ANALYSE – Russie : La saisie de CANPACK révèle le double jeu du Kremlin

ANALYSE – Russie : La saisie de CANPACK révèle le double jeu du Kremlin

lediplomate.media — imprimé le 17/04/2026
La saisie de CANPACK
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Angélique Bouchard

Au moment même où Vladimir Poutine dépêche ses émissaires à Washington pour sonder les voies d’une paix en Ukraine et d’une coopération économique future avec l’administration Trump, le Kremlin porte un coup de force discret mais symbolique contre un actif occidental majeur. Une entreprise américaine liée à la Pennsylvanie, CANPACK, fabricant mondial de canettes de boissons en aluminium, voit son activité russe – évaluée à quelque 700 millions de dollars – placée sous « administration externe d’État » par un décret signé le 31 décembre 2025 par le président russe lui-même. Ce n’est pas une simple mesure technique : c’est la confiscation de fait de 100 % des parts sociales au profit de gestionnaires nommés par l’État. L’opération, révélée au grand jour en avril 2026, cristallise les ambiguïtés d’une Russie qui, tout en tendant la main outre-Atlantique, resserre son emprise sur les biens étrangers restés sur son sol. Elle illustre surtout la vulnérabilité persistante des entreprises occidentales qui ont choisi de ne pas quitter le marché russe après l’invasion de l’Ukraine en 2022, dans l’espoir d’un retour à la normale qui ne vient pas.

La mainmise chirurgicale sur CANPACK : trente ans d’implantation balayés d’un trait de plume

CANPACK, détenue par une holding basée en Pennsylvanie, opère dans de nombreux pays d’Europe et d’Amérique du Nord. En Russie, où elle est implantée depuis près de trente ans, elle détenait environ 35 à 40 % du marché des canettes de boissons en aluminium, un positionnement stratégique dans un secteur industriel sensible. 

Le décret du 31 décembre 2025 a tout changé. Dès la mi-janvier, des administrateurs d’État ont pris possession des locaux et des opérations. Peter Giorgi, PDG de l’entreprise, ne mâche pas ses mots dans un entretien accordé à Fox News Digital : « Je ne suis plus qu’un actionnaire nominal. Je perds tout contrôle de l’entreprise. » Les dirigeants russes de la filiale, dont le directeur général et le directeur financier, ont été écartés. Les cadres restants font face à des pressions croissantes : approbations financières exigées sous peine de licenciement ou de sanctions plus sévères. Depuis lors, la maison mère n’a plus aucun accès direct ni aucune communication avec ses opérations russes. L’entité désignée pour superviser les actifs, Stalelement, n’est, selon les représentants de l’entreprise, qu’une coquille vide aux liens étroits avec le gouvernement russe.

L’entreprise a porté l’affaire devant les autorités américaines, sans qu’aucune mesure concrète n’ait été prise à ce jour. Pourtant, le dossier ne cesse de s’alourdir. Selon des informations relayées par le quotidien russe Vedomosti en février 2026, la division russe de CANPACK a versé environ 500 millions de roubles à un fonds pro-Kremlin soutenant l’effort de guerre en Ukraine. L’entreprise estime que quelque 18 millions de dollars ont été dirigés vers des fonds liés à l’État pour soutenir les opérations russes, tandis qu’environ 6 millions supplémentaires ont été versés à une église orthodoxe russe, d’après des rapports médiatiques russes et des informations transmises par d’anciens cadres. Fox News n’a pas vérifié indépendamment ces transferts, mais ils soulignent à quel point le contrôle financier peut basculer rapidement une fois l’administration externe imposée. Ces montants, certes modestes au regard de la valorisation totale, révèlent la vitesse avec laquelle les flux financiers échappent aux propriétaires originels.

Un phénomène systémique : de la prudence sélective envers les Américains à la redistribution massive des actifs

Ce cas n’est pas isolé. Le même décret du 31 décembre 2025 visait également la filiale russe du fabricant danois d’isolants Rockwool. D’autres groupes occidentaux majeurs – le français Danone ou le brasseur Carlsberg – ont subi des traitements analogues ces dernières années. Alexander Kolyandr, chercheur au Center for European Policy Analysis, rappelle que « nous parlons de dizaines d’entreprises ». Et d’ajouter, pour tempérer toute lecture trop américano-centrée : « CANPACK n’est pas seule. » Selon lui, les entreprises américaines ont parfois été traitées avec davantage de prudence que leurs homologues européennes, Moscou cherchant à préserver la possibilité d’un réchauffement avec Washington. « Les entreprises américaines s’en sont beaucoup mieux sorties que les européennes », observe-t-il.

Cette politique s’inscrit dans un cadre légal instauré en 2023, qui autorise le gouvernement russe à placer sous contrôle étatique temporaire certains actifs étrangers. La tendance s’est accélérée avec le début de l’offensive à grande échelle contre l’Ukraine en 2022. Kolyandr explique : « Tout a vraiment commencé avec la guerre. » Au fur et à mesure que les entreprises occidentales suspendaient leurs activités ou quittaient le marché, les autorités russes ont trouvé plus facile de s’approprier ces biens. Le chercheur y voit une vaste redistribution de la propriété visant à placer les actifs rentables ou stratégiques sous une influence étatique plus directe. « Cela envoie un signal à travers tout le système : si vous ne suivez pas la ligne, votre propriété peut vous être retirée. » Si l’opération génère certes quelques recettes budgétaires – « d’un côté, cela aide à générer un peu de liquidités pour le budget » –, elle n’est pas, selon lui, principalement motivée par un besoin financier immédiat pour financer la guerre. Il s’agit davantage d’un outil de contrôle politique et économique.

