TRIBUNE – Les sales gosses de la mondialisation – PARTIE 2

Julien Aubert et le président Argentin Javier Milei
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Julien Aubert

Suite de la Première Partie…

En résumé, voilà trois fils de bonne famille mal à l’aise en société et trouvant dans l’excentricité un refuge ; trois personnalités asociales usant et abusant de l’agressivité et de l’invective ; trois showmen explosant grâce au pouvoir des médias et au buzz ; trois responsables politiques unis par un dédain souverain pour la vérité (ou l’objectivité). 

Le choc de ces trois personnalités rappelle le dernier tournant radical pour les droites occidentales qui fut celui des années 80-90, celui du virage néolibéral. Il est donc tentant de comparer nos trois leaders à leurs « grands anciens » dont ils sont les héritiers putatifs : Reagan Thatcher et Menem. Lorsque l’on compare ces trois profils « anciens » on peut trouver des points communs : une forme de dureté idéologique assumée, un charisme fort, des origines pauvres.

Carlos Menem, président argentin de 1989 à 1999 se fit connaître pour sa politique économique libérale dans un contexte d’hyperinflation pas très éloigné de la situation actuelle du pays. Étudiant en droit, charismatique, il émerge en position de sauveur de l’économie argentine et s’écrie même en tribune : « Argentine, lève-toi et marche ! ». Derrière le côté narcissique de celui qui n’est alors que gouverneur de la Rioja, il y a cependant une croyance totale dans les solutions économiques et la rationalité. Menem est surtout très avant-gardiste : on le sait séducteur, drôle, sportif, visionnaire.

Margareth Thatcher était à l’origine chimiste mais elle s’est reconvertie dans le droit au moment de faire de la politique, spécialisée en droit fiscal. C’est en prenant la parole au Parlement qu’elle se fait remarquer, et qu’elle impressionne par la maîtrise technique de ses dossiers.

Reagan est un contre-exemple car c’est l’écran c’est à dire le cinéma qui lui a permis de gagner une notoriété qu’il a ensuite transformé en capital politique. Néanmoins, ce qui fit décoller véritablement la carrière politique de Reagan fut son charisme en tribune lors de son discours du Time for Choosing, ce qui lui permit d’être investi pour devenir gouverneur de Californie. 

Ce qui est instructif c’est de comparer les anciens et les modernes. Il y a dans ce groupe de six leaders des points communs : un parti-pris idéologique fort, empreint de néolibéralisme et un charisme indéniable. On ne peut nier déjà l’impact des écrans pour la première génération : en multipliant les apparitions médiatiques (plateaux télé, magazines people, terrains de football, circuits de course), Menem était partout, et fit intervenir en politique ce qu’on appellerait les « people » aujourd’hui. 

La relation à la vérité pouvait aussi être élastique chez les Anciens. Harry Frankfurt avait constaté, il y a quarante ans, que pendant la période Reagan, la question de la véracité du discours qui avait permis à l’acteur de Hollywood de ravir la Maison Blanche n’avait pas vraiment d’importance. Reagan pouvait dire tout et n’importe quoi, le contenu du discours avait finalement moins d’importance que la représentation proposée par l’acteur et l’image avantageuse de l’Amérique qu’il donnait à ses citoyens.

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Mais ce qui frappe ce sont les différences : 

Premièrement, par les origines sociales : les « anciens » venaient du monde des dominés, pas des dominants. C’était flagrant en termes social : 

Thatcher était née dans un milieu modeste (un épicier et une couturière), Menem était fils d’immigrés, et Reagan était fils de commerçant (il vit le jour dans un appartement au-dessus de la boutique de son père). 

Ils étaient aussi tous les trois de religions minoritaires : Menen était né musulman dans un pays catholique, Thatcher méthodiste dans un pays anglican, Reagan catholique dans un pays protestant. 

On peut même plaider que deux d’entre eux cumulaient les marques de minorités : Thatcher sera ainsi victime de misogynie toute sa vie. Quant à Menem il était surnommé « le Turc » en raison de ses origines syriennes. 

Leur parcours politique a donc été celui de la conquête de l’élite, puis du monde, avec du reste un changement de religion pour adopter le culte officiel et se fondre dans la masse (Reagan s’était converti au presbytérianisme de sa mère dans un pays majoritairement protestant ; Menem doit se convertir au christianisme lorsqu’il est élu président, Thatcher est devenue anglicane). Il s’est accompagné d’une une croyance naïve dans le libéralisme, celui-ci conduire à la libération des classes populaires. 

Aujourd’hui, par contraste ce sont des vilains petits canards issus de l’élite qui prennent la défense du peuple. Tous trois incarnent plutôt la réaction du bas contre le haut, la hargne du gars ordinaire… alors qu’ils sont tout sauf des vrais gens. 

Deuxièmement, les générations diffèrent par la nature du charisme déployé. Qu’il soit basé sur le physique (Reagan, Menem) ou l’intellect (Thatcher), le charisme des anciens n’aurait jamais pu passer pour fou ou clownesque. Compte-tenu des difficultés que ces personnalités avaient eu à intégrer l’élite (misogynie britannique, mépris pour le métier d’acteur, …), peut-être que les Anciens ne pouvaient pas se permettre des incartades. Leur charisme était compatible avec des modes traditionnels de communication – notamment la télévision. A l’inverse, Milei et Trump sont configurés pour une communication de réseaux sociaux. Milei par exemple s’est révélé piètre orateur à Davos ou ailleurs. Trump utilise des prompteurs, n’a pas d’éloquence particulière mais a recours à l’émotion. Quant à Boris Johnson, grand adorateur de Pericles, il est sauvé par sa plume et un sens de l’humour typiquement britannique. 

