ANALYSE – Al Joulani : Le caméléon du pouvoir syrien, entre jihadisme et compromis…

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.
Al Jolani, le caméléon de la Syrie
Damas, décembre 2014. Faut-il avoir peur d’Al Joulani ? La réponse la plus évidente serait : oui. Mais la question, comme toujours, est plus complexe que cela. Abu Mohammed al Jolani, de son vrai nom Ahmed al Sharaa, est le leader du groupe Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, devenue aujourd’hui un étrange hybride entre islamisme modéré (en apparence) et jihadisme domestiqué. Une transformation qui, pour l’instant, semble davantage de façade que de fond. Mais faisons un retour en arrière.
L’héritage d’Assad et le « règne du silence »
En Syrie, pendant des décennies, la peur avait un visage précis : celui de Bachar al-Assad et de son clan. Pas besoin d’être expert en géopolitique pour comprendre ce qu’a signifié le régime des Assad pour la Syrie : une orgie de répression, de tortures et de massacres. La prison de Saydnaya, symbole de la brutalité systématique, et la fin tragique du révolutionnaire Mazen el Hamada ne sont que la pointe de l’iceberg d’un système qui a dévoré son propre peuple. Avec la chute d’Assad, on s’est bercé de l’illusion que le pire était passé. Mais, comme souvent au Moyen-Orient, au pire il n’y a jamais de fin.
Le dilemme d’Al Jolani
C’est ici qu’entre en scène Al Joulani, le nouvel homme fort de la Syrie. Ou du moins, l’homme qui aspire à le devenir. Leader de HTS depuis 2017, il a coupé les ponts avec Al-Qaïda et s’est réinventé en tant que chef politique pragmatique. Mais a-t-il vraiment changé ou s’agit-il d’une stratégie tactique ? La question est cruciale, car l’avenir de la Syrie et de la région en dépendra.
Al Joulani fait face à une série de défis titanesques. Il doit unifier les groupes rebelles, souvent en conflit les uns avec les autres ; trouver un compromis avec les Kurdes, qui contrôlent une grande partie du nord-est du pays ; et, surtout, composer avec la Turquie, qui considère les Kurdes syriens comme une menace existentielle. Et il y a aussi les autres acteurs de la région : la Russie, l’Iran, Israël. Une partie d’échecs où chaque faux pas pourrait déclencher une nouvelle guerre civile ou une fragmentation accrue du pays.
Un leader caméléon
Jusqu’à présent, Al Joulani a fait preuve d’une habileté politique surprenante, pour ne pas dire inquiétante. Il a rassuré les minorités, négocié avec les Russes pour maintenir leurs bases en Syrie, envoyé des signaux apaisants à l’Occident et même tendu la main aux Kurdes, tout en recevant en même temps le chef des renseignements turcs à Damas. Un équilibre parfait entre compromis et jeux de pouvoir. Mais derrière cette façade de pragmatisme demeure une question fondamentale : cette métamorphose est-elle authentique ?
Un islamiste « modéré » ?
Le pouvoir d’Al Joulani a été décrit comme autoritaire, mais non totalitaire ; islamiste, mais non fondamentaliste. Une étiquette qui sonne presque comme un oxymore. Il a réprimé les protestations et ses rivaux, mais sans déclencher une terreur aveugle. Il a étendu son contrôle sur les écoles et les universités, mais a dû faire des concessions pour gagner le soutien de la population. Son jihadisme semble plus “politique” que religieux, du moins pour le moment. Comme l’écrit Aaron Zelin, l’un des plus grands experts en terrorisme, HTS vise à bâtir un pouvoir durable en évitant les affrontements directs avec l’Occident et en cherchant à se faire accepter.
Mais le risque est évident : plus Al Joulani se rapproche du pouvoir, plus la politique prend le pas sur la religion. Cela pourrait le rendre vulnérable, tant aux yeux des jihadistes les plus radicaux, qui l’accuseront de trahison, qu’aux yeux des alliés occidentaux, toujours prompts à condamner quiconque porte même l’ombre d’un turban.
Le spectre du jihadisme international
Il y a aussi une question plus large : que représente Al Joulani pour la Syrie, la région et le monde ? Les Syriens craignent que leur pays ne se transforme en émirat islamique. Les Européens regardent avec appréhension la possibilité d’un nouveau foyer de jihadisme. Et le reste de la région redoute qu’un éventuel succès de HTS n’alimente le fondamentalisme islamique au Liban et ailleurs.
Al Joulani sait qu’il doit marcher sur une ligne fine : gouverner sans effrayer. Mais son passé est une ombre persistante, et il n’est pas certain qu’un vernis de modération suffise à faire oublier ses origines.
La Syrie à un carrefour
L’avenir d’Al Joulani est étroitement lié à celui de la Syrie. Plus le pays restera isolé et pauvre, plus son radicalisme trouvera un terreau fertile. À l’inverse, une éventuelle normalisation de la Syrie pourrait fragiliser la position de HTS et ses ambitions. Al Joulani n’est pas un tyran à l’ancienne comme Assad, mais il n’est pas non plus un réformateur. Il est le produit de son époque et du contexte politique qui l’entoure. S’il reste fidèle à sa ligne “modérée”, il pourrait devenir un interlocuteur pour l’Occident. S’il revient à ses racines jihadistes, il pourrait devenir une menace pour la Syrie et pour le monde.
La véritable question, cependant, reste : la Syrie saura-t-elle saisir cette opportunité pour devenir enfin maîtresse de son destin ? Ou sera-t-elle contrainte, une fois encore, de s’adapter aux ambitions de celui qui la gouverne ? Al Jolani peut changer de peau mille fois, mais le destin de la Syrie reste entre les mains de son peuple. Et c’est peut-être là la seule véritable source d’espoir pour l’avenir.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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