
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Dans l’échiquier complexe du Moyen-Orient, peu d’acteurs incarnent autant de contradictions que les Pasdarans, le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique de l’Iran. À la fois milice révolutionnaire, conglomérat économique et force politique, ils sont bien plus qu’une simple armée parallèle.
Ils sont le reflet d’un pays qui navigue entre idéologie théocratique et pragmatisme stratégique, entre rêves de grandeur régionale et défis internes croissants. Dans le style de Fulvio Scaglione, qui excelle à démêler les intrications géopolitiques avec une plume incisive et une narration captivante, explorons l’histoire, l’organisation et l’influence des Pasdarans, ces « gardiens » qui façonnent l’Iran et projettent leur ombre sur le Moyen-Orient.
Une genèse dans le feu de la Révolution
Pour comprendre les Pasdarans, il faut remonter à l’aube de la Révolution Islamique de 1979, un séisme géopolitique qui a renversé une monarchie persane vieille de 25 siècles. Ce bouleversement, porté par l’ayatollah Ruhollah Khomeini depuis son exil, n’était pas l’œuvre d’un front unifié. Au contraire, la révolution était un creuset hétéroclite où se côtoyaient les fidèles de Khomeini, les communistes du parti Tudeh, les libéraux de Mehdi Bazargan et les islamo-marxistes des Mojahedin-e Khalq. Face à cette mosaïque de factions, souvent hostiles les unes aux autres, Khomeini a compris la nécessité d’une force loyale pour consolider son projet théocratique. C’est ainsi que le 5 mai 1979, le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI) voit le jour, réunissant des milices paramilitaires sous une bannière commune : défendre la révolution et son dogme central, le velayat-e faqih, le gouvernement des juristes islamiques.
Dès leur création, les Pasdarans se distinguent de l’Artesh, l’armée régulière héritée de l’ère du Shah, jugée peu fiable par le nouveau régime. La Constitution de 1979 formalise cette dualité : à l’Artesh la défense des frontières, aux Pasdarans la préservation de l’idéologie révolutionnaire. Cette mission, vague mais cruciale, leur confère un rôle à la fois militaire et politique, les plaçant au cœur du projet khomeiniste. Lorsque l’Irak de Saddam Hussein envahit l’Iran en septembre 1980, déclenchant une guerre de huit ans, les Pasdarans deviennent le fer de lance de la résistance. Leur engagement, marqué par des sacrifices héroïques, forge leur légende et leur légitimité auprès des classes populaires iraniennes. Les figures actuelles du CGRI, comme le commandant Hossein Salami ou le chef des Forces Qods Esmail Qa’ani, sont des vétérans de ce conflit, tout comme l’était le légendaire Qassem Soleimani, assassiné par un drone américain en 2020.
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Une machine de pouvoir : Structure et influence
Les Pasdarans ne sont pas une simple milice. Leur structure, complexe et tentaculaire, reflète leur ambition de contrôler tous les leviers du pouvoir iranien. Avec environ 150 000 hommes dans leurs forces terrestres, 15 000 dans leurs forces aérospatiales et 20 000 dans leur marine, ils disposent d’une puissance militaire redoutable. Mais leur véritable singularité réside ailleurs : dans leur capacité à transcender le champ de bataille pour devenir un acteur économique, politique et social incontournable.
Sous l’autorité du ministère de la Défense et, surtout, de la Guide suprême, les Pasdarans contrôlent une organisation paramilitaire clé, les Basij. Ces milices volontaires, fortes de millions de membres, servent à la fois de réservoir de recrutement et de force de répression interne, notamment contre les minorités ethniques (Kurdes, Baloutches) ou les mouvements contestataires. Une branche spéciale, les Forces Qods, incarne l’aspect le plus secret et stratégique du CGRI. Chargées des opérations clandestines à l’étranger, elles cultivent des réseaux de « proxies » (agents de proximité) comme Hezbollah au Liban ou les milices chiites irakiennes, tout en collectant des informations d’intelligence directement pour la Guide suprême.
Mais l’influence des Pasdarans ne s’arrête pas aux champs de bataille. Depuis la fin de la guerre Iran-Irak en 1988, ils se sont imposés comme un géant économique. Leur participation à la reconstruction post-bellique leur a ouvert les portes de secteurs stratégiques : énergie, infrastructures, télécommunications, médias. La société Khatam al-Anbiya, par exemple, domine le secteur des constructions, gérant des projets colossaux comme des barrages, des aéroports ou des gazoducs. En 2009, la holding Etemad Mobin a acquis la majorité de la Telecommunications Company of Iran, offrant aux Pasdarans un accès privilégié à des données sensibles. Dans le domaine de la défense, Shahed Aviation Industries s’est illustrée avec ses drones Shahed-136, utilisés par la Russie en Ukraine, démontrant la portée mondiale de leur savoir-faire. Enfin, Sepah News, leur organe médiatique, relaie leur propagande et renforce leur emprise sur l’opinion publique.