CANPACK elle-même avait envisagé de partir après 2022, mais s’était heurtée à des obstacles insurmontables : impossible de dénouer des décennies d’investissements, et aucun acheteur prêt à offrir un prix équitable. « Nous avons décidé de rester le cap », confie Peter Giorgi, espérant alors une stabilisation des conditions. Ce pari, comme tant d’autres, s’est révélé illusoire.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Saisie des pétroliers de la “flotte fantôme” russe : L’énergie comme champ de bataille géopolitique

Parallèle inquiétant : les sénateurs américains s’alarment des visites de députés russes à Washington

Ce double langage – confiscation intérieure et séduction diplomatique extérieure – trouve un écho troublant dans un autre dossier révélé par Fox News. Au moment où Kirill Dmitriev, envoyé de Poutine pour les investissements étrangers, rencontre des responsables de l’administration Trump à Washington pour discuter d’un éventuel accord de paix en Ukraine et d’une coopération économique future, une délégation de députés de la Douma russe, tous sanctionnés pour « des conduites jugées nuisibles à la sécurité nationale américaine », a été reçue dans la capitale fédérale fin mars 2026.

Une enquête bipartisane des sénateurs Roger Wicker (républicain du Mississippi, président de la commission des forces armées) et Jeanne Shaheen (démocrate du New Hampshire, première démocrate de la commission des relations étrangères) met en lumière des préoccupations de contre-espionnage. Dans une lettre adressée au secrétaire d’État Marco Rubio et au secrétaire au Trésor Scott Bessent, ils écrivent sans détour : « La délégation est venue sur le sol américain dans un seul but : faire avancer les objectifs stratégiques du Kremlin – y compris la collecte de renseignements supplémentaires utiles. » Ils ajoutent : « Ils ne sont pas venus pour engager un dialogue ni poursuivre des objectifs démocratiques. »

La délégation, organisée par la représentante Anna Paulina Luna (républicaine de Floride) et accompagnée des représentants Eli Crane (Arizona), Derrick Van Orden (Wisconsin), Andy Ogles (Tennessee) et Vicente Gonzalez (Texas), a bénéficié d’une visite guidée du Capitole. Luna avait déclaré sur X : « En tant que représentants des deux plus grandes puissances nucléaires du monde, nous devons à nos citoyens un dialogue ouvert, un échange d’idées et des lignes de communication ouvertes. Nous continuerons à favoriser ce dialogue et à œuvrer pour la paix en soutien aux efforts de cette administration, ainsi que pour les opportunités économiques. »

Les sénateurs ne l’entendent pas de cette oreille. Ils rappellent que ces députés de la Douma « incluent des subordonnés du Kremlin qui ont commis de nombreuses cyberattaques et attaques par rançongiciel contre des Américains et ont facilité des crimes de guerre contre des civils ukrainiens ». Pire : « Remarquablement, ils aident désormais l’Iran à cibler le personnel militaire et diplomatique américain à travers le Moyen-Orient. » Parmi eux figurent Vyacheslav Nikonov, qui en 2023 qualifiait les États-Unis et l’OTAN de « Quatrième Reich » à la télévision russe ; Mikhail Delyagin, partisan de la destruction du secteur énergétique ukrainien ; et Boris Chernyshov, qui affirmait que les frappes de représailles russes étaient « une expression de notre haine [envers l’Ukraine] ».

Wicker et Shaheen exigent des explications : pourquoi les sanctions ont-elles été levées pour cette visite ? Quelles réunions ont eu lieu avec l’administration Trump ? Quelles évaluations de contre-espionnage ont été menées ? Ils soulignent que cette visite intervient « à un moment où les intentions de la Russie sont sans ambiguïté ». Ils citent les rapports faisant état du soutien russe à l’Iran dans le ciblage de militaires américains, les renseignements européens selon lesquels Moscou prévoit d’attaquer des États membres de l’OTAN dans les années à venir, et la position claire de Poutine : la paix en Ukraine n’est qu’un mirage, son ambition unique étant d’effacer l’existence même du pays.

*

*          *

Un signal clair adressé à l’Occident

La saisie de CANPACK et les visites controversées de la Douma ne sont pas des incidents isolés. Ils forment les pièces d’un même puzzle géopolitique : une Russie qui, tout en multipliant les gestes de bonne volonté envers Washington, consolide son contrôle interne et poursuit une stratégie de confrontation sélective. Pour les entreprises occidentales encore présentes sur le sol russe, le message est limpide : le temps de la tolérance calculée touche à sa fin. Pour Washington, il s’agit désormais d’évaluer si les appels au dialogue masquent une volonté réelle de paix ou simplement une manœuvre destinée à gagner du temps et à récupérer des actifs stratégiques. Dans ce grand jeu de dupes, la ligne entre partenariat et prédation reste, plus que jamais, dangereusement floue.

À lire aussi : ANALYSE – Confiscation des avoirs russes : la bombe à retardement européenne


#Russie,#Poutine,#Ukraine,#GuerreUkraine,#Kremlin,#Géopolitique,#Sanctions,#BusinessInternational,#Investissement,#RisquePays,#CANPACK,#Expropriation,#EconomieMondiale,#CriseEconomique,#StratégieRusse,#DoubleJeu,#Washington,#USA,#OTAN,#SécuritéInternationale,#Industrie,#MarchésEmergents,#Entreprises,#AnalysePolitique,#Finance,#RisqueInvestisseur,#Nationalisation,#Conflit,#Pouvoir,#Influence,#Diplomatie,#IntelligenceEconomique,#Espionnage,#RelationsInternationales,#Europe,#Tensions,#Actualité,#BreakingNews,#Analyse,#Business

Retour en haut