CHRONIQUE : Quand la procréation devient une faute morale

Par Philippe Pulice
Pendant longtemps, certains comportements moralement condamnables relevaient de l’évidence.
Qui peut sérieusement défendre le fait de nuire à autrui, porter atteinte à son intégrité ou dégrader volontairement l’environnement ?
Aujourd’hui, ce périmètre s’élargit.
Des gestes du quotidien, comme se déplacer en voiture ou à moto, consommer de la viande, chauffer son logement ou acheter des produits venant de loin, font désormais l’objet d’un jugement moral. D’autres pratiques, plus occasionnelles, comme prendre l’avion ou simplement organiser un barbecue, n’y échappent plus.
Où placer le curseur entre la recherche du bien commun — si tant est qu’une définition partagée soit encore possible — et des contraintes qui s’apparentent à un grignotage lent et insidieux des libertés individuelles ?
Avec l’écologie, une forme de morale « verte » tend à s’imposer aux individus. Elle s’appuie sur un objectif dont l’énoncé pose problème : « sauver la planète ».
Cette formulation entretient une confusion. À très long terme, sur des échelles de plusieurs milliards d’années, l’évolution même de l’astre rendra la vie impossible — voire, selon certaines hypothèses, conduira à sa disparition — indépendamment de toute action humaine.
Il ne s’agit pas de sauver la planète en tant que telle, mais de préserver, autant que possible, les conditions de vie des espèces qui l’habitent — et, en premier lieu, celles de l’homme.
Jusqu’où cette logique de « pureté morale », portée par les injonctions écologiques, peut-elle nous conduire ?
Poussée à l’extrême, elle peut mener à des raisonnements qui confinent à l’absurde. À tel point que certains en viennent à envisager l’effacement lui-même. Faut-il, par peur de disparaître, choisir de disparaître ?
Autrement dit : faut-il encore faire des enfants ?
Dans la plupart des sociétés occidentales, la natalité recule de manière continue.
En Europe, le taux moyen de fécondité se situe désormais autour de 1,5 enfant par femme, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations, fixé à 2,1.
La France, longtemps considérée comme une exception, n’échappe plus à cette dynamique. Le niveau est passé d’environ 2 enfants par femme au début des années 2010 à près de 1,6 aujourd’hui, avec une tendance toujours orientée à la baisse.
Si ce recul s’explique en partie par des facteurs bien connus — évolution des modes de vie, contraintes économiques, allongement des études — d’autres préoccupations, plus récentes, sont venues s’y ajouter.
Elles prennent la forme de questions.
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L’enfant, une charge pour la planète
Tout d’abord, sous le prisme selon lequel chaque individu a un impact sur l’environnement — certains allant jusqu’à y voir une forme de prédation —, est-il raisonnable d’avoir un enfant, sachant que chaque vie nouvelle est amenée à consommer des ressources, à se déplacer, à polluer ?
Une vie supplémentaire est alors présentée comme une charge pour la planète — voire, dans les discours les plus radicaux, comme une pression supplémentaire sur des ressources déjà limitées.
Puis une autre, d’une nature différente : est-il raisonnable de donner la vie dans un monde perçu comme incertain et menacé ?
Faut-il exposer un enfant à une existence dont les difficultés sont désormais tenues pour inéluctables ?
Faire un enfant est un acte qui ne relève plus seulement d’une décision personnelle et intime. Il s’inscrit désormais dans un cadre élargi où il est évalué à l’aune de ce qu’il implique, et non plus de ce qu’il apporte.
Cette décision s’accompagne d’une pression morale nouvelle : avoir un enfant devient un choix exposé, contestable, chargé d’une responsabilité collective.
Il est difficile de s’affranchir d’un ensemble de discours, à la fois moralisateurs et particulièrement anxiogènes. Même lorsqu’on cherche à s’en protéger, ils finissent par s’imposer, de manière insidieuse. Nier leur influence sur la natalité revient, au mieux, à faire preuve de naïveté.
Quand faire un enfant devient irresponsable
Ces discours se prolongent désormais dans certains cercles militants.
Le cas de BirthStrike est à cet égard éclairant. Lancé au Royaume-Uni à la fin des années 2010 par la militante Blythe Pepino, ce collectif rassemble des personnes qui renoncent à avoir d’enfants en raison de la crise climatique.
