
Par Olivier d’Auzon
L’Érythrée et l’Arabie saoudite renforcent leurs liens diplomatiques et économiques, un développement qui pourrait redéfinir l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique et la région de la mer Rouge. Alors que les puissances mondiales et régionales manœuvrent pour accroître leur influence, les investissements saoudiens en Érythrée — en particulier dans le port stratégique d’Assab — pourraient transformer le paysage géopolitique, forçant des acteurs clés comme l’Éthiopie, les Émirats arabes unis (EAU), la Turquie et la Chine à réajuster leurs stratégies.
Contexte Géopolitique
L’Arabie saoudite étend son influence dans la Corne de l’Afrique grâce à la diplomatie économique et aux investissements stratégiques afin de consolider sa présence en mer Rouge. En 2018, son rôle de médiateur dans l’Accord de Djeddah a facilité le réchauffement des relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, positionnant Riyad comme un acteur clé dans la région.
Cependant, la volonté persistante de l’Éthiopie d’obtenir un accès direct à la mer Rouge—par la diplomatie ou par la force—alimente de nouvelles tensions. Cette ambition maritime menace la souveraineté de l’Érythrée et ravive les inquiétudes concernant un éventuel conflit entre les deux pays.
Parallèlement, la Turquie a négocié l’accord maritime entre l’Éthiopie et le Somaliland, ajoutant une complexité supplémentaire à un ordre régional déjà fragile. Cet accord va à l’encontre des revendications territoriales de la Somalie et place Ankara dans une situation délicate entre Mogadiscio et Addis-Abeba.
L’Investissement Saoudien en Érythrée : Un Facteur de Changement ?
L’Arabie saoudite prévoit un investissement d’un milliard de dollars dans le port d’Assab, une décision qui pourrait avoir des conséquences majeures sur :
– La position économique et sécuritaire de l’Érythrée, en modernisant son infrastructure maritime et en renforçant ses capacités défensives.
– Les routes commerciales régionales, en remettant en question la domination du port de Berbera (Somaliland) et de Djibouti.
Les ambitions maritimes de l’Éthiopie, qui pourrait se retrouver avec moins d’options viables pour garantir un accès portuaire fiable.
– La compétition en mer Rouge, obligeant les EAU, la Turquie et la Chine à revoir leurs priorités stratégiques dans la région.
Réalignements Stratégiques et Nouvelles Alliances
L’Érythrée : De l’Isolation à l’Influence ?
Longtemps considérée comme diplomatiquement isolée, l’Érythrée semble amorcer un réalignement stratégique. Avec un port d’Assab modernisé et financé par l’Arabie saoudite, elle pourrait :
- Dissuader une éventuelle attaque éthiopienne, en bénéficiant d’un soutien financier et militaire accru.
- Renforcer sa résilience économique, en diversifiant ses investissements et ses partenaires.
- S’imposer comme un acteur clé de la sécurité en mer Rouge, en s’alignant davantage sur la stratégie maritime de Riyad.
Le Dilemme de l’Éthiopie : Diplomatie ou Conflit ?
L’Éthiopie est à un tournant :
-Opter pour la négociation diplomatique ? Addis-Abeba pourrait négocier avec l’Érythrée afin d’obtenir un accès à la mer Rouge dans un cadre mutuellement bénéfique.
– Faire le choix de l’escalade ? Si la diplomatie échoue, l’Éthiopie pourrait adopter une approche plus agressive, ce qui augmenterait le risque d’un conflit régional.
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Le Facteur Somaliland : Berbera Menacé par Assab ?
Le Somaliland a misé sur le port de Berbera comme un hub maritime stratégique, notamment grâce aux investissements des EAU. Cependant, si Assab est modernisé avec des financements saoudiens, Berbera pourrait subir :
– Une perte d’importance stratégique, si le trafic maritime se redirige vers Assab.
– Une pression économique, obligeant le Somaliland à renégocier ses accords portuaires avec l’Éthiopie et les EAU.
Le Somaliland pourrait ainsi chercher un soutien plus fort des Émirats arabes unis pour garantir la compétitivité de Berbera.
Réactions des Puissances Régionales et Globales
– EAU : Une adaptation nécessaire ?
Les Émirats arabes unis ont été des acteurs dominants en mer Rouge, investissant dans des ports comme Berbera (Somaliland) et Doraleh (Djibouti). L’investissement saoudien en Érythrée pourrait perturber leur influence régionale, les obligeant à :
-Renforcer leurs liens avec le Somaliland pour maintenir la compétitivité de Berbera.
-Revoir leur partenariat avec l’Éthiopie, en jouant potentiellement un rôle de médiateur pour son accès maritime.
–Turquie : Un Équilibre Stratégique à Trouver
L’implication de la Turquie dans l’accord maritime entre l’Éthiopie et le Somaliland illustre son engagement croissant en Afrique de l’Est. Toutefois, l’alliance Arabie Saoudite-Érythrée pourrait :
-Remettre en question son influence, en déplaçant le centre du pouvoir maritime loin du Somaliland.
Forcer Ankara à revoir ses alliances avec l’Éthiopie et la Somalie, afin de limiter les tensions régionales.
– Chine : l’acteur silencieux
La Chine possède des intérêts économiques majeurs dans la région, notamment à Djibouti, où elle a installé sa première base militaire à l’étranger. Face à ces nouvelles dynamiques, Pékin pourrait :
– Renforcer son engagement diplomatique pour protéger ses routes commerciales.
-Étendre sa présence militaire, en jouant un rôle plus actif dans la sécurité maritime de la mer Rouge.
Perspectives et Scénarios Possibles
– Scénario 1 : Un nouvel ordre maritime régional ?
- Avec un port d’Assab modernisé, l’Érythrée pourrait émerger comme un acteur maritime clé.
- L’Éthiopie pourrait se tourner davantage vers Djibouti ou négocier un accès limité avec l’Érythrée.
–Scénario 2 : la perspective d’un conflit Érythrée-Éthiopie ?
- Si les tensions s’intensifient, un conflit armé pourrait éclater, impliquant des puissances régionales comme l’Arabie saoudite, les EAU et la Turquie.
- Un tel conflit déstabiliserait la Corne de l’Afrique et perturberait les routes commerciales stratégiques.
– Scénario 3 : un compromis diplomatique ?
- L’Éthiopie pourrait revenir à la table des négociations avec l’Érythrée, sous la médiation de l’Arabie saoudite.
- Le Somaliland et le port de Berbera pourraient bénéficier d’un soutien
Un jeu géopolitique de haut vol
Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Érythrée déclenche une reconfiguration stratégique majeure, forçant l’Éthiopie, le Somaliland, les EAU, la Turquie et la Chine à réajuster leurs stratégies en mer Rouge. L’évolution de cette compétition influencera durablement les routes commerciales, la sécurité et l’équilibre des pouvoirs dans cette région vitale.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

