
Par Imen Chaanbi
Au cours d’une conférence de presse devant la chambre des représentants, Giorgia Meloni, la Première ministre italienne, a fait part de son inquiétude concernant l’élargissement de l’influence russe en Libye[1]. En effet, la chute du régime de Bachar Al Assad en Syrie a poussé le Kremlin à commencer un retrait stratégique vers la Libye. L’intention étant de sauvegarder les opérations russes en Afrique, particulièrement dans la région du Sahel.
L’alliance militaire et économique entre la Russie et le maréchal Khalifa Haftar
L’armée nationale de libération de Haftar (ANL) bénéficie du soutien militaire et logistique de la Russie. L’engagement de la Russie en Libye ne date pas d’hier. Au cours de la deuxième guerre civile libyenne, Moscou avait envoyé 2000 combattants du groupe paramilitaire Wagner pour contrecarrer l’assaut des milices et des islamistes de l’ouest[2].
Les différents accords de coopération, tant dans les secteurs militaires qu’économiques, ont renforcé les relations entre la Russie et le gouvernement autoproclamé de l’est dirigé par le maréchal Khalifa Haftar. En échange d’un soutien militaire, la Russie a demandé au gouvernement de l’est de pouvoir construire des bases militaires navales et aériennes en Libye.
Les bases militaires navales (Tobrouk) pourraient être utilisées par le Kremlin pour faciliter l’accès de leurs navires militaires. Grâce à l’utilisation des aéroports de l’est, et du sud libyen, les troupes russes pourront faire escale pour pouvoir se déployer sur la route des alliés en Afrique subsaharienne.
Depuis quelques mois, la Russie transfert de Syrie vers la Libye des radars et de systèmes de défense russes, dont des batteries antiaériennes S-300 et S-400 ainsi que des forces russes.
La Russie souhaite par ailleurs avoir accès aux ressources minières dans la région du Fezzan mais aussi dans le nord du Niger et du Tchad. Ces régions riches en or et en uranium naturel constituent une réserve stratégique pour le Kremlin. Le retrait des permis des mines aux sociétés françaises (Orano) et canadiennes (GoviEx) par la junte militaire nigérienne marque une étape importante dans la stratégie de développement des activités russes dans la région du Sahel.
La rencontre entre la junte militaire nigérienne et Sadam Haftar a donné à la Russie l’occasion de réorienter sa stratégie économique et militaire au Niger.
L’alliance des BRICS pourrait offrir la possibilité à des pays tels que l’Iran et la Chine d’exploiter les gisements situés dans les régions d’Arlit et d’Imouraren. La reprise du projet logistique « Road from Tobrouk to Yaoundé » par le gouvernement de l’est permettra de désenclaver le Tchad et le Niger. La Chine pourrait financer ce projet du fait de l’intégration de la Libye au programme « Belt and Road Initiative » (BRI).
L’Italie, préoccupée par la situation dans la région, cherche avant tout à sauvegarder ses intérêts économiques et militaires en Libye.
Préservation des intérêts stratégiques de l’Italie en Libye
L’Italie a appelé l’Union Européenne et l’OTAN à suivre de près cette nouvelle donne géopolitique en Méditerranée. En effet, l’Italie, puissance européenne au bord de la méditerranée aspire à maintenir et à poursuivre la promotion de ses intérêts en Libye. Le plan Mattei, qui sera officiellement lancé en janvier 2024 lors du sommet Italie-Afrique, vise à établir la position de l’Italie en tant que « pivot naturel et passerelle énergétique » entre l’Union Européenne et l’Afrique.
Cependant les nouveaux enjeux et défis qui se jouent actuellement en Méditerranée risqueraient de nuire aux intérêts stratégiques de l’Italie.
En effet, le cadre de sa stratégie d’approvisionnement énergétique, Eni a signé un accord historique avec la National Oil Corporation (NOC) en Libye et ce, pour une durée de 25 ans. Grâce à cet accord, Eni premier opérateur, avec 80% du gaz libyen, se place devant Total et la Turquish Petroleum. La société pétrolière italienne investira un montant de 8 milliards dans les projets de deux gisements offshores au large de la côte Ouest de la Libye dont les réserves sont estimées à 6 trillions de pieds cubes. Un autre accord quant à lui devrait permettre de renforcer la coopération dans le domaine de la réduction du brûlage de gaz, et de l’identification de ressources gazières supplémentaires à partir des gisements existants.
