
Par Olivier d’Auzon
Par un soir étouffant de décembre 2024, les mots de Donald Trump ont fait irruption dans le silence solennel des eaux du canal de Panama, jetant un pavé dans l’eau calme d’une nation fière de sa souveraineté.
Depuis des semaines, le président élu des États-Unis martèle des accusations, brandissant une menace à peine voilée contre ce ruban d’eau où Atlantique et Pacifique s’étreignent. À l’en croire, des soldats chinois opéreraient ce passage stratégique. Une déclaration, fausse, mais assénée avec la force d’un slogan électoral : « Merry Christmas », lança-t-il, à l’adresse imaginaire des prétendus envahisseurs.
Plus qu’une saillie, ces propos dévoilent une frustration profonde, une guerre d’influences à peine dissimulée entre deux géants du monde.
Trump ne se contente pas d’accuser Pékin. Il dénonce également les « frais excessifs » payés par Washington pour traverser le canal et pousse l’audace jusqu’à menacer : si ses exigences ne sont pas respectées, les États-Unis récupéreront le canal « en totalité et sans question ». L’idée d’une intervention militaire flotte dans l’air comme une rumeur ancienne, ressuscitant les fantômes d’une époque révolue.
Un héritage contesté
Le canal de Panama, ce chef-d’œuvre d’ingénierie et de géopolitique, n’a jamais été une voie d’eau tranquille. Convoité depuis le XVIe siècle par Charles Quint, il a coûté aux Français plus qu’ils ne pouvaient payer en vies humaines et en or. En 1904, les Américains reprennent le flambeau, après avoir soutenu l’indépendance du Panama vis-à-vis de la Colombie.
Pendant presque un siècle, ce sont eux qui règnent sur cette artère vitale du commerce mondial. Une domination incarnée par la « Zone du canal », territoire américain de chaque côté de la voie d’eau, où le drapeau étoilé flottait au vent, souvent seul, au mépris des accords.
Les tensions atteignent leur paroxysme en janvier 1964. Ce jour-là, des étudiants panaméens s’introduisent dans une école américaine pour y hisser leur drapeau. La confrontation vire au drame, des balles sifflent, et les morts panaméens tombent. Le souvenir de cette journée, baptisée depuis « Journée des martyrs », hante encore le pays.
Les traités Torrijos-Carter, signés en 1977, ont permis de rendre le canal au Panama en 1999. Une victoire chèrement acquise, fruit d’années de négociations et de sacrifices. Aujourd’hui, l’Autorité du canal de Panama veille sur ce trésor avec fierté, insistant sur sa neutralité.
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L’œil du dragon chinois
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car si le canal appartient désormais au Panama, son importance attire d’autres regards, en particulier celui de Pékin. Ces dernières années, la Chine a multiplié les investissements dans le pays. Des ports, comme ceux de Balboa et Cristóbal, sont aujourd’hui gérés par Hutchison Ports, une entreprise de Hong Kong. Ces ports, bien que sous contrôle panaméen, servent de portes d’entrée et de sortie au canal.
Lors de nos enquêtes sur place, en 2018, la tension entre influence chinoise et méfiance américaine se faisait déjà sentir. Les officiels américains voyaient dans chaque investissement chinois une menace potentielle. Les Panaméens, eux, se disaient intrigués par ces nouveaux venus, tout en restant prudents.
« La Chine promet beaucoup, mais elle n’est pas différente des autres grandes puissances », nous confia un ancien président panaméen. Une défiance réciproque. À Washington, des analystes murmurent que ces projets chinois pourraient un jour servir des fins militaires. À Pékin, on assure ne chercher qu’à commercer.
Le cœur battant du Panama
Dans les rues de Panama City, la population semble partagée entre pragmatisme et fierté nationale. Le souvenir de la domination américaine n’est jamais loin, mais il s’efface peu à peu. Les jeunes générations, elles, voient dans le canal une fierté, mais aussi une source de richesse à préserver.
Esmeralda Orobio, nièce d’un martyr de 1964, résume l’esprit de son peuple : « Le canal de Panama est à nous, et nous le défendrons. » Ses paroles résonnent comme une promesse, un serment au milieu des ambitions étrangères.
Dans ce jeu complexe où s’affrontent Washington et Pékin, le Panama marche sur une corde raide, désireux de préserver sa souveraineté sans renoncer aux opportunités qu’offrent les puissances mondiales. Le canal, comme un miroir, reflète les enjeux d’un monde en tension, où chaque goutte d’eau peut devenir une arme, et chaque navire, une promesse.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
