran : impair, passe et manque, https://bertrand-renouvin.fr , 8 juin 2024.
[10] Titre d’une chanson de Guy Béart de 1968.
[11] Éditorial, Une occasion à saisir pour le Proche-Orient, Le Monde, 11 décembre 2024, p. 31.
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