
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.
Les Émirats Arabes Unis (EAU) constituent un cas unique dans l’utilisation des mercenaires, se différenciant des expériences en Angola, en Sierra Leone et au Nigeria tant par les motivations que par les modalités d’emploi.
Alors qu’en Afrique, le recours aux mercenaires est souvent lié à la survie de régimes fragiles dans des contextes marqués par l’instabilité et les conflits internes, les Émirats se distinguent par leur stabilité politique et leur richesse pétrolière. Cependant, le pays souffre d’une pénurie chronique de main-d’œuvre et de compétences technologiques, en particulier dans le domaine militaire. Cette situation a poussé le gouvernement à utiliser des mercenaires pour combler ces lacunes, sans subir les mêmes critiques internationales que les pays africains. Cela est attribuable au poids géopolitique des Émirats, dont les réserves pétrolières et la richesse incitent les puissances occidentales à être plus prudentes dans leurs condamnations, réservant des critiques plus sévères aux États plus fragiles et moins influents.
Deux approches distinctes : sécurité intérieure et politique étrangère
L’utilisation des mercenaires par les Émirats s’articule autour de deux principales orientations. La première concerne le renforcement de la sécurité intérieure, par le biais du soutien aux structures protégeant le régime. En particulier, les mercenaires ont joué un rôle déterminant dans la supervision et la création de la Garde présidentielle, une unité d’élite destinée à protéger la direction émiratie contre d’éventuels coups d’État ou menaces internes, souvent attribués à l’Iran. Cet emploi permet au gouvernement d’aborder de manière proactive la subversion intérieure et de consolider la stabilité politique.
La deuxième orientation se réfère au rôle des mercenaires dans la projection de la puissance émiratie au-delà des frontières nationales, en les utilisant comme outils militaires pour poursuivre des objectifs de politique étrangère. Par exemple, les Émirats soutiennent Khalīfa Haftar et son Armée nationale libyenne à travers des financements et le déploiement du Groupe Wagner. Au Yémen, l’implication des mercenaires a été tout aussi significative : les Émirats ont utilisé des contractuels pour accompagner leurs troupes dans la guerre contre les Houthis, un conflit mené avec le soutien d’alliances tribales locales. Afin de réduire la charge pesant sur leurs forces armées, les Émirats ont déployé environ 450 mercenaires latino-américains sur un total de 1 800 hommes stationnés sur la base d’Abu Dhabi. Cette approche reflète la volonté d’un gouvernement déterminé à défendre ses intérêts sans engager directement ses citoyens dans les opérations militaires.
L’avantage de la plausible négation : le cas de la Somalie
Un exemple emblématique de cette stratégie est l’opération anti-piraterie menée au Puntland, une région somalienne. Les Émirats, via une filiale de Reflex Ltd, une société initialement liée à Erik Prince, ont financé la Puntland Maritime Police Force (PMPF). Cette unité, composée d’anciens mercenaires sud-africains et de contractuels locaux, était chargée de lutter contre les activités des pirates le long des côtes septentrionales de la Somalie. Équipée d’hélicoptères, de vedettes rapides et de véhicules blindés, la PMPF opérait avec un niveau d’agressivité supérieur à celui des forces gouvernementales typiques. Bien qu’il ne soit pas confirmé qu’elle ait engagé les pirates dans des affrontements directs, l’unité s’est distinguée par l’utilisation de la force létale dans des opérations offensives plutôt que défensives.
Les Nations Unies ont exprimé des préoccupations concernant l’utilisation des mercenaires sud-africains et les méthodes de formation de la PMPF, mais les Émirats ont revendiqué le succès de l’opération, qui a temporairement réduit la menace de la piraterie pour les expéditions internationales. Cependant, lorsque la mission est devenue publique, le gouvernement émirati a rapidement mis fin au programme afin d’éviter des dommages à son image internationale, abandonnant ainsi la possibilité d’exploiter davantage la plausible négation.
Mercenaires du cyberespace : la stratégie émiratie en matière de cybersécurité
Les Émirats ont également investi massivement dans le secteur de la cybersécurité, utilisant des mercenaires numériques pour étendre leur influence. Grâce à Darkmatter, une puissante société locale, le pays a lancé des opérations visant à renforcer le contrôle numérique tant au niveau national qu’international. Un exemple significatif est le “Project Raven”, un programme qui a recruté des dizaines d’anciens agents des renseignements américains pour mener des opérations de surveillance contre des gouvernements étrangers, des militants et des défenseurs des droits humains.
Ces activités ont généré des tensions avec des pays voisins comme le Qatar, qui a accusé les Émirats d’avoir piraté des agences de presse et des canaux officiels sur les réseaux sociaux, ravivant une ancienne querelle entre les monarchies du Golfe. L’utilisation de contractuels dotés de compétences avancées en cybersécurité reflète l’importance croissante de cette dimension pour un petit État comme les Émirats, qui utilisent des moyens non conventionnels pour rivaliser sur une scène géopolitique de plus en plus complexe.
Qui est le mercenaire du XXIe siècle ?
Le recours aux mercenaires par les Émirats soulève une question fondamentale : comment définir le mercenaire moderne ? Les exemples de EO en Angola et en Sierra Leone, des contractuels américains aux Émirats et de la PMPF en Somalie montrent que les mercenaires, qu’ils soient indépendants ou affiliés à des sociétés, sont des outils géostratégiques de plus en plus pertinents. Ces acteurs opèrent sans liens avec leur État d’origine, offrant des services de sécurité offensifs et défensifs à des gouvernements cherchant à renforcer leur pouvoir sans implications directes.
Cependant, la légitimité de ces opérations est souvent contestée. Les États-Unis et le Royaume-Uni, par exemple, tendent à distinguer entre les “contractuels militaires”, considérés comme légitimes, et les “mercenaires”, une catégorie diabolisée pour des raisons politiques. Ce double standard reflète l’intérêt des grandes puissances à maintenir le contrôle sur les dynamiques de sécurité internationale, protégeant leurs intérêts et délégitimant les acteurs indépendants.
Les mercenaires et les asymétries géopolitiques
Les Émirats Arabes Unis représentent un exemple frappant de la manière dont les petits États riches en ressources peuvent exploiter les mercenaires pour étendre leur influence, tant au niveau régional qu’international. Cependant, le recours à ces forces met également en évidence un double standard dans les réactions mondiales. Alors que les pays fragiles qui dépendent des mercenaires sont sévèrement critiqués, les États riches comme les Émirats reçoivent un traitement plus indulgent, en raison de leur importance stratégique.
Cette asymétrie reflète une dynamique géopolitique où les sociétés mercenaires indépendantes ont le potentiel de transformer profondément le statu quo, notamment dans des régions comme le Moyen-Orient et l’Afrique. Bien que l’utilisation des mercenaires soit perçue comme une solution pragmatique par de nombreux gouvernements, elle soulève des questions éthiques et politiques susceptibles d’amplifier les tensions internationales et d’alimenter de nouvelles formes de néocolonialisme déguisé.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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