ANALYSE – Les BRICS face au nouvel ordre mondial : Un avenir incertain ?

ANALYSE – Les BRICS face au nouvel ordre mondial : Un avenir incertain ?

lediplomate.media — imprimé le 23/04/2025
Drapeaux des BRICS
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans un monde où les certitudes s’effritent et où les équilibres géopolitiques vacillent sous l’effet de bouleversements économiques et de décisions politiques audacieuses, l’avenir des BRICS – cette alliance réunissant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, et, depuis leur élargissement, l’Égypte, l’Éthiopie, les Émirats arabes unis, l’Iran et l’Indonésie – apparaît plus incertain que jamais. Le retour de Donald Trump à la tête des États-Unis, avec ses annonces de droits de douane massifs et son rejet des alliances traditionnelles, agit comme un séisme, bouleversant non seulement les marchés, mais aussi les dynamiques de pouvoir à l’échelle globale. 

Tel un joueur qui renverse la table de jeu, Trump oblige les acteurs internationaux à ramasser les cartes éparpillées et à repenser leurs stratégies. Pour les BRICS+, comme on les désigne depuis leur expansion, trois dimensions essentielles structurent leur rôle dans ce nouvel ordre mondial : l’économie, où ils ambitionnent de défier la suprématie du dollar ; la diplomatie, où ils incarnent une alternative au leadership occidental ; et la stratégie militaire, où leurs divergences internes limitent leur cohésion. Mais dans un monde redessiné par des rivalités exacerbées, cette alliance peut-elle encore prétendre à un rôle de premier plan, ou risque-t-elle de se dissoudre dans les contradictions de ses ambitions ?

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Une ambition économique fragilisée par l’incertitude

Depuis leur création, les BRICS ont cherché à s’affranchir de la domination économique occidentale, incarnée par le dollar comme monnaie de référence mondiale. Cette ambition a pris une forme concrète lors du sommet de 2023, avec la proposition d’une monnaie de réserve virtuelle, adossée à des métaux précieux, destinée à concurrencer le billet vert. Ce projet, bien que limité, a déjà trouvé des applications pratiques, notamment dans les transactions énergétiques entre la Russie et l’Inde, où les monnaies locales et cette nouvelle unité virtuelle ont été utilisées pour contourner les sanctions occidentales. L’idée d’une alternative au dollar, portée par la Russie et la Chine, répond à une logique claire : réduire la dépendance des économies émergentes vis-à-vis d’un système financier dominé par Washington. Cependant, ce rêve d’émancipation monétaire se heurte à des obstacles majeurs. Tout d’abord, l’Inde et le Brésil, deux poids lourds de l’alliance, ont publiquement réaffirmé leur attachement au dollar comme monnaie d’échange internationale, révélant des fissures dans la cohésion des BRICS+. Ensuite, la politique de droits de douane annoncée par Trump a plongé l’économie mondiale dans une incertitude paralysante, rendant l’avenir du dollar – et de ses concurrents potentiels – difficile à prédire. Cette guerre commerciale, qui menace de perturber les chaînes d’approvisionnement et de freiner la croissance mondiale, pourrait paradoxalement renforcer la position du dollar comme valeur refuge, au détriment des aspirations des BRICS+. Le projet de monnaie commune, encore à ses balbutiements, semble déjà reculer face à ces vents contraires, illustrant la difficulté de traduire une vision commune en réalité tangible dans un contexte de rivalités internes et de chaos économique global.

