ANALYSE – Les nouveaux champs de bataille maritimes : Projection de forces contre forces d’interdiction

Par François Morizur
Projection de forces versus forces d’interdiction
Les avancées technologiques et les nouvelles tactiques ont souvent fait basculer le sort des batailles et des guerres. Lors de la bataille navale de Tsushima en 1905, la marine japonase, pourtant plus légère, mit en déroute la marine russe. Cette défaite cuisante constitue l’un des ferments de la révolution russe de 1905. Grâce à la combinaison de canons à portée optimisée et de télémètres modernes, les Nippons purent sortir des traditionnelles batailles navales en ligne. L’audacieuse approche japonaise, perpendiculaire aux lignes russes, brisait le « protocole commun » vieux de plus de trois siècles, rendant inopérante la majeure partie des canons de la flotte russe, contrainte par ce formalisme immuable. L’amiral Rojestvenski, figé dans des concepts tactiques dépassés et limité par les capacités techniques de ses navires, avait perdu la bataille avant même qu’elle ne commence réellement.
L’actuel conflit du golfe Persique voit s’affronter un pays, les États-Unis, puissance militaire hégémonique depuis plus de 80 ans, et un autre, l’Iran, aux ressources technologiques et financières limitées, soumis à des sanctions et à un embargo depuis des années. Cependant, ce dernier « joue » sur ses mers. Les bombardements massifs du 28 février 2026, la destruction quasi totale de l’aviation et de la marine de haute mer iraniennes dans les premières 48 heures du conflit laissaient penser que cette guerre serait close en quelques jours… Pourtant, après plus de 80 jours, la situation est loin d’être réglée : le golfe Persique demeure verrouillé, et la flotte américaine reste positionnée à plusieurs centaines de kilomètres du détroit d’Hormuz. Seules quelques courtes opérations de va-et-vient réalisées par des destroyers américains ont pu donner le change. Quant aux forces de l’OTAN, elles n’acceptent de participer au contrôle du libre passage… que lorsque la situation sera pacifiée. Comment David a-t-il pu mettre Goliath ainsi en échec ?
Une approche du faible au fort
Les guerres en Irak et en Libye ont démontré la fragilité de ces pays dès lors qu’ils ne disposaient que d’armements conventionnels et d’aucun levier stratégique réel. À contrario, la Corée du Nord, trublion asiatique malgré ses provocations régulières, est devenue intouchable depuis la confirmation de sa détention d’armes atomiques.
L’Iran, sachant depuis plus de 40 ans que les États-Unis reviendraient un jour prendre leur revanche du camouflet de 1979, s’est engagé dans une démarche similaire depuis des décennies. L’accession de l’Iran au rang des puissances nucléaires a été fortement ralentie par des actions américano-israéliennes : assassinats ciblés, frappes ponctuelles, cyberattaques. Les contraintes budgétaires et technologiques limitaient toutefois ses options. Il fallait donc faire « autrement », en attendant.
L’analyse des guerres américaines des trente dernières années fait apparaître des processus initiaux récurrents :
- Éviter au maximum les troupes au sol ;
- Détruire les centres de commandement et de décision ;
- Détruire les centres et organes de communication ;
- Détruire les structures portuaires et aéroportuaires ;
- Détruire les armées, corps d’armées, unités, centres radar et de défense sol-air, ainsi que les navires de haute mer.
L’Iran s’est donc adapté en créant un concept de défense « mosaïque », décentralisant, émiettant et autonomisant ses dispositifs. Cela a généré des chaînes de commandement capables de substituer automatiquement les responsables éliminés à chaque strate de la hiérarchie. La bataille navale se réaliserait… à terre.
Creuser pour durer
L’un des actes élémentaires du soldat statique est de s’enterrer. L’Iran a étendu ce concept à l’échelle nationale. La majorité des sites stratégiques sont enfouis sous des dizaines de mètres de roche et de béton, au cœur de massifs escarpés.
Malgré la puissance des armes américaines, telles que les bombes GBU-57, de nombreuses installations militaires et d’enrichissement nucléaire semblent intactes après les campagnes massives de bombardement du mois de mars 2026. De vastes réseaux de tunnels ont également été aménagés afin de constituer des zones protégées de stockage et de lancement de missiles.
De nombreuses images de propagande iranienne montrent d’interminables tunnels de stockage de mines marines, de drones aériens et d’embarcations rapides armées. Ces installations semblent inexpugnables, sauf à déployer des forces terrestres nombreuses et prêtes au sacrifice ultime.
À titre de comparaison, l’île d’Iwo Jima, qui ne mesure qu’une vingtaine de kilomètres carrés, comptait plus de 20 kilomètres de tunnels et galeries creusés en moins de deux ans par les Japonais avant l’assaut massif des forces américaines en 1945 — un combat qui coûta près de 7 000 morts et 19 000 blessés américains.
