ANALYSE – Turquie, cible d’Israël après l’Iran ?

ANALYSE – Turquie, cible d’Israël après l’Iran ?

lediplomate.media — imprimé le 14/04/2026
Israël vs Turquie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Alain Rodier

Le colonel américain à la retraite Douglas Macgregor connu pour ses analyses parfois iconoclastes a affirmé que si la destruction de l’Iran réussit, l’attention de l’État hébreu se tournera vers la destruction de la Turquie. Pour lui, inévitablement, la Turquie se retrouvera face à Israël et le point de départ des affrontements pourrait avoir lieu en Syrie.

Une partie de l’opinion publique israélienne – globalement dans le camp conservateur majoritaire – est hostile à la Turquie pour des raisons avouables (la politique extérieure d’Ankara jugée agressive vis-à-vis de l’État hébreu) et d’autres moins. 

Les relations entre les deux États qui étaient excellentes à la fin du XXème siècle (1) se sont progressivement dégradées avec l’arrivée au pouvoir en Turquie du Parti de la justice et du développement (AK PARTİ ou AKP), un mouvement politique islamo-conservateur qui avait Recep Tayyip Erdoğan comme président depuis le 21 mai 2017.

Ce dernier avait l’ambition (démesurée) de devenir un jour le leader du monde musulman(2).

Pour cela, il s’est emparé de la cause palestinienne la considérant comme « porteuse » car largement abandonnée par le monde musulman(3).

L’intervention de l’armée turque le 31 mai 2010 pour bloquer une flottille pour Gaza et surtout l’abordage du navire turc Mavi Marmara qui a conduit à la mort de neuf militants et vingt-huit blessés dans leurs rangs (et dix blessés parmi les militaires israéliens) a été le prétexte pour déclencher les hostilités verbales. 

Ce ne seront alors qu’une suite de ruptures/réouvertures des relations diplomatiques entre les deux États. Mais en réalité, les relations n’ont jamais cessé même si elles ont été conduites par des services plus discrets. En effet, les deux pays ont besoin l’un de l’autre, Israël pour s’approvisionner en pétrole et en gaz venu d’Azerbaïdjan via la Turquie, Ankara étant friand de la technologie de pointe israélienne.

Pour mémoire, au milieu des années 1990, l’industrie turque des drones aériens a été assistée au départ par les Israéliens qui lui ont fourni les premiers engins volants sans pilotes destinés à surveiller les frontières syrienne et irakienne pour déceler les infiltrations du PKK depuis le territoire de ces pays.

Sans bien sûr le dire, les deux pays se retrouveront en Azerbaïdjan pour épauler Bakou dans ses guerres menées contre l’Arménie.

Actuellement, les relations sont détestables, le bureau du procureur en chef d’Istanbul ayant lancé un acte d’accusation contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et 34 autres responsables, les accusant de crimes, notamment de génocide, de crimes contre l’humanité et de torture à propos d’un raid contre la flottille d’aide de Soumoud à destination de Gaza en 2025.

La justice turque est complètement aux ordres du pouvoir et n’engage des procédures de ce type que sur ses instructions. Cette démarche est donc une provocation du pouvoir politique turc.

À propos de cette affaire, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, s’en est pris sur X au président turc « qui n’a pas réagi aux tirs de missiles lancés par l’Iran sur le territoire turc et s’est révélé être un ‘tigre de papier’, se réfugie désormais dans l’antisémitisme et appelle à des procès-spectacles en Turquie contre les dirigeants politiques et militaires d’Israël. »

Le 20 mars, lors de son discours de la fête marquant la fin du ramadan (l’Aïd-el-Fitr), Erdoğan a récidivé en faisant allusion aux bombardements sur l’Iran et le Liban : « le Moyen-Orient est en ébullition et Israël a tué des centaines de milliers de personnes. Si Dieu le veut, il en paiera le prix. Je n’en doute pas. » Un peu plus tôt, il avait affirmé que « Nétanyahou a surpassé Hitler en barbarie. »

Ce dernier a répliqué sur X : « Israël, sous ma direction, continuera de lutter contre le régime terroriste iranien et ses alliés, contrairement à Erdoğan qui les ménage et a massacré ses propres citoyens kurdes. »

Fin juillet 2024, le président turc avait sous-entendu que la Turquie pourrait intervenir militairement contre Israël dans la guerre à Gaza. Heureusement, ce n’a pas été le cas mais certains responsables du Hamas auraient été accueillis à Istanbul.

