
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.
L’affaire Najeem Osama Elmasry, chef de la police judiciaire libyenne accusé de crimes contre l’humanité, de torture et de violences sexuelles, illustre les rouages troubles de la realpolitik italienne et les compromis embarrassants des relations internationales. Arrêté à Turin le 19 janvier 2025 sur la base d’un mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI), Elmasry a été discrètement libéré deux jours plus tard et renvoyé en Libye, dans des conditions qui ont suscité des critiques internationales et jeté une lumière crue sur les pratiques opaques de l’Italie.
Une libération sans consultation
La CPI a dénoncé un transfert effectué « sans préavis ni consultation », une violation manifeste du droit international. Officiellement, Rome justifie son acte par des considérations procédurales, évoquant un “dossier complexe” en cours d’évaluation par le ministre de la Justice, Carlo Nordio. Mais pendant que ce dernier prétendait encore analyser la demande, un Falcon 900, portant les couleurs italiennes, transportait déjà Elmasry de Turin à Tripoli. Ce décalage entre les déclarations et les actes trahit une gestion chaotique et improvisée, reflétant des intérêts politiques soigneusement dissimulés.
Depuis des années, l’Italie entretient une coopération controversée avec la Libye, centrée sur la gestion des flux migratoires. Cette collaboration, scellée par des mémorandums confidentiels, repose sur des figures-clés comme Elmasry, garant d’un système de répression brutal à l’encontre des migrants. Extrader une personnalité aussi centrale aurait non seulement déstabilisé cet équilibre fragile, mais aussi exposé au grand jour les pratiques inhumaines des centres de détention libyens, régulièrement dénoncées par les Nations Unies.
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Pouvoir et trafic : Le réseau Almasry
La montée en puissance d’Elmasry illustre l’enchevêtrement des réseaux de pouvoir, des milices et du trafic en Libye. En 2022, ce dernier s’est imposé en ordonnant la libération d’un détenu appartenant à un réseau dirigé par Mohammed Bahroun, surnommé « le Rat ». Cet acte a permis de maintenir le trafic lucratif des camions-citernes transportant du carburant vers la Tunisie, une activité contrôlée par des milices locales comme celle d’Emad Trabelsi. Ancien transporteur devenu ministre de l’Intérieur à Tripoli, Trabelsi est accusé de racket et d’autres activités illicites, symbolisant la fusion entre milices et institutions.
En septembre 2024, la mort d’Abdurahman al-Milad, dit « Bija », a marqué un tournant. Chef du port stratégique de Zawiyah, où se concentrent trafic de pétrole, d’armes et d’êtres humains, Bija a été assassiné dans des circonstances attribuées à Bahroun. Ce meurtre a exacerbé les tensions internes, précipitant l’ascension d’Elmasry, qui a consolidé son contrôle sur la côte libyenne, une région cruciale abritant la plus grande raffinerie du pays sous concession italienne.
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La brutalité institutionnalisée
Un autre acteur-clé, Mohammed al-Khoja, dirige aujourd’hui le Département contre l’immigration illégale (DCIM). Accusé de trafic d’êtres humains, il supervise les centres de détention où des abus systématiques sont documentés. Sous le regard complaisant des puissances occidentales, ces pratiques visent à contenir les flux migratoires vers l’Europe, tout en alimentant les critiques sur la complicité des États européens dans ces violations.
L’Italie face à ses contradictions
L’affaire Elmasry met en lumière le dilemme fondamental de la politique étrangère italienne : choisir entre préserver des accords stratégiques douteux ou respecter les engagements internationaux. En soutenant des figures controversées comme Elmasry, Rome privilégie ses intérêts immédiats, notamment sur le plan migratoire, au prix d’un discrédit moral croissant.
Cependant, la manière maladroite dont cette affaire a été gérée – des explications contradictoires aux décisions précipitées – reflète également les limites de la diplomatie italienne, souvent guidée par des logiques de secret d’État mal maîtrisées. Loin de renforcer sa position, cette stratégie expose l’Italie à des critiques internationales, tout en révélant les complicités qu’elle aurait préféré garder dans l’ombre.
Une toile complexe, un futur incertain
En Libye, les alliances entre milices, institutions et intérêts étrangers continuent de façonner un paysage instable. Le maintien d’Elmasry en poste, bien qu’il soit un acteur-clé d’un système répressif, reflète une realpolitik qui privilégie le contrôle des ressources et des routes migratoires. Mais cette approche a un coût : chaque compromis fragilise un peu plus la crédibilité des États impliqués.
La Libye reste un champ de bataille où se croisent ambitions locales et géopolitiques. Dans ce contexte, l’affaire Elmasry n’est pas qu’un épisode isolé, mais le symptôme d’un problème plus vaste : celui d’une communauté internationale prête à fermer les yeux sur les abus, tant que ses intérêts stratégiques sont préservés.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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