ANALYSE – Le Sud Global se lève : Mythe révolutionnaire ou véritable bascule du monde ?

Il y a soixante-dix ans, la Conférence de Bandung réunissait pour la première fois les peuples d’Afrique et d’Asie pour proclamer leur refus d’être les pions d’une guerre froide qui ne les concernait pas. Ce geste fondateur, insolent, fragile et magnifique, porta le nom de Tiers Monde, ce tiers état des nations, ignoré, exploité, méprisé, qui voulait lui aussi être quelque chose. Aujourd’hui, ce même élan souffle à nouveau, mais avec une puissance sans commune mesure. On l’appelle désormais le Sud Global, et derrière ce terme géographique aux contours flous se cache une réalité géopolitique bouleversante, des milliards d’êtres humains, portés par des États de plus en plus souverains, refusent de continuer à subir un ordre international qu’ils n’ont pas choisi. Les BRICS s’élargissent, la Chine investit sur quatre continents, l’Afrique négocie avec tout le monde à la fois, et l’Inde joue sur tous les tableaux sans se lier à aucun. Le monde que nous connaissions, centré sur l’Occident, structuré par ses règles, étalon de ses propres valeurs, est en train de se fissurer. La question n’est plus de savoir si la bascule aura lieu. Elle est de comprendre vers quoi elle nous emporte.
Par la rédaction du Diplomate média
De Bandung aux BRICS : la longue mémoire des peuples dominés
Pour saisir la profondeur du phénomène, il faut remonter au temps long. La domination occidentale sur le reste du monde n’est pas une donnée naturelle, elle est le produit d’un moment historique précis, le XVe siècle et l’expansion européenne, qui a bouleversé des équilibres civilisationnels millénaires. Avant Vasco de Gama et Christophe Colomb, la Chine des Ming était la première puissance économique de la planète, l’Empire ottoman régnait de Vienne aux portes de Bagdad, et les grandes cités d’Afrique subsaharienne commerçaient avec l’Inde et l’Arabie. La colonisation n’a pas créé le monde, elle l’a brisé, pillé, recomposé à son profit. Et cette mémoire ne s’efface pas.
C’est cette mémoire qui fonde la légitimité du concept de Tiers Monde, forgé en 1952 par le démographe français Alfred Sauvy dans une référence explicite au tiers état de la Révolution, ces nations qui ne sont ni dans le camp américain, ni dans le camp soviétique, mais qui veulent exister par elles-mêmes. La Conférence de Bandung de 1955 en est l’acte fondateur, réunissant vingt-neuf pays d’Asie et d’Afrique autour d’une ambition commune : le non-alignement, la souveraineté, la fin du colonialisme. Ce mouvement reste, dans sa diversité et ses contradictions, la matrice de ce que l’on nomme aujourd’hui le Sud Global.
La filiation est directe, même si le vocabulaire a changé. Hubert Védrine, dans son Dictionnaire amoureux de la Géopolitique, observe avec une lucidité teintée d’ironie que le passage du « Tiers Monde » au « Sud Global » n’est pas seulement sémantique, c’est un déplacement de l’axe de légitimation. L’ancien Tiers Monde parlait le langage du développement et de la solidarité ; le Sud Global parle celui de la puissance et de la souveraineté. Ce ne sont plus des peuples qui demandent de l’aide mais ce sont des États qui exigent leur part du pouvoir mondial. Le changement de registre dit tout de la transformation qui s’est opérée en soixante-dix ans.
Les BRICS incarnent la cristallisation institutionnelle de cette aspiration. Né d’un acronyme financier inventé en 2001 par l’économiste britannique Jim O’Neill pour Goldman Sachs, simple outil analytique désignant les grandes économies émergentes, le groupe est devenu en deux décennies une plateforme géopolitique à part entière. Depuis son élargissement entamé en 2024, il intègre désormais dix membres à part entière, dont l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, les Émirats arabes unis et l’Indonésie, et dispose d’une Nouvelle Banque de Développement dotée d’un capital initial de cent milliards de dollars, conçue comme un concurrent assumé de la Banque mondiale et du FMI. Sous la présidence indienne de 2026, le groupe entend consolider son rôle de forum multipolaire structurant, avec en ligne de mire une éventuelle représentation des BRICS au G20 et la question toujours pendante de l’adhésion saoudienne.
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Une coalition des intérêts, non des valeurs : les fractures du Sud Global
Le Sud Global fascine et inquiète l’Occident. Mais avant de le craindre ou de le courtiser, il faut le comprendre dans sa réalité, laquelle est bien moins homogène que le terme ne le laisse entendre. Derrière l’étiquette commode se cachent des États aux intérêts divergents, aux régimes politiques antagonistes et aux rivalités historiques parfois séculaires. La Chine et l’Inde, les deux membres fondateurs des BRICS, se disputent des frontières himalayennes depuis soixante ans et se font une concurrence acharnée pour le leadership en Asie du Sud. Le Brésil de Lula et l’Argentine n’ont pas la même vision de l’intégration régionale. L’Afrique du Sud et l’Éthiopie portent des agendas très différents sur les questions climatiques et sécuritaires. L’Iran et les Émirats arabes unis partagent une table sans partager grand-chose d’autre.