Avec l’ambition de faire de l’Italie le principal fournisseur de pétrole et de gaz au sein de l’Union Européenne, le plan Mattei se propose de positionner l’Italie comme le futur Hub énergétique, affirmant ainsi son rôle en tant que capital énergétique de l’Europe.
En créant des emplois, l’Italie prévoit également de diminuer les mouvements migratoires, facilitant ainsi l’insertion des migrants d’Afrique subsaharienne dans l’économie libyenne (dans le prolongement du traité signé en 2008 entre les deux nations).
Au-delà des enjeux géoéconomiques, l’Italie a signé plusieurs accords de coopération militaire avec le gouvernement d’unité nationale (GNU) dirigé par Abdelhamid Dbeiba. La visite du général Luciano Portolano, chef d’état-major de la défense italienne, doit permettre à l’Italie de renforcer la présence de la Mission bilatérale d’assistance et de soutien en Libye (MIASIT).
En 2016, l’Italie a mis en place un hôpital de campagne à Misurata, qui a été fermé en 2022. La rencontre avec le général libyen Mohamed Hadda pave la voie vers une nouvelle approche de la diplomatie militaire italienne axée sur un partenariat coopératif et juste.
Le ministère de la défense italienne aspire à ce que cette collaboration technique réponde aux exigences concrètes du ministère de la défense libyenne. Cette collaboration englobe la formation, le soutien et l’encadrement dans le domaine médical. Elle traite également de l’engagement de l’Italie à soutenir le gouvernement libyen pour la création d’ « une force armée compétente et professionnelle ».
L’avancée russe en Cyrénaïque et au Fezzan étant perçue comme un danger pour l’Italie, Giorgia Meloni sollicite l’aide du gouvernement américain pour protéger ses intérêts en Libye.
La Libye : un enjeu majeur pour les intérêts nationaux des États-Unis
Les Américains ont depuis quelques semaines déployé leur diplomatie parallèle pour persuader le maréchal Khalifa Haftar d’arrêter l’avancée des Russes en Cyrénaïque et dans le Fezzan. En parallèle, il a été demandé au clan Haftar de proposer un candidat, et ce dans la perspective de futurs élections présidentielles.
Profitant de la prochaine investiture de Donald Trump, la première ministre italienne appelle “le prochain président américain à trouver un équilibre entre la diplomatie et la dissuasion”. Lors de la visite inattendue de madame Meloni au Mar-a-Lago en Floride, Donald Trump se félicitait d’avoir « une femme fantastique qui a conquis l’Europe ».
En prenant conscience de la nouvelle situation géopolitique et géoéconomique américaine, la première ministre italienne a choisi de se rallier à l’administration Trump.
En effet, le futur gouvernement américain envisage de revenir aux hydrocarbures, ce qui pourrait conduire au retrait des États-Unis de l’accord climatique de Paris[3].
Dans son dernier rapport, l’USAID souhaite « renforcer les fondations d’une Libye plus stable, inclusive et autonome »[4]. La stabilité de la Libye reste un enjeu majeur pour les intérêts nationaux des États-Unis.
Les différentes initiatives de la Chambre de commerce américaine en Libye (AmCham), combinées à l’acquisition de concessions pétrolières dans le Fezzan par différentes compagnies pétrolières telles qu’Eni, Tafnet ou Sonatrach, ont poussé les États-Unis à réévaluer leur stratégie économique en Libye.
Il convient de souligner que le bassin de Ghadamès a un intérêt stratégique pour la compagnie russe Tafnet, qui a découvert un puits pétrolier capable de produire 1 870 barils de pétrole chaque jour.
Face à ses nouveaux défis géopolitiques et géoéconomiques en Méditerranée, Giorgia Meloni souhaite se positionner comme l’unique interlocutrice européenne auprès des États-Unis.
Les États-Unis appuient l’Italie : une nouvelle coalition en vue ?
Cette coalition récente entre les États-Unis et l’Italie pourrait nuire à la position de l’Union Européenne en Afrique. Le manque d’autonomie stratégique de l’Union Européenne et le danger que la Russie conserve les territoires acquis pourraient entraîner une réorganisation des dynamiques géopolitiques en Libye.
