
Par Ghislain de Castelbajac
A la veille des célébrations des 80 ans de la victoire de 1945 par les alliés et en ce jour anniversaire de Yalta, qui virent les Etats-Unis et l’URSS se partager le gâteau européen, il semble utile d’appréhender la situation actuelle de l’Europe à l’aune d’une perspective historique.
Revenant de Moscou où je suis intervenu longuement devant un auditoire d’experts francophones sur la situation géopolitique actuelle, j’ai voulu mettre en exergue les 30 ans (21 mars 1995) de la signature du Pacte de Stabilité des frontières en Europe, par les pays d’Europe centrale et orientale alors candidats à l’adhésion à la Communauté Européenne puis à l’UE.
J’ai pu librement deviser sur ce que j’estime être l’une des plus grandes réussites de notre diplomatie de ces dernières décennies, car cette initiative permit une stabilisation des frontières et des garanties de sécurité et de liberté pour les minorités nationales peuplant les pays d’Europe : hongrois de Slovaquie et de Roumanie, turcophones et grecs de Bulgarie, russophones d’Estonie, Lettonie et Lituanie, etc.
Le Pacte signé à l’UNESCO et sous l’égide et la garantie de l’OSCE fut l’occasion de signer de multiples traités bilatéraux entre les protagonistes et leurs garants.
Certes, la France, sous la férule du premier ministre Edouard Balladur et de l’ambassadeur Bernard de Montferrand, avait une « carotte » appétissante à proposer aux signataires : une adhésion rapide à l’Union Européenne, puis à l’OTAN.
L’idée proposée à mon auditoire moscovite fut de rappeler que les actions multilatérales ont encore du poids, et que la France pouvait s’investir sur le long terme pour une action réellement bénéfique au bien commun, en protégeant -c’est un point fondamental- les minorités ethniques et linguistiques héritées de découpages frontaliers pas toujours cohérents.
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Ces anciennes frontières internes à l’URSS et leurs variations au gré des conflits, déplacements de populations, ou simplement caprices d’un politburo trop arrosé, ont généré de nombreux conflits lors de l’éclatement de l’Union : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Moldavie, et bien sûr Ukraine (Crimée puis Donbass).
Echaudés par l’échec des accords de Minsk, qui prévoyaient également des garanties pour les russophones d’Ukraine, l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe mit fin à toute perspective d’un grand Pacte multilatéral avec garantie européenne, du moins dans le découpage frontalier ex-ante.
Trois ans de guerre et un million de victimes plus loin, la timide tentative de règlement du conflit par l’administration Trump est un pas très fragile vers un cessez-le-feu, dans lequel les européens sont totalement absents.
Pourtant, il reste une carte à jouer pour l’Europe, et pour la France particulièrement : après signature d’un cessez-le-feu puis d’une trêve avec reconnaissance de facto des frontières récemment conquises par la ruse (Crimée) et par la force (Donbass), les Russes ne semblent pas opposés de revenir à un format multilatéral dans lequel notre bon vieux Pacte de stabilité pourrait retrouver une certaine légitimité.

Le président Poutine vient d’ailleurs de valider du bout des lèvres une telle feuille de route, en proposant une tutelle onusienne le temps d’élections en Ukraine.
Ici, le scénario souhaitable serait donc :
- Elections et référendums en Ukraine sous l’égide de l’ONU ou de l’OSCE
- Signatures de traités bilatéraux garantissant une paix durable, y compris sur les droits des minorités nationales des deux camps + Moldavie
- Signature d’un pacte de stabilité sur les frontières et minorités en Europe orientale (Ukraine, Moldavie, Caucase du Sud notamment) sous format 1995, avec des garanties de sécurité communes aux deux parties, sous garantie de la France et d’instances internationales.
Il semble opportun que les chancelleries parisiennes reprennent leurs archives et interrogent les sages de cette époque qui avaient la confiance de toutes les parties (y compris de la Russie), pour proposer une architecture de Paix en Europe orientale et une protection réelle et immuable des minorités nationales de cette région.
La voie est étroite, et la partie russe est maîtresse de son espace-temps en ne répondant qu’avec parcimonie aux propositions américaines de cessez-le-feu.
