
Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Il n’y a pas de précurseurs, il n’existe que des retardataires » (Jean Cocteau). Et c’est bien le cas avec le mammouth européen, expert des trains de l’Histoire manqués faute de clairvoyance. En dépit d’une horde de fonctionnaires, d’une kyrielle d’institutions, d’une inflation de normes, d’un millefeuille de procédures, chaque crise internationale marque le retour des somnambules. Pas plus en Ukraine qu’en Syrie, les Mozart des relations internationales ne voient venir les tempêtes. Embourbés dans leur routine, les eurocrates agissent tels des aveugles face à l’émergence du monde de demain. Incapables de penser sur le temps long et de forcer les États membres à privilégier la stratégie par rapport à la tactique, l’Union ressemble au mieux à un bateau ivre, au pire au Titanic. Quand vient le temps des décisions délicates, l’Europe n’a plus de numéro de téléphone, pour reprendre la célèbre formule d’Henry Kissinger en 1970. En l’absence cruelle de stratégie commune de l’Union européenne sur le dossier complexe de la transition en Syrie, nous assistons à la ruée en ordre dispersée des États membres à Damas[1].
L’ABSENCE CRUELLE DE STRATÉGIE COMMUNE DE L’UNION À BRUXELLES
S’il y a bien un mot qui est « grossier » à Bruxelles, c’est bien celui de stratégie de long terme dans une approche spatio-temporelle. S’il y a bien une expression qui n’a pas droit de cité dans cette même ville, c’est bien « gouverner, c’est prévoir ». On lui préfère un mélange de gouverner, c’est communiquer et de politique du chien crevé au fil de l’eau. Au sein de l’Union européenne, le « retex » (retour d’expérience) sent le soufre. Aucune leçon n’a été tirée de la surprise stratégique de la guerre en Ukraine pour le traitement des autres crises dans le monde au premier rang desquelles celle du Proche-Orient. Et pourtant, l’Union européenne compte des bataillons de fonctionnaires, tant à Bruxelles que dans ses ambassades à l’étranger, censés servir de capteurs de signaux faibles pour anticiper le futur et s’y préparer. Les nombreux experts de la Turquie au Machin bruxellois et ailleurs ne voient rien venir de l’influence active d’Ankara sur le dossier syrien depuis 2011[2]. Ceux de la Syrie imaginent un Bachar Al-Assad solidement ancré à son fauteuil de dictateur. Où regardent ces bonnes âmes avec constance ? Vers Israël, la bande de Gaza et le Liban mais accessoirement vers Téhéran. Ils discourent sur les multiples crimes du premier ministre israélien, sur sa traduction prochaine devant la CPI, sur l’échec de sa stratégie militaire depuis le 7 octobre 2023, sur son isolement sur la scène intérieure et internationale, sur l’improvisation diplomatique de Donald Trump dans la zone … Nos zélés fonctionnaires et leur hiérarchie découvrent la percée du groupe HTS sur les chaînes d’information en continue un samedi. La fin de semaine est sacrée chez les eurocrates. Tout peut attendre lundi. Il est déjà trop tard. La capitale syrienne tombe aux mains d’un groupe de rebelles peu recommandables à l’indéniable passé de terroristes sanguinaires. Le dictateur fuit vers Moscou. Réunit-on en urgence les États membres pour faire un point de situation ? Ce n’est pas dans les habitudes de la Maison. On préfère attendre que les choses se décantent et voir venir avec recul et sérénité la réaction de la rue arabe et des experts auto-proclamés sur les médias de grand chemin. On avisera le moment venu. Mais, rattrapés par le réel, les États membres sont contraints d’adopter quelques décisions urgentes et incontournables au premier rang desquelles celle des relations avec les nouvelles autorités à Damas. Les ignorer ou les contacter ?
