ANALYSE – La Stratégie de Sécurité Nationale des États-Unis en 2025 : Un miroir des divergences transatlantiques

Donald Trump

Par Yannick Harrel, Docteur en Sciences de l’Ingénieur, Magister en Droit, Enseignant et conférencier sur les thématiques de la Cyberstratégie (gestion des ressources numériques du cyberespace) et de la Cybergéonomie (gestion des ressources géologiques du cyberespace). Dernier ouvrage bilingue en date : Électromobilité : des mines aux batteries / Electromobility : from the mine to the batteries aux éditions Nuvis en 2025.

La Stratégie de Sécurité Nationale (National Security Strategy, ou NSS [1]) des États-Unis pour 2025, publiée le 4 décembre 2025 par l’administration Trump, marque un tournant dans la doctrine étrangère américaine. Présentée comme un plan pour assurer la grandeur de l’Amérique, elle s’inscrit dans une vision « America First » déjà énoncée lors de la première administration Trump et pleinement assumée dans la seconde. Laquelle priorise la souveraineté nationale, la revitalisation économique [2] et la défense des valeurs occidentales traditionnelles. Ce document de 50 pages environ met l’accent sur la protection des frontières, la réindustrialisation et une approche pragmatique des alliances internationales. Mais au-delà de ses objectifs internes, la NSS offre une perspective critique sur l’Union Européenne (UE), qu’elle dépeint comme un ensemble en déclin, miné par des politiques qui érodent les identités nationales et les libertés fondamentales. Cette analyse révèle une fracture croissante entre les deux rives de l’Atlantique, où les États-Unis se positionnent comme gardiens de l’héritage civilisationnel européen, tandis que l’Europe occidentale semble s’enliser dans un processus de dissolution identitaire.

En définitive, cette stratégie fait écho de manière plus étendue au discours de J.D. Vance prononcé à Munich le 14 Février 2025 [3].

Les piliers de la NSS 2025 : Une vision pragmatique et souverainiste

La NSS 2025 s’articule autour de priorités claires : sécuriser les frontières contre l’immigration massive, le terrorisme et les narcotrafics ; bâtir l’armée la plus puissante au monde avec un accent sur la dissuasion nucléaire ; et promouvoir une économie innovante via des tarifs douaniers, la relocalisation des chaînes d’approvisionnement et la dominance énergétique (en rejetant les idéologies « Net Zero » associées au changement climatique).

Sur le plan international, elle vise à stabiliser l’hémisphère occidental via un « Corollaire Trump » (The Trump Corollary) à la Doctrine Monroe, à maintenir un bloc Indo-Pacifique libre face à la Chine, et à soutenir la sécurité européenne tout en encourageant une renaissance de son identité occidentale. Une section notable est dédiée à la préservation des valeurs américaines, ancrées dans les droits naturels « donnés par Dieu » (il faut y sentir là l’influence des penseurs comme John Locke (1632-1704)), la liberté d’expression et la religion. La stratégie insiste sur la fierté nationale, la restauration de la vitalité culturelle via des familles solides et un emploi pour tous, et le rejet des pratiques discriminatoires comme les programmes DEI (Diversité, Équité, Inclusion). Elle affirme que la compétence et le mérite sont des avantages civilisationnels essentiels, et appelle à une célébration sans complexe de la grandeur américaine, tout en respectant les cultures étrangères.

L’Union Européenne sous le regard américain : Une prison des peuples en déclin ?

La NSS ne mâche pas ses mots sur l’Europe. Elle décrit le continent comme confronté à des crises profondes : un déclin économique (sa part du PIB mondial passant de 25 % en 1990 à 14 % aujourd’hui, dû à des régulations étouffantes, si ce n’est castratrices), une érosion civilisationnelle via des politiques migratoires laxistes, des taux de natalité bas, et une perte des identités nationales encouragée. L’UE et les institutions transnationales sont accusées d’affaiblir la souveraineté, la liberté politique et la confiance en soi des nations européennes, risquant de les rendre « méconnaissables d’ici 20 ans ».

Cette vision résonne avec l’idée d’une prison des peuples, où les bureaucraties bruxelloises imposent des décisions qui priorisent l’intégration supranationale au détriment des économies locales, des tissus sociaux et des valeurs libérales héritées de la Grèce antique – berceau de la démocratie et de la pensée occidentale. Selon la NSS, ces dynamiques rendent les populations européennes vulnérables à des influences étrangères, notamment religieuses ou idéologiques, qui pourraient pervertir l’essence même de la civilisation occidentale. Les États-Unis, en contraste, se présentent comme les héritiers fidèles de ce legs européen, cherchant à le préserver par une politique de force et de souveraineté.

Le document stratégique appelle à soutenir les États européens dans leur quête de sécurité et de liberté, mais en encourageant une alliance de nations souveraines plutôt qu’en abdiquant leur souveraineté à une entité supranationale diluant les particularités nationales. Ce qui remet en cause les alliances traditionnelles au profit d’approches plus bilatérales en délaissant les instances supranationales (l’OTAN étant l’autre organisation visée). Il y a aussi une approche économique sous-jacente dans cette vision : les États européens forment un ensemble économique encore conséquent malgré une atonie persistante depuis la crise de 2008 (+3,1% de croissance en 2007 contre +1% en 2024). Les États-Unis pourraient par synergie civilisationnelle en faire un ensemble dédié à l’écoulement de produits et de services nationaux afin de contrer toute influence étrangère (l’on songe d’office à la Chine dont la part dans le commerce européen est croissante en matière d’importations, passant de 11,5% en 2005 à 21,3% en 2025, et ce en dépit des mesures douanières adoptées ces dernières années par la Commission européenne [4]).