Cela impliquerait la présence de trois acteurs : les États-Unis, la Russie et l’Italie en tant que représentant de l’Union européenne. La Turquie, la Chine et les pays du golfe se rallieront à la position des États-Unis de façon à pouvoir conserver leurs intérêts économiques et militaires dans le pays.
À l’heure actuelle, la Russie et le gouvernement de l’est, appuyés par les Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et l’Égypte, constituent un rempart contre les islamistes.
À la suite de l’ascension au pouvoir de l’islamiste syrien Abou Mohammed al-Joulani, les islamistes libyens dirigés par Abdelhakim Belhadj sont en train de se restructurer en Libye avec l’ambition de prendre le contrôle du pays.
Quelle que soit l’évolution de la situation en Libye, l’Italie persiste à élargir son plan d’influence en Afrique. L’extension du plan Mattei en 2025 à des pays tels que l’Angola, le Ghana, la Tanzanie, le Sénégal et la Mauritanie témoigne de l’efficacité de la diplomatie collaborative italienne.
Cette influence grandissante de l’Italie fait perdre à la France sa légitimité naturelle la mettant en concurrence directe avec ces nouveaux acteurs de la mondialisation qui véhiculent une stratégie d’alliance au détriment d’une stratégie d’intervention[5].
Le gouvernement italien animé d’une volonté de puissance et de grande ambition continue de bouleverser les paradigmes traditionnels en redéfinissant sa propre vision de la diplomatie européenne.
[1] https://www.agi.it/maeci/fr/news/2025-01-09/meloni-en-2025-elargissement-du-plan-mattei-pour-afrique-29482217/
[2] Période de la deuxième guerre civile libyenne 2014-2020
[3] [1] L’accord a été adopté par les États membres le 12 décembre 2015. Les États-Unis, qui avaient signé l’accord le 22 avril 2016, ont décidé de se retirer le 4 novembre 2019, et ce en raison « du fardeau économique injuste imposé aux travailleurs, aux entreprises et aux contribuables américains par les engagements américains pris en vertu de l’accord ». https ://news.un.org/fr/story/2019/11/1055391
[4] https://www.usaid.gov/libya/country-strategy
[5] « L’Italie à la reconquête de l’Afrique – La compagna dell Africa ! » -Imen Chaanbi, Analyse publiée au sein de la newsletter de l’Observatoire Géostratégique de Genève- https://812q6.r.ag.d.sendibm3.com/mk/mr/1vwj6loc0RRCeIYcfnnGXVAQKg9giAzVFqvENJCUNpCydY6MAesAA0eYqUvgRX_gV32NiU6ueYxyueJxIgU4DmKq_V-8sYWcdK1C5mSA-ad4rcghQQ5E63O7cruBAebIOWo7zYE
À lire aussi : ANALYSE – Italie/Syrie : Les services italiens ont-ils proposé leur soutien au régime de Bachar al-Assad ?
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Mrs Imen Chaanbi est consultante internationale en géopolitique et veille stratégique auprès des cabinets 5WE Consulting et Strategik IA. Cette experte passionnée par l’Afrique a contribué à la réalisation de projets dans plusieurs pays : Libye, Tchad, Niger, Cameroun, Maroc, Algérie, Tunisie, Togo, Bahreïn ou Arabie Saoudite.
Diplômée de la Sorbonne en droit des pays arabes et en droit des affaires internationales, elle est capable d’identifier, d’analyser les phénomènes géopolitiques et de maîtriser l’ensemble des enjeux politiques et diplomatiques liés aux phénomènes de la mondialisation.
Membre du collège académique au sein de l’Observatoire Géostratégique de Genève, cette conférencière intervient régulièrement auprès d’Instituts académiques et de Think Thank pour évoquer les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et sécuritaires du continent africain. Considérée comme l’une des spécialistes des questions libyennes, elle a été la première française à intégrer l’Académie Internationale de Janzour. Elle par ailleurs rédigé les premiers ouvrages relatifs au marché libyen.
Secrétaire exécutive au sein de l’Organisation non gouvernementale Médiateurs Internationaux Multilingues, Imen Chaanbi est aussi auditrice à l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale.

