ANALYSE – Quel avenir pour la Syrie ?

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Abou Mohammed al-Joulani
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.

La Syrie de 2025 est un pays qui marche sur une ligne fine, entre un passé de barbarie et un futur incertain, toujours prisonnier de dynamiques qui semblent se répéter…

Après des années de brutalité islamiste, marquées par la domination de groupes extrémistes comme l’État islamique et le Front al-Nosra, le paysage politique et social syrien semble avoir pris un nouveau chemin, mais non sans zones d’ombre. Les forces qui contrôlent aujourd’hui le pays, comme Hayat Tahrir al-Cham (HTS), affichent une modération apparente, adoptent le drapeau de la révolution syrienne et tiennent un discours plus inclusif. Pourtant, cette transition soulève de nombreuses questions, notamment sur la profondeur et la sincérité de ce changement.

Pendant des années, la Syrie a été le théâtre d’une transformation dévastatrice, où l’extrémisme islamiste s’est imposé avec une férocité inimaginable. Entre 2014 et 2019, l’État islamique a imposé un régime de terreur dans les zones sous son contrôle, combinant un totalitarisme omniprésent à une logique coloniale brutale. Les maisons des déplacés étaient attribuées à des jihadistes étrangers, souvent déconnectés des communautés locales, tandis que la population subissait des massacres publics, des tortures et des répressions rappelant la machine de peur du régime d’Assad. Le Front al-Nosra, prédécesseur de HTS, n’a pas été moins impitoyable, se rendant coupable de crimes atroces contre les civils alaouites, druzes et chrétiens. Ces groupes, avec leur vision salafiste-jihadiste, ont représenté l’apogée d’une barbarie qui semblait anéantir tout espoir pour la cause syrienne.

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Aujourd’hui, cependant, la situation paraît changée. Hayat Tahrir al-Cham, après avoir rompu avec Al-Qaïda et adopté une narration plus proche de celle de la révolution syrienne, tente de se présenter comme une force modérée et pragmatique. Mais cette “modération” doit être analysée avec prudence. S’agit-il vraiment d’un changement idéologique ou simplement d’une adaptation stratégique ? En réalité, leur gestion du pouvoir reste autoritaire, avec un contrôle omniprésent sur les zones sous leur domination, et leur rhétorique inclusive ne se traduit pas par un véritable pluralisme politique.

D’autres groupes, comme Jaysh al-Islam, affichent également des signes de modération, mais leur passé marqué par des violences, des détentions arbitraires et des crimes contre la population reste un lourd fardeau. Après avoir été expulsés de Douma et intégrés à l’Armée nationale syrienne, sous influence turque, leur rôle est désormais réduit à celui de pions sur un échiquier régional dominé par des intérêts extérieurs. Leur drapeau révolutionnaire ne suffit pas à effacer des années de crimes et de complicités.

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La Syrie post-barbarie semble donc s’orienter vers un retour à une pluralité communautaire inspirée du passé, semblable à celle de l’ère ottomane. Une pluralité religieuse, avec des assurances pour les alaouites et les chrétiens, mais dépourvue d’un véritable pluralisme politique. L’islamisme dominant, bien que plus modéré, reste lié à une vision traditionnelle et sultaniste, incapable de répondre aux défis du monde moderne. Le risque est que cette stabilité apparente ne soit qu’une trêve temporaire, un équilibre fragile susceptible de s’effondrer au premier signe de tension.

Ce qui inquiète également, c’est l’exclusion de pans entiers de la société syrienne du discours politique dominant. Les libéraux, les laïques, les sunnites de gauche ou les non-croyants n’ont pas leur place dans un système qui privilégie les logiques communautaires et confessionnelles. Pourtant, ces groupes pourraient représenter la clé d’un avenir pluraliste et démocratique, s’ils parviennent à s’organiser et à faire entendre leur voix.

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L’avenir de la Syrie ne dépendra pas seulement de la capacité des nouveaux dirigeants à gouverner, mais aussi de la volonté de la société civile de s’imposer comme actrice principale. Après des décennies de dictature et des années de guerre, la Syrie a besoin d’un mouvement intellectuel et politique capable de réinterpréter les valeurs islamiques à travers le prisme de la modernité, conciliant ces valeurs avec les principes de liberté et d’égalité. Sans un tel effort, la modération des islamistes risque de rester une illusion, une stratégie temporaire qui n’aborde pas les racines profondes du problème.

En attendant, l’instabilité régionale plane comme une ombre menaçante. Les tensions entre les Kurdes, la Turquie et les forces syriennes soutenues par Ankara compliquent davantage un tableau déjà complexe. Aujourd’hui, la Syrie est un véritable mosaïque d’intérêts contradictoires, où chaque acteur, interne ou externe, poursuit son propre agenda, souvent au détriment d’une véritable reconstruction du pays. La guerre est peut-être terminée, mais la paix reste un objectif lointain. Et l’avenir de la Syrie, comme toujours, sera décidé non seulement à Damas, mais aussi dans les palais d’Ankara, de Téhéran, de Moscou et de Washington.

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