ARMEMENT – Arabie saoudite : La nouvelle direction de Saudi Arabian Military Industries (SAMI) et le pari de l’autosuffisance militaire

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie).
Un vétéran de l’industrie prend la tête de l’un des projets les plus ambitieux de l’Arabie saoudite : transformer le Royaume d’importateur en producteur d’armements.
Thamer M. Al-Muhid, récemment nommé directeur général de Saudi Arabian Military Industries (SAMI), apporte avec lui 30 ans d’expérience à la tête de grandes entreprises industrielles.
Sa nomination – effective depuis le 1er février et ratifiée par le conseil d’administration présidé par le prince Khalid bin Salman – n’est pas seulement un changement à la tête de l’entreprise, mais un signal stratégique du parcours saoudien vers l’autonomie militaire.
Dans la lignée du programme Vision 2030, Riyad confie à un profil managérial de haut niveau la direction de son industrie de défense naissante, avec l’objectif de redéfinir les équilibres internes et les projections extérieures du Royaume.
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Un profil industriel polyvalent
Al-Muhid ne vient ni des rangs militaires ni exclusivement du secteur de la défense, mais du monde de l’industrie diversifiée.
Avec plus de 30 ans d’expérience internationale dans des postes de direction, il s’est fait connaître pour sa capacité à mener des transformations organisationnelles, stimuler l’excellence opérationnelle et développer des activités à l’échelle mondiale.
Sa carrière couvre des projets allant de la recherche et du développement aux fusions et acquisitions, en passant par la création de partenariats internationaux stratégiques, des compétences qu’il met désormais au service de SAMI.
Avant d’arriver à la tête de l’industrie militaire saoudienne, Al-Muhid a occupé des postes de premier plan dans certaines des plus grandes entreprises du pays.
Il a été PDG du groupe Saudi Chemical Company Holding (SCCH) – un conglomérat actif dans les secteurs chimique et pharmaceutique – où il a supervisé des projets clés, notamment l’ouverture d’une nouvelle usine de production de nitrate d’ammonium et d’acide nitrique à Ras Al Khair.
Auparavant, il avait occupé des fonctions de direction chez SABIC (géant de la pétrochimie), Almarai (leader agroalimentaire) et au ministère du Commerce et de l’Industrie, bâtissant ainsi une réputation de manager fiable et innovant.
Son parcours multisectoriel fait de lui un véritable business vétéran avec une vision large, capable de transférer des pratiques d’excellence du secteur civil à celui de la défense.
De plus, Al-Muhid a été vice-président du conseil de la National Academy of Military Industries, une institution formant des talents locaux pour l’industrie militaire. Cette implication souligne sa compréhension des enjeux du développement du capital humain saoudien, élément clé du succès de SAMI.
Sa nomination montre la volonté de l’Arabie saoudite d’accélérer son indépendance militaire en misant sur une expertise en gestion et en innovation plutôt que sur un pur profil militaire.
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Une vision stratégique : Innovation, autonomie et partenariats
La mission confiée à Al-Muhid est aussi claire qu’exigeante : faire de SAMI le moteur d’une industrie de défense nationale compétitive et avancée.
D’après le communiqué officiel, le nouveau PDG devra développer des technologies de pointe, produire des systèmes militaires de classe mondiale et établir des partenariats stratégiques à l’échelle mondiale.
Il s’agit donc d’accélérer la trajectoire déjà tracée sous la direction précédente, en guidant SAMI vers une nouvelle phase de croissance et d’innovation.
L’un des objectifs majeurs de Vision 2030 est de localiser 50 % des dépenses militaires saoudiennes d’ici 2030, en développant une production nationale capable de répondre à la moitié des besoins en armements du pays.
L’enjeu est colossal : en 2018, le « contenu local » de l’industrie de défense saoudienne représentait seulement 4 % des acquisitions du pays. Fin 2023, ce chiffre atteignait environ 20 %. Passer à 50 % en seulement cinq ans exige une accélération exponentielle de la production nationale.
La transformation de SAMI d’un simple partenaire d’assemblage et de maintenance en un acteur autonome et innovant sera l’un des défis majeurs d’Al-Muhid.
Sa stratégie reposera probablement sur deux axes majeurs :
- Renforcement interne
- Transformation organisationnelle et efficacité opérationnelle
- Développement des talents locaux
- Investissements en recherche et développement
- Création de centres d’excellence technologique en collaboration avec des universités et instituts locaux
- Ouverture externe
- Expansion des partenariats internationaux pour combler les lacunes technologiques
- Accords de co-développement et transferts de technologie
- Négociation de joint-ventures avec les principaux acteurs mondiaux de la défense
L’objectif n’est pas l’isolement, mais une autonomie stratégique construite sur des alliances intelligentes.
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Implications géopolitiques d’une nomination
Le choix de Thamer Al-Muhid à la tête de SAMI a une forte portée géopolitique.
D’une part, cela marque une nouvelle étape dans la stratégie saoudienne d’indépendance militaire. En confiant l’industrie de la défense à un manager local expérimenté, l’Arabie saoudite montre qu’elle considère ce secteur non plus comme un domaine exceptionnel, mais comme une industrie à part entière, devant être gérée avec les mêmes critères d’efficacité et de rentabilité que la pétrochimie ou l’agroalimentaire.
D’autre part, cette évolution envoie un message clair à l’international : Riyad veut devenir un producteur d’armes et non plus un simple client.
Pendant des décennies, l’Arabie saoudite a été l’un des plus gros importateurs mondiaux d’armements, notamment auprès des États-Unis et des pays européens. Mais cette dépendance a souvent constitué une vulnérabilité stratégique, comme en 2018 lorsque l’Allemagne a suspendu ses exportations militaires vers Riyad après l’affaire Khashoggi, provoquant des tensions diplomatiques.
Avec SAMI, l’Arabie saoudite cherche à réduire sa dépendance extérieure et à gagner en liberté d’action sur la scène internationale.
Toutefois, l’approche d’Al-Muhid ne sera pas autarcique : il s’oriente vers une diversification pragmatique des partenariats.
SAMI a déjà signé des accords avec des acteurs non occidentaux, notamment :
- Baykar Technology (Turquie) pour la production locale de drones Bayraktar
- Embraer (Brésil) pour l’assemblage des avions de transport C-390 Millennium
Ce type de coopération Sud-Sud marque un changement de paradigme dans la stratégie militaire saoudienne.
En collaborant avec des pays émergents (Turquie, Brésil) et en explorant de nouvelles alliances avec la Corée du Sud ou l’Afrique du Sud, Riyad cherche à éviter les dépendances excessives envers ses fournisseurs historiques (États-Unis, Europe).
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Un tournant stratégique pour l’Arabie saoudite
La nomination d’Al-Muhid à la tête de SAMI pourrait être un tournant majeur pour la défense saoudienne.
Si sa stratégie réussit, l’Arabie saoudite ne sera plus un client passif du marché de l’armement, mais un acteur compétitif.
En revanche, si les objectifs de Vision 2030 ne sont pas atteints dans les délais impartis, Riyad pourrait se retrouver dans une position inconfortable, avec des investissements colossaux mais toujours une forte dépendance extérieure.
La réussite de ce projet restructurera non seulement l’industrie militaire saoudienne, mais pourrait également modifier les rapports de force au Moyen-Orient, renforçant l’influence stratégique de Riyad sur la scène internationale.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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