L’on relèvera que la dimension cybernétique au sein de la NSS de 2025 est intégrée principalement dans la protection des infrastructures critiques et des réseaux de communication. Le document met l’accent sur des partenariats étroits avec le secteur privé américain et des alliés régionaux pour maintenir une surveillance continue des menaces persistantes (APT), permettant une découverte, une attribution et une réponse en temps réel – incluant des opérations défensives et offensives au sein du cyberspace. Cette approche vise à renforcer la résilience économique et technologique des États-Unis, tout en nécessitant une dérégulation significative pour stimuler l’innovation et la compétitivité. Bien que concise sur ce point, la NSS annonce une stratégie cyber dédiée plus détaillée, prévue pour janvier 2026, qui, on peut le conjecturer, développera une posture plus musclée face aux adversaires.

La césure entre deux occidents : Héritage contre dissolution

Cette NSS illustre frontalement une fracture civilisationnelle entre les deux rives de l’Atlantique. D’un côté, les États-Unis aspirent à revigorer l’héritage occidental originel – venu d’Europe, avec ses racines grecques en liberté, raison et démocratie – en rejetant le « mondialisme » qui érode les frontières et les identités. De l’autre, l’Europe occidentale est vue comme s’enfonçant dans un maelström qui liquéfie les nations, rendant les peuples fragiles face à des dynamiques externes. La NSS met en garde contre une Europe où les décisions ne seraient à terme plus prises par les peuples autochtones, mais influencées par des populations et forces étrangères, menaçant ainsi l’existence même de la civilisation occidentale. Cette perspective explique en partie l’approche de Donald Trump envers la Russie et la Chine. La NSS traite la Russie de manière conciliante, sans évoquer de concurrence directe et dont les relations sont estimées gérables via des négociations pour mettre fin à la guerre en Ukraine, stabiliser le continent Eurasiatique et engager de fructueuses relations économiques à plus long terme. Sans le conceptualiser de façon élaborée, le président américain souhaite stratégiquement briser la dynamique d’un Heartland composé de la Russie, de la Chine, de l’Iran et de l’Inde [5].

Dans cette optique de dissociation, la Chine ne bénéficie pas d’une telle mansuétude, puisqu’elle est critiquée pour son commerce déséquilibré et son influence subversive, bien que ladite stratégie reconnaisse implicitement la fermeté de ces puissances sur leurs valeurs civilisationnelles – un contraste avec une Europe perçue comme ayant perdu son sens de l’identité et de la direction. Trump, dans cette optique, respecte ces nations pour leur ancrage national, contrairement aux États européens qui, selon la NSS, ne savent plus qui ils sont ni où ils vont.

Le raffermissement d’un socle de valeurs communes transatlantiques

La NSS 2025 n’est pas seulement un document de sécurité ; c’est un manifeste pour une Amérique souveraine qui invite l’Europe à retrouver ses racines occidentales. En opposant une Europe décadente à des États-Unis vigilants, elle souligne une césure profonde, où le destin des peuples européens pourrait être façonné par des forces extérieures et intérieures étrangères à ses valeurs originelles si les tendances actuelles devaient persister.

Un point qui mériterait cependant d’être souligné et absent de ce texte, est que la bataille civilisationnelle en cours aux États-Unis se prolonge en réalité sur le continent européen pour reformater ou remplacer les élites locales devenues non conformes à la nouvelle orientation stratégique américaine. En effet, il existe une forte prégnance américaine dans les schémas mentaux des dirigeants et directeurs de cabinets ministériels européens actuels qui sont, pour beaucoup, issus de programmes comme les Young Global Leaders ou d’institutions financières comme Black Rock ou Goldman Sachs.

La différence principale entre hier et aujourd’hui tient à ce que le nouveau responsable de l’administration américaine entrevoit le futur des relations transatlantiques non comme un entrelacs de néo-aristocrates mondialistes indifférents au sort de leurs administrés (jusque-là préférentiellement considérés comme des sujets) mais comme un ensemble de pays stables, respectables et viables (économiquement prioritairement) reposant sur un socle de valeurs gréco-romano-chrétiennes communes.

Les États-Unis restent une puissance mondiale considérable, et s’ils tendent à l’isolationnisme comme par le passé (lequel resterait somme toute relatif par l’impossibilité de se désengager radicalement des affaires du monde), ils souhaiteraient s’assurer que les européens ne deviennent pas une menace à terme en raffermissant, voire ravivant, les liens civilisationnels primordiaux.

[1] National Security Strategy of the United States of America 2025, The White House, Novembre 2025, lien : https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf
[2] Yannick Harrel, Du New Green Deal au nouveau défi industriel des États-Unis, Le Diplomate, 22 Janvier 2025, lien : https://lediplomate.media/analyse-du-new-green-deal-au-nouveau-defi-industriel-des-etats-unis
[3] Yannick Harrel, Discours de Munich 2025 ou le nouveau paradigme géopolitique transatlantique, Le Diplomate, 20 Février 2025, lien : https://lediplomate.media/discours-de-munich-2025-ou-le-nouveau-paradigme-geopolitique-transatlantique
[4] Eurostat, China-EU – international trade in goods statistics, Février 2025, lien : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=China-EU_-_international_trade_in_goods_statistics
[5] La théorie du Heartland, formulée par le géographe britannique Halford John Mackinder (1861-1947), est une pierre angulaire de la géopolitique classique. Dans son article fondateur de 1904, intitulé The Geographical Pivot of History, Mackinder identifie le Heartland comme une vaste région pivot de l’Eurasie, englobant principalement l’Asie centrale, la Russie et des zones adjacentes, caractérisée par son inaccessibilité aux puissances maritimes et sa richesse en ressources naturelles.


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