Une diplomatie tiraillée entre ambitions et contradictions

Sur le plan diplomatique, les BRICS se sont positionnés dès leur création comme une force d’opposition au leadership des États-Unis, de l’Europe et de leurs alliés – Japon, Canada, Corée du Sud, Australie. Portée par la Chine, qui représente à elle seule 70 % du PIB de l’alliance, cette coalition a cherché à incarner les aspirations du « Sud global », ces nations émergentes ou en développement qui revendiquent une voix plus forte dans la gouvernance mondiale. Cette posture a permis aux BRICS de se présenter comme une alternative à l’ordre occidental, en défendant un multilatéralisme qui contraste avec l’unilatéralisme souvent reproché aux États-Unis. Pourtant, l’élection de Trump et sa rupture avec les alliés traditionnels de Washington redessinent les contours de ce paysage diplomatique. En fragilisant l’axe transatlantique, Trump pousse l’Union européenne à chercher de nouveaux partenaires commerciaux, comme le Mercosur en Amérique latine ou les nations de l’ASEAN en Asie du Sud-Est. Ces dernières, conscientes des risques d’un monde dominé par trois superpuissances – États-Unis, Chine, Russie – cherchent à renforcer leurs propres alliances pour ne pas être reléguées au rang de simples spectateurs dans ce qu’on appelle déjà une « nouvelle Yalta », où les grandes puissances se partageraient les sphères d’influence. Ce redécoupage force les nations intermédiaires, y compris l’UE, à s’organiser pour défendre leurs intérêts, une dynamique qui pourrait affaiblir les BRICS+. En effet, la Chine et la Russie, piliers de l’alliance, font partie de ces superpuissances qui aspirent à redéfinir les zones d’influence, ce qui crée une tension interne : comment les BRICS+ peuvent-ils représenter le « Sud global » lorsque leurs leaders poursuivent des objectifs hégémoniques ? Cette contradiction fragilise l’unité de l’alliance, d’autant que des membres comme l’Inde, jalouse de son autonomie stratégique, rechignent à s’aligner trop étroitement sur Pékin ou Moscou. Ainsi, loin de renforcer leur influence diplomatique, les BRICS+ risquent de se retrouver pris en étau entre leurs ambitions collectives et les agendas divergents de leurs membres.

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Une cohésion stratégique minée par les rivalités

Sur le plan stratégique et militaire, les BRICS+ n’ont jamais formé un bloc uni, et leurs divergences internes constituent un obstacle majeur à leur émergence comme acteur global. Le cas le plus emblématique est celui des tensions entre la Chine et l’Inde, deux géants démographiques dont les relations sont marquées par une méfiance historique. Leur frontière himalayenne, l’une des plus militarisées au monde, reste un point de friction constant, ponctué d’incidents armés ces dernières décennies. Sur le plan maritime, une course aux armements oppose les deux pays, chacun cherchant à sécuriser ses routes commerciales et ses zones d’influence dans l’océan Indien et la mer de Chine méridionale. Cette rivalité structurelle limite toute perspective de coopération militaire au sein des BRICS+. Même la relation entre la Chine et la Russie, souvent présentée comme un contrepoids à l’Occident, apparaît plus opportuniste que durable. Leur convergence dans le contexte de la guerre en Ukraine, où Pékin soutient discrètement Moscou pour affaiblir l’OTAN, relève davantage d’une tactique à court terme que d’une alliance stratégique à long terme. Les BRICS n’ont d’ailleurs jamais ambitionné de devenir une alliance militaire, préférant se concentrer sur des objectifs économiques et diplomatiques. Cependant, les tensions géopolitiques actuelles – comme celles autour du détroit de Taïwan, où la Chine pourrait voir une opportunité d’affirmer ses revendications sur l’île, ou les provocations américaines sur des territoires comme le Groenland et le canal de Panama – affectent les membres individuellement plus que l’alliance dans son ensemble. Dans ce contexte, les BRICS+ peinent à définir une posture commune, leurs intérêts stratégiques étant trop divergents pour permettre une coordination efficace.

Vers un affaiblissement des BRICS+ ?

En définitive, le désordre mondial actuel semble davantage fragiliser les BRICS+ que les renforcer. Leur projet économique, bien que séduisant sur le papier, se heurte à des divergences internes et à l’instabilité provoquée par la guerre commerciale américaine. Leur ambition diplomatique, qui reposait sur une opposition au leadership occidental, est remise en question par la recomposition des alliances globales et les contradictions entre leurs membres. Enfin, leur absence de cohésion stratégique les rend incapables de répondre collectivement aux défis militaires du moment. L’alliance, déjà marquée par des failles structurelles, risque de perdre de sa pertinence dans un monde où les superpuissances imposent leurs règles. Pourtant, il serait prématuré de prononcer l’échec des BRICS+. Leur capacité à s’adapter à ce nouvel ordre mondial dépendra de leur aptitude à surmonter leurs divisions internes et à proposer une vision commune qui transcende les intérêts nationaux. Pour l’heure, les cartes sont à terre, et la nouvelle partie reste à jouer. Seuls les prochains mois révéleront si les BRICS+ peuvent encore prétendre à un rôle de premier plan ou s’ils seront relégués au rang de témoins d’un monde qu’ils ont un jour rêvé de façonner.

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