ANALYSE – Retour sur les BRICS à Rio : la revanche feutrée du Sud global ?

Réunion diplomatique des BRICS à Rio de Janeiro, avec les représentants du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud en pleine discussion, sur fond de drapeaux nationaux et du Pain de Sucre visible à travers les fenêtres.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon

Il est des gestes diplomatiques qui passent inaperçus dans les chancelleries européennes, mais qui, ailleurs, sonnent comme des coups de semonce. Le 17 sommet des BRICS, qui a eu lieu à Rio de Janeiro le 6 juillet dernier, appartient à cette catégorie. Pendant que les capitales occidentales s’absorbent dans leurs débats identitaires et leurs transitions énergétiques à marche forcée, un autre monde, plus nombreux, plus jeune, plus impatient, s’organise. Et il parle de souveraineté, d’équité, de droit international. Surtout lorsqu’il est bafoué.

À Rio, les BRICS ne se sont pas contentés de se réunir. Ils ont élargi leur cercle, publié une déclaration de 31 pages, et affirmé une voix désormais audible, parfois discordante, mais cohérente. Ce n’est plus le club incertain des puissances émergentes qu’imaginaient les stratèges de Goldman Sachs au début des années 2000. C’est une force politique, encore informe, mais déterminée à peser sur le nouvel ordre mondial.

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Une coalition bigarrée… mais soudée par la défiance

Les cinq membres fondateurs – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud – ont accueilli, cette année, une salve de nouveaux partenaires : Indonésie, Kazakhstan, Nigeria, Cuba, Vietnam, Malaisie, Ouzbékistan, Bolivie, Thaïlande, Ouganda, Biélorussie… Autant de régimes différents, aux ambitions souvent contradictoires, mais unis par un sentiment commun : le rejet d’un ordre mondial dominé par les Occidentaux, à la fois juge et partie, donneur de leçons et maître des sanctions.

Certains observateurs prédisaient un sommet de la division. Ils se sont trompés. À Rio, les chefs d’État ont su dépasser leurs divergences pour accoucher d’un texte ferme, voire cinglant, sur plusieurs dossiers brûlants. Une démonstration de maturité politique que l’Union européenne, empêtrée dans ses divisions internes, pourrait méditer.

L’Iran, Gaza et les « doubles standards »

Le premier message fort concerne le Moyen-Orient. La déclaration finale condamne les récentes opérations israéliennes et américaines en Iran, les qualifiant de « violations du droit international ». Le langage est pesé, juridique, mais sans équivoque. Et pour cause : dans la lecture des BRICS, les normes internationales ne peuvent être invoquées à géométrie variable.

Sur Gaza, où la guerre traîne depuis près de deux ans, les BRICS parlent d’une seule voix : ils dénoncent la famine utilisée comme arme de guerre, l’entrave à l’aide humanitaire, et le silence complice des grandes puissances. Le Sud global, souvent spectateur des conflits du Nord, exige désormais de pouvoir commenter, juger, et même condamner.

Sanctions occidentales : Le temps de la révolte

Mais c’est sur la question des sanctions économiques que le ton monte franchement. Le texte fustige « les mesures coercitives unilatérales », autrement dit les embargos et restrictions décidés par Washington et Bruxelles contre la Russie, l’Iran, Cuba ou le Venezuela. Pour les BRICS, ces sanctions ne sont ni morales ni légales. Elles sont le prolongement d’un vieux rapport colonial, où les puissants dictent aux autres leur conduite sous peine d’isolement.

Certes, tous les membres du bloc ne souhaitent pas brûler leurs ponts avec l’Occident. Mais ils ont accepté, unanimement, ce paragraphe. Un signal fort envoyé à Moscou, mais aussi à Téhéran, Pretoria et La Havane : les BRICS ne condamnent plus seulement l’unilatéralisme, ils s’en émancipent.

Cachemire, Ukraine : Les silences diplomatiques

Il faut aussi lire entre les lignes. Deux omissions délibérées méritent l’attention.

D’abord, l’absence de toute mention du Pakistan dans la condamnation de l’attaque de Pahalgam, au Cachemire, où 26 civils ont été tués. L’Inde, très active à Rio, n’a pas obtenu l’incrimination explicite de son rival. Pékin veille, et les BRICS ont préféré l’ambiguïté utile à l’escalade stérile.

Ensuite, l’invasion russe de l’Ukraine n’est pas mentionnée, sinon à travers un appel générique à une paix durable. En revanche, les frappes ukrainiennes de mai et juin sur des infrastructures civiles russes sont dénoncées avec vigueur. Là encore, l’équilibre est subtil mais significatif : la guerre est condamnée… à condition que la Russie reste dans le camp de ceux qu’on n’humilie pas.

Le dollar encore roi, mais plus seul

Quant à la fameuse monnaie commune des BRICS – serpent de mer de toutes les alternatives au dollar – elle n’a pas été évoquée au-delà de quelques phrases rituelles. Et pour cause : nul n’est prêt à assumer la convertibilité, la gouvernance et la stabilité que cela exigerait. La Chine, seule puissance monétaire crédible du groupe, sait qu’elle n’est pas encore perçue comme une garante neutre.

Mais l’idée avance. Lentement. En sourdine. Moins comme un projet technique que comme un signal politique. Le monde de Bretton Woods s’effrite, non sous le coup d’une révolution, mais d’une fatigue croissante à l’égard d’un système jugé injuste, voire hostile.

Vers un nouvel équilibre mondial ?

Il ne faut pas surévaluer ce que les BRICS sont aujourd’hui : ni une alliance militaire, ni un marché commun, ni un front idéologique homogène. Mais il faut bien entendre ce qu’ils deviennent : un contre-pouvoir. Pas encore une alternative, mais une alerte.

Car derrière leur diversité, les BRICS partagent une idée simple : le monde d’après ne peut plus être dirigé comme celui d’avant. Il faudra compter avec d’autres voix, d’autres récits, d’autres priorités. À commencer par celle d’un Sud global qui n’est plus prêt à se taire.

En 2026, le sommet aura lieu en Inde. Le même pays qui, en 2012, défendait encore timidement l’idée d’un monde multipolaire. Treize ans plus tard, ce monde est là. Il ne demande plus la permission. Il s’invite à la table.

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