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La tentation de l’apparence
La marine iranienne avait développé un concept novateur mêlant l’emploi d’ex-porte-conteneurs customisés — SHAHID BAGHERI et SHAHID BEHESHTI — capables d’emporter des drones maritimes et aériens.
Ce concept hybride, imposé par des ressources financières limitées, répondait davantage à une démonstration de puissance régionale qu’à un besoin opérationnel clairement établi. Une marine de haute mer doit être symbolisée par un navire amiral. Les pays émergents sont d’ailleurs friands de ces gros navires de « seconde main », à l’image de l’Inde, du Brésil ou encore de l’Indonésie.
La mise en service des Shahid Bagheri et Shahid Beheshti apparaissait donc plus comme un symbole d’arrogance régionale que comme une véritable capacité opérationnelle de projection de puissance. Ils furent d’ailleurs les premiers objectifs détruits par les avions américains, confirmant ainsi l’inanité de ce concept dans ce théâtre d’opérations et dans ce contexte stratégique.
Les nouveaux champs de bataille maritimes
Les nouvelles technologies, la démocratisation des satellites performants et la construction en grande série, générant une réduction drastique des coûts, ont profondément transformé l’approche des zones de conflit. Le brouillard de la guerre s’est déchiré : on voit tout, on entend tout, on peut frapper presque partout.
L’Iran, bordé par les eaux étroites du golfe Persique et verrouillé par le détroit d’Hormuz, a ainsi optimisé les opportunités offertes par ces nouveaux moyens :
- amélioration constante des capacités militaires des drones SHAHED ;
- élargissement des gammes de missiles balistiques et de croisière ;
- développement de moyens de lancement mobiles, furtifs et enterrés ;
- développement d’une flotte d’embarcations rapides surarmées ;
- développement de drones maritimes de surface et sous-marins ;
- développement de mines sous-marines « intelligentes » et d’une flotte de petits sous-marins.
L’Iran, à l’instar du Hamas et du Hezbollah, axe son concept de défense sur le nombre : produire en masse des moyens peu coûteux, furtifs et efficaces afin d’épuiser les capacités de défense et d’interception adverses, beaucoup plus coûteuses et limitées en quantité, tout en générant des dégâts maximaux.
Le ciblage et les effets générés
Restait alors à poser la dernière pierre à cet édifice guerrier : le ciblage. Là encore, l’Iran a patiemment élaboré ses plans. L’ensemble des objectifs militaires et industriels a été identifié, listé et cartographié.
Aucune base militaire américaine n’a été épargnée lors des frappes iraniennes. Le quartier général de la 5e flotte US à Bahreïn a même été évacué… à Tampa, aux États-Unis.
Des installations industrielles — terminaux pétroliers, zones de stockage, data centers, usines de désalinisation — ont révélé à la fois leur importance… et leur vulnérabilité. Les dispositifs de défense aérienne, acquis à prix d’or auprès des Américains, se révèlent poreux, partiellement inefficaces et difficilement remplaçables.
Cette vulnérabilité patente a gelé les éventuelles volontés de contre-frappes des pays du Golfe, restés prudemment à l’écart du conflit, probablement pour ne pas hypothéquer l’avenir.
Enfin, les objectifs de guerre maritime iraniens apparaissent simples et atteignables : interdire à l’armada américaine l’accès aux eaux du Golfe au sens large et contrôler totalement les flux maritimes dans le détroit d’Hormuz.
L’abandon de l’opération PROJECT FREEDOM, projet d’escorte des navires commerciaux par les destroyers américains, est devenu évident après l’engagement « féroce » avec l’IRGC le 2 mai 2026. Cet épisode a confirmé la prudence américaine et son recul face au risque de frappes contre ses bâtiments militaires.
Quelques frappes de drones ou de missiles sur des navires commerciaux tentant une sortie « non autorisée », combinées aux menaces de minage, ont suffi à imposer une nouvelle loi de fer iranienne : aucun transit sans passer par la nouvelle organisation PGSA (Persian Gulf Strait Authority), chargée de réguler la navigation dans cette zone stratégique.
Un accord imparfait mais probable
Le conflit iranien, contrairement au conflit ukrainien, ne devrait pas s’éterniser. Le président Trump ne dispose pas d’un agenda long, compte tenu de ses contraintes politiques, économiques et personnelles.
Un accord partiel et imparfait émergera vraisemblablement dans les prochaines semaines. Il se focalisera très probablement sur le dossier nucléaire et laissera le golfe Persique dans la main de l’Iran. Celui-ci associera sans doute « à la marge » les pays voisins afin de donner une coloration régionale à cette captation de fait.
Surtout, cette crise brisera l’image de superpuissance hégémonique économique et militaire américaine dans la région.
Nul doute que les États-Unis auraient réfléchi à deux fois aux modes d’action employés avant les frappes du 28 février 2026 si ce tableau leur avait été dévoilé à l’avance.
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