Sans structure centralisée ni véritable organisation, mais porté par les réseaux sociaux et les mobilisations écologistes, BirthStrike a rapidement trouvé un écho bien au-delà du Royaume-Uni, touchant l’ensemble des sociétés occidentales.
Le raisonnement défendu est simple : face à la perspective d’un dérèglement climatique majeur et à l’inaction des gouvernements, renoncer à avoir des enfants devient une décision jugée à la fois cohérente et responsable.
Les membres de BirthStrike restent peu nombreux. Mais l’influence de ce collectif n’est pas à prendre à la légère.
Il ne s’agit plus seulement d’interroger ses déplacements, sa consommation ou son mode de vie. Non. Il s’agit de tirer un trait sur la procréation.
Nous y voilà : par peur de disparaître, certains en viennent à envisager de disparaître.
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Quand naître devient un préjudice
Mais la remise en cause radicale de la procréation n’est pas exclusivement liée aux préoccupations écologiques. Elle peut aussi s’inscrire dans un registre philosophique.
C’est notamment la position défendue par David Benatar, philosophe sud-africain et l’une des figures majeures de l’antinatalisme contemporain.
Professeur de philosophie à l’université du Cap, il s’est fait connaître par un ouvrage publié en 2006, Better Never to Have Been.
Il y défend une thèse assez singulière : venir au monde constitue toujours un préjudice.
Quelle est l’idée centrale ?
Toute existence humaine implique, à des degrés divers, de la souffrance. Ne pas naître permet précisément d’éviter cette exposition à la souffrance.
C’est ce que Benatar appelle une « asymétrie » : l’absence de souffrance est un bien, même s’il n’y a personne pour en bénéficier, alors que l’absence de plaisir n’est pas un mal, puisqu’il n’y a personne pour en être privé.
La conclusion qu’il en tire est sans équivoque : faire un enfant, c’est nécessairement l’exposer à des souffrances qu’il n’aurait pas connues sans la naissance. À l’inverse, ne pas en faire n’entraîne aucun préjudice.
Dans cette perspective, procréer apparaît comme moralement problématique.
Les thèses de David Benatar suscitent des débats dans les milieux philosophiques, tout en restant marginales dans le débat public. Mais elles structurent le courant antinataliste contemporain et trouvent des échos dans des mouvements activistes qui interrogent, voire contestent, le fait de faire des enfants.
Pendant longtemps, procréer relevait d’un élan, d’un désir, d’une continuité. Cet acte s’inscrivait dans une évidence anthropologique, rarement interrogée en tant que telle.
Bien sûr, ce choix n’a jamais été totalement déconnecté du réel. Il a toujours été influencé par des facteurs concrets — économiques, sociaux, personnels — que l’on connaît bien et qui sont légitimes.
Mais un déplacement s’opère. La question ne se pose plus seulement en termes de conditions ou de possibilités. Elle entre dans le champ du jugement moral.
Ce n’est plus uniquement : puis-je avoir un enfant ? C’est, de plus en plus : dois-je en avoir un ? Est-il raisonnable d’en avoir un ? Est-ce responsable ?
C’est là que réside la véritable rupture.
Ce questionnement — ou plutôt cette moralisation de la procréation — semble particulièrement marqué dans les sociétés occidentales.
L’Occident contre lui-même
Comment interpréter ce phénomène ?
Faut-il y voir le signe d’un processus profond, structurel, propre à des sociétés vieillissantes, installées, développées, riches — et, à force de confort, fragilisées ?
Ou l’expression d’une caractéristique de l’Occident contemporain : la haine de soi ?
Une haine de soi qui ne dit pas toujours son nom, mais qui imprègne les valeurs, les récits, les représentations — et, au bout du compte, les jugements moraux.
L’homme est suspect. Puis coupable. Puis nuisible.
Il n’est plus question de transmettre, mais de réparer. Plus de construire, mais d’expier. Et enfin, plus d’exister, mais de s’effacer.
Ce qui se présente comme une exigence morale procède d’une logique profondément nihiliste : une logique dans laquelle l’existence elle-même devient un problème.
Clairement, ces courants de pensée ne sont pas de nature à relancer la natalité, ni à former des individus sereins, confiants, tournés vers l’avenir. Bien au contraire.
Qu’ils se diffusent, rien de surprenant. Qu’ils séduisent, voilà ce qui inquiète.
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