Elle ne le fut pas moins lors de la « guerre patriotique » de 1812 : le musée éponyme situé contre la place rouge est un rappel historique lumineux de la situation actuelle :
Entré dans un Moscou désert en septembre 1812 après la bataille de Borodino, Napoléon tenta de négocier avec Alexandre 1er un accord de paix. Le tsar usa de manœuvres dilatoires, et laissa le « général hiver » faucher les armées françaises dans une retraite demeurée célèbre. Une leçon à méditer pour Washington en pleins palabres à Ryad avec Moscou.
Comme si cette leçon ne suffisait pas, dans les rues de la capitale, de grands panneaux réalisés par l’armée russe montrent trois casques : français de 1812, allemand de 1945 et « NATO » de 2022, avec ce slogan : « l’Histoire n’est pas une enseignante, mais une surveillante. Elle n’enseigne rien, elle ne fait que punir pour l’ignorance des leçons : 1812 / 1945 / 2022 ».
Il serait temps que la France puisse apporter à la Russie (et aux Etats-Unis) des narratifs historiques et géopolitiques solides et réalistes, riches d’enseignements pour toutes les parties, dans une démarche constructive pour une paix enfin durable et méritée pour ces peuples qui ne demandent qu’à vivre paisiblement sur leurs terres en parlant leurs langues natales.
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Ghislain de Castelbajac est co-auteur avec le professeur G-H Soutou et Sébastien de Gasquet de La France et les questions de minorités nationales – Pologne, Ukraine Lithuanie, PUPS, 1995.
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Ghislain de Castelbajac a vécu et travaillé plus d’une décennie dans
les pays du Golfe persique en tant qu’expert dans les domaines du
renseignement et de l’analyse, après avoir été chargé de mission au
service du Premier Ministre de la France. Il exerce maintenant dans la
conformité des transactions internationales. Il est également gérant d’actifs, et
restaure avec passion un vaste monument historique familial dans le Gers.
Nommé par décret du Premier Ministre français en 1996 chargé de mission au Secrétariat
Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN), Ghislain de Castelbajac débute
sa carrière au sein de l’équipe du Groupe Permanent de Situations, puis du pôle Affaires
Internationales et Stratégiques.
En 2000, dans le cadre d’accords de défense bilatéraux, il rejoint les équipes du Chef d’Etat-
Major du gouvernement fédéral des Emirats Arabes Unis en tant que conseiller spécial.
À ce titre, il fut co-fondateur d’un modèle d’analyse systémique régional d’évaluation des
risques et opportunités en contexte de sécurité nationale, et d’une cellule de traitement de
l’information stratégique et du renseignement. Il a formé de hauts fonctionnaires locaux sur
ces questions, fut l’auteur de nombreux rapports et responsable de plusieurs missions sur
des sujets sensibles concernant la région, durant la période troublée de 2000-2005.
Basé à Dubaï (EAU) depuis 2005, il a rejoint une structure d’advisory, conseillant des
investisseurs en due diligence stratégique et de conformité en exécutions d’opérations de
fusions-acquisitions. Il conseille des entités publiques sur des programmes de conformité, y
compris pour la création d’un régulateur financier aux Emirats Arabes Unis.
Il a conseillé ses clients sur de très nombreuses transactions par le biais de due diligences et
audits préalables dans plus de 90 pays sur des Fusions, Joint-Ventures, partenariats
internationaux, investissements directs étrangers, dans le cadre de grands projets
industriels.
De retour en France, il a fondé fin 2013 la première plateforme de due diligence : Il est
opérateur de due diligences et conseiller sur des problématiques d’éthique des affaires et de
mise en place de schéma d’intelligence économique pour plusieurs sociétés européennes.
Il est titulaire d’un DEA (Master 2) en histoire diplomatique et géopolitique de Paris IV
Sorbonne, d’un DESS (Master 2) en administration et droit des organisations internationales
de l’Université Paris-Sud Jean-Monnet, et est un ancien élève de l’Institut Supérieur des
Affaires d’HEC.
Il est co-auteur d’un livre de référence sur les questions des Nationalités en Europe de l’Est
au début du XXème siècle, et auteur de nombreux articles, interviews et analyses
internationales parues dans des Think-Tanks spécialisés et médias.
Il a enseigné les techniques d’investigations internationales au sein du master de l’Ecole de
Guerre Economique (ESLSCA) Ã Paris.
Elu municipal d’une commune rurale, lauréat des prix de la Fondation Bern, Fondation
Sotheby’s, Fondation Mérimée, French Heritage Society, Fondation François Sommer.