LA RUÉE EN ORDRE DISPERSÉ DES ÉTATS MEMBRES À DAMAS
Une fois encore, la position des États-Unis est attendue, à Bruxelles et dans les capitales européennes, comme la voix du Messie. À tout le moins en qualité de « Nation indispensable ». Que dit-on dans l’entourage du 47ème président américain ? « Evidemment, les États-Unis doivent parler avec Al-Joulani »[3]. Avant de s’accorder sur une éventuelle plate-forme commune européenne – une sorte de plus petit dénominateur commun – c’est la ruée des idiots utiles vers Damas (« Les diplomaties occidentales s’activent à Damas », « En Syrie, le ballet tous azimuts des chancelleries occidentales »). C’est à celui qui le fera savoir au plus vite et qui arrivera le premier, ventre à terre, pour baiser la babouche des terroristes d’HTS (Hayat Tahir Al-Sham)[4]. Ne leur faisons pas de procès d’intention ab initio ! Ils évoluent vers un islamisme modéré de bon aloi dont il faut leur faire crédit en ne les isolant pas inutilement[5]. Au nom de l’Union européenne, son chargé d’affaires pour la Syrie installé à Beyrouth fait le voyage obligé à Damas. L’envoyé spécial de la France pour la Syrie, Jean-François Guillaume, lui aussi basé dans la capitale libanaise, fait de même : rencontre avec un représentant du nouveau régime et visite à la chancellerie abandonnée depuis 2012. L’Allemagne fait de même. L’Italie, qui avait réactivé son ambassade à Damas, entend maintenir ouvert un canal de discussion[6]. Le Royaume-Uni suit l’exemple des Européens. L’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Geir Pedersen a pris un temps d’avance, ayant déjà rencontré Abou Mohammed Al-Joulani. Quels sujets vont évoquer tous ces éminents émissaires, chacun avec ses mots ? Enjeux migratoires, respect des droits fondamentaux, des femmes et des minorités (kurdes[7], …), justice[8], lutte contre les groupes terroristes comme l’EI[9], sanctions, bases d’un futur dialogue … Tout ceci est encore flou. Quand c’est flou, il y a un loup. On imagine aisément que le nouveau régime prendra un malin plaisir à utiliser, à son profit et au mieux de ses intérêts bien compris, les différences d’approche inévitables entre les uns et les autres. Bravo à l’Union européenne qui apparaît pour ce qu’elle est, une chimère que chevauchent les euro-béats ! Rien d’autre en termes de puissance si tant est que ce concept soit approprié pour une union qui n’est qu’une désunion. Est-ce une surprise ? La réponse est dans la question. Affaire à suivre …
LE RETOUR DES CABRIS
« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : l’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! Mais ça n’aboutit à rien et ça ne signifie rien. Il faut prendre les choses comme elles sont. Vous avez un pays français. Il y en a un. Vous avez un pays allemand. Il y en a un. Vous avez un pays italien, un pays belge, un pays hollandais, un pays luxembourgeois. Et vous avez un peu plus loin un pays anglais et un pays espagnol… Ce sont des pays. Ils ont leur histoire, ils ont leur langue, ils ont leur manière de vivre. Ce sont ces pays-là qu’il faut mettre ensemble. Ce sont ces pays-là qu’il faut habituer progressivement à vivre ensemble et à agir ensemble ». Cette fameuse répartie du général de Gaulle prononcée le 14 décembre 1965 explique, à elle seule, toute l’étendue du désarroi de l’élève européen face à la révolution syrienne. Il n’existe pas de formule magique permettant de construire une Europe unie., pas plus en 1965 que six décennies plus tard alors que l’Union s’est élargie de manière inconsidérée sans s’approfondir. Le résultat est sans appel : au moment où les nouvelles autorités prennent leurs fonctions en Syrie, nous assistons à une rediffusion de la symphonie déconcertante européenne.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Hélène Sallon, Syrie : diplomates occidentaux, arabes et turcs se pressent à Damas, Le Monde, 24 décembre 2024, p. 4.
[2] Nicolas Bourcier, Depuis 2011, Ankara dans l’ombre de l’histoire syrienne, Le Monde, 19 décembre 2024, p. 4.
[3] Piotr Smolar (propos recueillis), Évidemment, les États-Unis doivent parler avec Al-Joulani », Le Monde, 19 décembre 2024, p. 3.
[4] Olivier Bonnel/Philippe Jacqué/Philippe Ricard, Les petits pas des Européens vers le nouveau pouvoir syrien, Le Monde, 18 décembre 2024, p. 4.
[5] Gilles Paris, En Syrie, vers une mutation du djihadisme, Le Monde, 19 décembre 2024, p. 33.
[6] Olivier Bonnel, Jusqu’au bout l’Italie a joué la carte du régime de Bachar Al-Assad, Le Monde, 20 décembre 2024, p. 3.
[7] Alain Frachon, La chasse aux Kurdes est ouverte, Le Monde, 20 décembre 2024, p. 29.
[8] Éditorial, Syrie : l’enjeu de la justice, Le Monde, 24 décembre 2024, p. 26.
[9] Jacques Follorou, L’EI sous la vigilance des services français, Le Monde, 18 décembre 2024, p. 4.
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