ANALYSE – Les États-Unis utilisent Abuja pour reprendre pied au Sahel

ANALYSE – Les États-Unis utilisent Abuja pour reprendre pied au Sahel

lediplomate.media — imprimé le 03/06/2026
États-Unis utilisent Abuja
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Une opération militaire loin d’être anodine

Le signal est clair : les États-Unis reviennent dans le jeu sahélien.

Le  16 mai 2026, Donald Trump a annoncé qu’une opération conjointe menée avec le Nigeria avait permis d’éliminer le numéro deux de l’État islamique dans le bassin du lac Tchad. Son homologue nigérian, Bola Ahmed Tinubu, a précisé que l’opération s’était déroulée dans le nord-est du bassin, région particulièrement instable où Boko Haram avait récemment tué plus de vingt soldats tchadiens.

Ce n’est pas une première. Le 25 décembre 2025, Washington avait déjà frappé des positions djihadistes dans le nord-ouest nigérian sur autorisation de Donald Trump.

Deux opérations en moins de six mois.

Pour l’analyste géopolitique Andrew Korybko, auteur d’une note publiée le 16 mai 2026, cette séquence marque une évolution stratégique : Washington réinvestit discrètement l’Afrique de l’Ouest en s’appuyant sur Abuja comme relais régional.

Le Nigeria redevient le pivot sécuritaire régional

Le choix du Nigeria n’a rien d’un hasard.

Première puissance démographique d’Afrique, poids lourd économique du continent et acteur militaire incontournable, Abuja reste le seul État de la région capable de projeter une force crédible au-delà de ses frontières.

Face à l’expansion des groupes affiliés à l’État islamique et à Boko Haram, le Nigeria redevient l’allié naturel des Américains.

Mais derrière la rhétorique antiterroriste, l’enjeu dépasse largement le seul théâtre nigérian.

Pour Andrew Korybko, cette opération « envoie un message » bien précis à l’Alliance des États du Sahel.

L’Alliance des États du Sahel sous pression

Depuis leur rupture avec Paris, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont fait de la souveraineté leur bannière.

Sortie de la CEDEAO, rapprochement avec Moscou, dénonciation des accords militaires avec la France : l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est construite contre l’ordre régional soutenu par l’Occident.

Mais cette posture se heurte désormais à la réalité militaire.

Au Mali, la situation se dégrade rapidement. Début mai 2026, Bamako a vu sa situation sécuritaire se fragiliser dans le nord-est sous la pression combinée des groupes djihadistes et des séparatistes touaregs.

Le gouvernement malien peine à reprendre durablement le contrôle de zones stratégiques.

Le discours souverainiste se confronte brutalement aux contraintes du terrain.

Des alliés incapables de secourir Bamako

La faiblesse structurelle de l’AES apparaît de plus en plus clairement.

Le Burkina Faso reste absorbé par son affrontement avec la Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), branche sahélienne liée à Al-Qaïda.

Le Niger, de son côté, fait face à une poussée de l’État islamique sur plusieurs fronts.

Résultat : ni Ouagadougou ni Niamey ne semblent en mesure de porter assistance au Mali de manière décisive.

L’AES affiche une solidarité politique réelle, mais sa profondeur militaire demeure limitée.

En clair : alliance idéologique solide, capacité opérationnelle incertaine.

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L’hypothèse d’une intervention nigériane au Mali

Dans ce contexte, Abuja pourrait apparaître comme une solution régionale de substitution.

Début mai 2026, le ministre nigérian de la Défense avait laissé entendre qu’une intervention au Mali n’était plus exclue.

Dans le même temps, plusieurs médias français ont évoqué une implication discrète de Paris dans le dossier malien.

Le scénario devient alors lisible : soutien américain en matière de renseignement, surveillance et frappes ciblées ; présence nigériane au sol.

Une architecture déjà éprouvée ailleurs.

Comme le souligne Andrew Korybko, la coopération sécuritaire entre Washington et Abuja s’est intensifiée à une vitesse remarquable en quelques mois.

Le verrou logistique et politique

Reste un obstacle majeur : l’accès au Mali.

Pour atteindre le territoire malien, le Nigeria devrait transiter soit par le Niger, soit par le Burkina Faso via la Côte d’Ivoire, soit contourner par le Ghana.

Aucun scénario n’est politiquement neutre.

Autoriser un transit militaire nigérian soutenu par Washington reviendrait pour Niamey ou Ouagadougou à ouvrir indirectement la porte à une intervention occidentale.

Un reniement politiquement explosif pour des régimes ayant fondé leur légitimité sur le rejet de l’ingérence étrangère.

La pression sécuritaire comme outil géopolitique

Dès lors, une hypothèse se dessine.

Si l’AES refuse toute ouverture, la poursuite de la dégradation sécuritaire pourrait progressivement rendre acceptable ce qui serait aujourd’hui impensable : une intervention extérieure sous leadership africain mais appui occidental.

Autrement dit, créer les conditions de la nécessité.

Car derrière la lutte antiterroriste, l’enjeu est aussi politique.

L’Occident n’a jamais véritablement accepté la consolidation de l’AES ni l’éviction accélérée de la France du Sahel.

Si la diplomatie échoue à fragmenter ce bloc, la réalité sécuritaire pourrait s’en charger.

Le retour occidental par procuration

La frappe du 16 mai 2026 n’est donc pas une simple opération contre l’État islamique.

Elle marque peut-être l’ouverture d’une nouvelle phase : celle d’un retour occidental indirect au Sahel.

Projection allégée, soutien technologique, partenaires régionaux en première ligne.

Washington teste une formule plus discrète, moins coûteuse politiquement, mais potentiellement efficace.

Et l’Alliance des États du Sahel découvre déjà la limite de sa souveraineté proclamée : on peut dénoncer des accords militaires et rompre avec Paris.

On ne suspend ni la géographie, ni les insurrections, ni les rapports de force.

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