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Pourquoi un incident peut survenir en Syrie ?

La Turquie soutient le nouveau pouvoir en place à Damas et mais son souci principal reste de neutraliser les  Kurdes dans le nord du pays. L’existence même d’une province (le Rojava) trop indépendante de Damas lui est insupportable. 

De plus, si Ankara a toléré les nombreux raids israéliens qui ont eu lieu en Syrie pour s’opposer aux unités du Hezbollah libanais qui étaient engagées aux côtés de Bachar el-Assad, ce n’est plus le cas puis que ce mouvement et ses sponsors iraniens ont quitté le pays.

Israël de son côté qui reste très méfiant vis-à-vis du président Ahmed Al-Charaa, veut créer une zone de sécurité au sud du pays en se servant des tribus druzes comme proxies mais étant aussi présent militairement sur zone. Les raids aériens ont pour prétexte de détruire les dépôts d’armes qui pourraient hypothétiquement servir aux Iraniens – s’ils revenaient -. En réalité, cela affaiblit les forces syriennes tout en les empêchant de bénéficier de l’aide directe de la Turquie dans le centre du pays car elle ne peut y déployer ses avions en soutien sur des bases qui peuvent être bombardées à tout moment.

L’incident qui peut se produire est celui d’un appareil turc ou israélien qui serait abattu dans l’espace aérien syrien ; les décideurs des deux pays n’ont aucun état d’âme qui les empêche de s’interdire cette possibilité.

Le problème réside dans l’escalade militaire qui pourrait suivre.

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Mais la Turquie n’est pas l’Iran 

D’abord la Turquie fait partie de l’OTAN et en cas d’agression caractérisée, elle pourrait légitimement demander l’application de l’article 5.

Les Américains se retrouveraient dans une position extrêmement inconfortable car, si Israël constitue leur pièce maîtresse au Proche-Orient, la Turquie accueille historiquement de nombreuses installations vitales dont la plus connue est la base aérienne d’Inçirlik près d’Adana – sans parler du Commandement terrestre allié (LANDCOM) de l’OTAN basé à la caserne du général Vecihi Akın à Izmir. 

En outre, l’armée turque en dehors des missiles, est bien plus puissante que l’armée iranienne. Elle a une vraie marine de guerre, une aviation impressionnante et une armée de terre imposante. Toutefois, elle ne peut rivaliser avec son homologue israélien sur le plan technologique mais un conflit de haute intensité serait dévastateur pour les deux pays. 

L’idée du colonel Macgregor semble donc saugrenue mais la période actuelle permet toutes les outrances qui souvent, surprennent tous les observateurs, même les plus avertis…

  1. 1. À l’exception de 1998 lorsque la Turquie a menacé la Syrie d’une guerre si Damas n’expulsait pas Abdullah Öcalan, le leader du PKK, ce qui fut fait et amena son arrestation au Kenya en 1999.
  2. 2. Sur les 1,57 milliard de musulmans (23% de la population mondiale), l’Asie représente plus de 60 % du total. Les quatre pays les plus peuplés de musulmans sont l’Indonésie (202 millions), le Pakistan (174 millions), l’Inde (160 millions) et le Bangladesh (145 millions). L’Afrique du Nord et le Proche-Orient ne comptent que 315 millions de musulmans (à peine plus de 20% du total) suivis de l’Afrique subsaharienne (240 millions). 
  3. 3.  Le 22 mars 2013, le Premier ministre Benyamin Netanyahou s’est excusé de l’attaque de ses forces contre des civils en appelant son homologue turc. Il a donné son accord pour l’indemnisation des familles des victimes.

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