Ce que le Sud Global partage n’est donc pas une vision du monde commune, mais un sentiment partagé, celui d’avoir été trop longtemps exclus des décisions qui les concernent, d’avoir subi des règles du jeu dont ils n’ont pas fixé les termes, d’avoir vu l’Occident invoquer le droit international quand il l’arrangeait et le contourner quand il ne l’arrangeait pas. L’invasion américaine de l’Irak en 2003 sans mandat onusien, le deux poids deux mesures sur les sanctions, la gestion occidentalo-centrée de la pandémie de Covid-19, la concentration des vaccins dans les pays riches, autant de cicatrices qui nourrissent un ressentiment profond et légitime. C’est sur ce terreau qu’a germé la rhétorique du Sud Global.
La Chine a compris avant tous les autres comment instrumentaliser ce ressentiment à son profit. Depuis deux décennies, Pékin déploie une stratégie de séduction systématique à l’égard des pays du Sud, avec le financement d’infrastructures via l’Initiative la Ceinture et la Route, l’investissements massifs en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient et un discours anti-hégémonique calibré pour résonner avec les mémoires coloniales. Ce faisant, la Chine ne propose pas un ordre alternatif fondé sur des valeurs, mais un ordre alternatif fondé sur des intérêts. C’est plus efficace, à court terme, et plus fragile à long terme, plusieurs pays africains qui avaient conclu des accords de dette avec Pékin ont découvert les conditions peu équitables de ces partenariats, soulevant des questions qui rappellent, dans leur structure, les critiques historiques adressées à l’Occident.
Ni vassaux ni ennemis : ce que le Sud Global révèle du monde qui vient
La tentation occidentale, face à la montée du Sud Global, est double et également dangereuse. La première est de le nier, et de traiter les positions de non-alignement comme de la naïveté ou de la complaisance envers les régimes autoritaires. La seconde est de le romantiser et d’y voir un front révolutionnaire uni contre l’hégémonie américaine. Ces deux lectures ratent l’essentiel. Le Sud Global n’est ni un bloc discipliné ni une chimère mais une réalité stratégique plurielle qui oblige l’Occident à repenser radicalement la façon dont il aborde le reste du monde.
L’Inde est, de ce point de vue, l’acteur le plus révélateur. New Delhi appartient aux BRICS, siège à l’Organisation de coopération de Shanghai, achète du pétrole russe à prix réduit depuis l’invasion de l’Ukraine, et refuse de rejoindre les sanctions occidentales contre Moscou, tout en maintenant un partenariat stratégique étroit avec Washington dans le cadre du Quad face à la Chine. Cette posture de « multi-alignement » n’est pas de l’incohérence, c’est de la Realpolitik au sens le plus classique du terme. L’Inde défend ses intérêts, et n’entend se lier les mains pour personne. C’est exactement ce que l’Occident a toujours fait, et ce qu’il a du mal à accepter quand d’autres le pratiquent.
L’Afrique, elle, est en train de vivre une transformation silencieuse mais profonde. Le continent le plus jeune de la planète, dont la population devrait doubler d’ici 2050 pour atteindre deux milliards et demi d’habitants, est aussi le plus convoité, notamment pour ses ressources minérales stratégiques indispensables à la transition énergétique, pour ses marchés émergents et pour sa position géographique. Les coups d’État au Sahel, les retraits forcés des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la montée des groupes Wagner et de leurs successeurs russes, tout cela signale une recomposition des allégeances qui déborde largement la seule question sécuritaire. C’est un mouvement de souveraineté, imparfait, parfois violent, parfois capturé par des acteurs qui ne valent pas mieux que ceux qu’ils remplacent, mais réel.
Le Sud Global n’est ni une menace à contenir ni un allié naturel à séduire. C’est le nom que l’on donne au retour en grâce de la souveraineté dans les trois quarts du monde. Ce mouvement de fond qui, après des siècles de domination et quelques décennies de dépendance post-coloniale, voit des États et des peuples reprendre leur destin en main, maladroitement, inégalement, mais obstinément. Védrine, dans son Dictionnaire amoureux de la Géopolitique, avait mis en garde contre deux illusions symétriques : celle d’un Occident éternel donneur de leçons, et celle d’un reste du monde voué à reproduire le modèle occidental ou à s’y opposer frontalement. La vérité est plus complexe, plus humaine et finalement plus intéressante, car des milliards d’individus portés par des histoires millénaires forgent en ce moment même les contours d’un monde qui ne ressemblera à aucun de ceux que nous avons connus. L’appeler « Sud Global » est peut-être déjà insuffisant. Ce dont il s’agit, au fond, c’est simplement du monde, dans toute sa diversité retrouvée.
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