Je ne résiste pas à mettre ici en incise ce portrait d’Hillary Clinton qu’il a décrite en 2007 comme « une blonde teintée avec la moue et le regard glacial d’une infirmière sadique dans un établissement psychiatrique ».

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Troisièmement, ces deux générations diffèrent sur la nature du conservatisme

Pour Thatcher et Reagan, la religion a joué un rôle important, débouchant sur une conception très conservatrice de la société. 

Thatcher était habitée par une profonde spiritualité, une foi biblique qui l’a inspirée. Elle aimait affirmer sa parfaite connaissance de la Bible. Reagan adorait citer par cœur des passages de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Sa vision – qui lui permet de conquérir massivement la base évangélique – est avant tout celle d’une Amérique « élue » choisie par Dieu pour accomplir sa volonté terrestre. 

Rien de tel pour Trump, Milei ou Johnson, connus pour leurs frasques et leurs divorces. Trump a trouvé dans la Reformed Church in America une religion adaptée à sa conception de la vie. Plus pratique que théologique, le message du pasteur Norman Vincent Peale, décédé en 1993, fait écho à « l’Évangile de la Prospérité », que pratiquent des télévangélistes selon qui Dieu choisit de récompenser certaines personnes avec la richesse matérielle. 

Boris Johnson a certes lui-aussi changé de religion (pour devenir anglican) comme Thatcher mais ne s’est pas embarrassé de théologie. Il s’est ainsi remarié dans une église catholique en dépit de ses deux divorces précédents, et du droit canon. 

Milei ne montre pas plus d’égards pour la religion. Il est certes allé rencontrer son compatriote devenu pape mais l’avait copieusement insulté auparavant… Enfin, il a expliqué vouloir se convertir au judaïsme, un choix contradictoire avec son appartenance à la droite nationaliste argentine, antisémite, pour laquelle il n’y a de vrais Argentins que catholiques. 

Il est difficile de cerner la nature de l’idéologie de ces trois leaders. Ancien démocrate, Trump a pu changer d’avis sur des sujets aussi notables que l’IVG, l’Obamacare, la Corée du Nord ou … la torture.  Boris Johnson a changé de discours sur le Brexit. Quant à celui qui semble le plus idéologue, Javier Milei, il faut comprendre que son anti-progressisme n’est nullement le résultat d’une analyse civilisationnelle. Dans le wokisme, J. Milei voit une stratégie des socialistes pour passer de la lutte des classes à un conflit antinaturel, comme il le qualifie. Les idées néofeministes et wokistes sont combattues car elles conduisent à un interventionnisme accru de l’État. Avec des accents de Guerre froide, il considéra que l’Occident est en danger à cause de « ceux qui doivent en principe défendre ses valeurs », et qui « se retrouvent cooptés par une vision du monde qui conduit inexorablement au socialisme et à la pauvreté ».

On pourrait aussi souligner l’inversion des valeurs conservatrices avec un rapport à la violence (la tronçonneuse…), à la vulgarité et au chaos exacerbé chez les trois « modernes », alors que cela aurait été impensable pour les trois anciens. 

La conception de Boris du conservatisme est somme toute assez osée et peut se résumer à ce slogan de 2004 : « Si vous votez Tory, votre femme aura de plus gros seins et vous augmenterez vos chances d’avoir une BMW ».

Milei n’est pas plus prude que Boris. À la télévision, il s’épanchait ainsi en détails plus ou moins scabreux de son enfance ou de sa vie sexuelle. 

Trump et Milei ont un penchant commun pour le chaos comme modèle. Ainsi, Milei a qualifié Al Capone de héros et de bienfaiteur social. Trump quant à lui a fait l’éloge de … Kim-Jong Un. Ronald Reagan se retournerait dans sa tombe. 

Je n’ai pas inclus un dernier exemple de ce changement d’époque avec quelqu’un qui peut sembler un peu différent des trois premiers : Volodymyr Zelensky. Star des show satyriques, Zelensky est parvenu à incarner le rôle d’un professeur d’histoire de lycée qui devient président de son pays dans une émission intitulée « Serviteur du peuple » jusqu’à ce que la réalité rejoigne la fiction et qu’il entre en politique. 

Certes, Zelensky est bien coiffé et n’est pas fou.

Mais il est d’abord un personnage. Contrairement à Bojo qui était surnommé le clown, Zelensky a d’abord embrassé comme carrière celle d’humoriste. Sa carrière décolle vraiment lorsqu’il devient présentateur de Quartier du soir, programmé le plus regardé d’Ukraine, ce qui va l’amener à devenir un habitué des plateaux – jusqu’à remporter en 2006 la version ukrainienne de Danse avec les stars. 

Zelensky partage donc avec les trois leaders précédents le fait d’horizontaliser la relation d’autorité grâce à l’autodérision. En devenant le fou, et non le roi, le leader se place au milieu du peuple et mets les rieurs de son côté. 

Que dit cette petite étude de six voire sept chefs d’État ? Beaucoup sur l’impact de la société de divertissement qui a fini par changer les codes de la politique. Beaucoup aussi sur le fait que l’argent ne fait pas le bonheur familial, et qu’au-delà de nos convictions, un parcours politique est aussi le fruit d’une sensibilité acquise très tôt.

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