Les Pasdarans et le jeu politique : Un équilibre fragile
En Iran, le pouvoir est une danse complexe entre trois pôles : la Guide suprême, le président et les Pasdarans. Ces derniers, alliés indéfectibles d’Ali Khamenei, ont joué un rôle clé dans la marginalisation des réformistes, notamment sous la présidence de Mohammad Khatami (1997-2005). Leur influence s’est encore renforcée avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, lui-même ancien Gardien, qui a ouvert les portes du parlement et de l’administration à de nombreux vétérans du CGRI. Cette montée en puissance a transformé les Pasdaran en un groupe de pression politique, capable de peser sur les grandes décisions du pays, tout en maintenant une répression brutale des dissidences internes.
Mais ce pouvoir n’est pas sans contradictions. Les Pasdarans, bien que nés d’une idéologie religieuse, sont majoritairement composés de laïcs issus des classes populaires. Cette nature hybride crée des tensions avec le clergé, qui voit dans leur autonomie croissante une menace pour le velayat-e faqih. De plus, le factionnalisme, ADN du système iranien, traverse le CGRI lui-même. Les cadres économiques et administratifs penchent vers un pragmatisme qui favorise l’ouverture internationale, tandis que des unités comme Ansar-e Hezbollah restent ancrées dans une vision révolutionnaire et fondamentaliste. Cette dualité reflète l’équilibre précaire de l’Iran : un régime qui oscille entre fidélité à ses origines théocratiques et nécessité de s’adapter à un monde globalisé.
Une projection régionale : L’ombre des Pasdarans au Moyen-Orient
Sur la scène régionale, les Pasdarans sont les architectes de l’influence iranienne. Leur stratégie, souvent qualifiée de « guerre par procuration », repose sur un réseau de milices alliées qui encerclent les rivaux de l’Iran, notamment Israël et l’Arabie saoudite. Ils ont armé et soutenu Hezbollah, qui a repoussé l’armée israélienne au Liban en 2000 et 2006, et qui affronte aujourd’hui Tel-Aviv dans un nouveau conflit. Ils ont joué un rôle décisif en Syrie, aux côtés de la Russie, pour maintenir Bachar el-Assad au pouvoir face aux rebelles soutenus par l’Occident et les monarchies du Golfe. En Irak, ils ont appuyé les milices chiites contre l’État islamique, renforçant l’influence iranienne à Bagdad. Au Yémen, leur soutien aux Houthis a permis à ces derniers de résister à l’offensive saoudienne (2015-2020) et de menacer des infrastructures pétrolières, comme lors de l’attaque spectaculaire contre les raffineries saoudiennes en 2022.
Cette stratégie repose sur trois piliers. Premièrement, la capacité de l’Iran à perturber l’économie mondiale en bloquant des détroits stratégiques comme Hormuz et Bab el-Mandeb, une menace que les Houthis ont concrétisée en mer Rouge. Deuxièmement, la création d’un arc chiite encerclant Israël et l’Arabie saoudite, une « ceinture de feu » qui maintient la pression sur ces adversaires. Troisièmement, le développement du programme nucléaire iranien, qui renforce la dissuasion de Téhéran face à toute agression directe. Les attaques de missiles et drones contre Israël en avril et octobre 2024, suivies du raid israélien sur l’Iran le 25 octobre, montrent à quel point la région est au bord d’un conflit plus large. Les Pasdarans, en première ligne, incarnent cette tension : ils sont à la fois un bouclier et une épée, protégeant l’Iran tout en projetant sa puissance.
Un colosse aux pieds d’argile ?
Les Pasdarans sont aujourd’hui bien plus qu’une force militaire : ils sont un empire économique, un acteur politique et un pilier de la stratégie régionale de l’Iran. Leur ascension, facilitée par les erreurs stratégiques de l’Occident (comme les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan), leur a permis de transformer la République Islamique en une puissance régionale incontournable. Pourtant, leur pouvoir suscite des interrogations. Leur autonomie croissante menace l’équilibre du régime, notamment face à un clergé de plus en plus marginalisé. Leur factionnalisme interne, entre pragmatiques et idéologues, reflète les contradictions d’un Iran qui cherche à concilier révolution et modernité.
Dans un Moyen-Orient en ébullition, où Israël semble déterminé à briser l’« encerclement iranien » en ciblant Hamas et Hezbollah, les Pasdarans sont à la croisée des chemins. Leur capacité à maintenir la dissuasion iranienne, tout en évitant une guerre régionale aux conséquences imprévisibles, sera cruciale. Mais dans un pays où l’art de la dissimulation est roi, une question persiste : les Pasdarans, nés pour protéger la révolution, pourraient-ils un jour la redéfinir ? Dans ce jeu d’ombres et de pouvoir, l’avenir de l’Iran, et du Moyen-Orient, reste suspendu à leurs choix.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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