CINÉMA et GÉOPOLITIQUE – L’Agent Secret de Kleber Mendonça Filho : Un thriller politique immersif et contemporain

Par Angélique Bouchard
Dans le paysage cinématographique mondial de 2025, marqué par une résurgence des récits historiques confrontant les traumas autoritaires – de Je suis toujours là de Walter Salles à d’autres œuvres sud-américaines explorant les dictatures du XXe siècle –, L’Agent Secret (O Agente Secreto) de Kleber Mendonça Filho s’impose comme une proposition radicale et magistrale.
Doublement primé à Cannes 2025 – Prix de la Mise en Scène et Prix d’Interprétation Masculine pour Wagner Moura –, ce quatrième long métrage de fiction du cinéaste recifense, tourné au printemps 2024 entre Recife et São Paulo, constitue non seulement un retour triomphal à la narration après le documentaire introspectif Retratos Fantasmas (2023), mais surtout une œuvre fleuve de 2h40 qui réinvente le thriller politique en le dotant d’une texture romanesque rare, d’une hybridation générique audacieuse et d’une profondeur analytique sur les mécanismes de l’oppression qui en fait l’un des films les plus ambitieux du cinéma brésilien contemporain.
Mendonça Filho, héritier critique du Cinema Novo tout en le dépassant par son ironie post-moderne et son cannibalisme générique, signe ici une fresque où l’histoire individuelle se fond dans la mémoire collective d’un pays encore hanté par ses fantômes autoritaires, dans un contexte géopolitique où les ingérences étrangères resurgissent avec une acuité brutale.
Une immersion dans les ombres de la « distensão »
Ambiencé en 1977, au cœur de la dictature militaire brésilienne (1964-1985), le film se situe durant la phase dite de « distensão » (détente) initiée par le président Ernesto Geisel (1974-1979).
Cette politique, qualifiée par Geisel lui-même de « lente, gradual e segura » (lente, graduelle et sûre), visait une ouverture contrôlée du régime : allègement progressif de la censure, promesses de retour à une « démocratie relative », et affrontements internes avec la ligne dure des militaires (comme la destitution du ministre Sylvio Frota en octobre 1977).
Pourtant, cette distensão restait hautement ambiguë – la torture et les disparitions persistaient (affaires Vladimir Herzog en 1975 et Manoel Fiel Filho en 1976), l’Ato Institucional nº 5 (AI-5) n’était révoqué qu’en 1978, et des mesures autoritaires comme le « Pacote de Abril » (1977) – fermeture temporaire du Congrès, création de sénateurs « biônicos » nommés – garantissaient le maintien du contrôle militaire.
En pleine Guerre froide, ce régime, installé avec le soutien actif de Washington – notamment via la CIA et l’Operation Brother Sam en 1964, un plan de contingence militaire américain prévoyant l’envoi de carburant, d’armes, de munitions et même d’une task force navale (incluant le porte-avions USS Forrestal) pour soutenir les putschistes en cas de guerre civile prolongée, sous la présidence de Lyndon B. Johnson et avec l’implication directe de l’ambassadeur Lincoln Gordon – servait de rempart anticommuniste, tout en masquant une répression qui imprégnait le quotidien.
C’est précisément cette ambiguïté que capture Mendonça Filho : Recife, en effervescence carnavalesque, offre un refuge illusoire à Armando (Wagner Moura, alias Marcelo), traqué pour une patente technologique et des liens dissidents. La ville devient un organisme vivant, où la joie collective camoufle la surveillance omniprésente.
Une hybridation générique virtuose : La forme comme acte politique
La mise en scène de Mendonça Filho excelle dans une hybridation générique qui n’est jamais gratuite, mais toujours au service d’une lecture politique du réel.
Le film s’ouvre sur des codes du thriller paranoïaque américain des années 1970 – ceux de Les Trois Jours du Condor (Sydney Pollack, 1975) ou The Parallax View (Alan J. Pakula, 1974) –, avec leurs zooms nerveux, leurs cadres décentrés et leur atmosphère de suspicion généralisée où l’individu est broyé par des forces invisibles. Mais Filho subvertit ces références : la paranoïa n’est pas abstraite ou institutionnelle comme chez Pakula ; elle est tropicale, charnelle, imprégnée d’humidité et de corps en mouvement.
À cela s’ajoutent des touches délibérées d’horreur série B, culminant dans la légende urbaine grotesque de la « jambe poilue » arrachée par un requin – référence directe et ironique aux Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975), blockbuster qui tournait alors dans les cinémas brésiliens et que le fils d’Armando va voir avec une fascination enfantine. Cette rumeur, propagée dans les recoins obscurs de Recife, transforme la plage en espace de terreur nocturne où marginaux et prostituées sont attaqués. Loin d’être un gimmick, cette greffe horrifique traduit la psychose collective d’une société où la violence d’État se déguise en menace irrationnelle, animale, incontrôlable – une allégorie de la torture qui rôde sans jamais être nommée frontalement.
Le film glisse aussi vers la chronique intime et la fresque subversive, absorbant des éléments de comédie absurde (les tueurs à gages quasi cartoonesques rappellent parfois les frères Coen) et de drame psychologique. La photographie moite et sensuelle d’Evgenia Alexandrova, aux tons saturés et aux objectifs vintage Panavision, recrée l’esthétique 1970s tout en accentuant la texture physique de l’oppression : sueur, chaleur, corps collés dans la pension clandestine.
Le montage, fluide et elliptique, reconstruit la mémoire par bribes – cassettes audio déformées, souvenirs flous, rumeurs urbaines –, créant un vertige temporel où passé et présent se contaminent.
La bande-son éclectique, mêlant MPB nostalgique (Gal Costa) et disco euphorique (Donna Summer), agit comme contrepoint ironique : la musique festive souligne l’angoisse latente, transformant le son en espace de résistance sensorielle. Cette texture formelle, riche et cohérente, fait de la mise en scène un acte politique en soi : refuser le didactisme pour privilégier l’immersion corporelle et le vertige éthique.
Wagner Moura : Une performance magistrale au centre du dispositif
Wagner Moura, dans ce qui est sans doute la plus grande performance de sa carrière, porte le film avec une intensité contenue et une présence magnétique.
Armando/Marcelo n’est ni un héros révolutionnaire ni un espion professionnel ; c’est un homme ordinaire, veuf, père, spécialiste en technologie, qui tente simplement de préserver une vie normale au milieu du chaos.
Moura excelle dans cette retenue : regards fuyants mais lucides, silences lourds, corps toujours en alerte sans jamais verser dans l’hystérie. Il joue sur une dualité fascinante – vulnérabilité mélancolique et capacité à savourer les plaisirs fugaces (une nuit d’amour, une fête improvisée, un moment avec son fils) – qui rend le personnage profondément humain et insaisissable.
Dans le coda contemporain, Moura incarne également le fils adulte, Fernando, qui dirige une banque de sang installée dans l’ancien cinéma de son enfance.
Cette double incarnation boucle la boucle mémorielle avec une économie de moyens bouleversante : Fernando, influencé par les récits officiels déformés, exprime une distance émotionnelle vis-à-vis de son père, hésitant à accepter les preuves archivées. Cette séquence souligne l’amnésie personnelle et collective imposée par le régime, transformant la transmission mémorielle en enjeu fragile et toujours menacé.
Une dissection politique des mécanismes oppressifs
Comme l’explique Mendonça Filho lui-même : « Ce film est une immersion dans une époque où les murs avaient des oreilles, où chaque geste pouvait être suspect », et il vise à « explorer comment les individus naviguent dans un système oppressif, comment ils résistent ou se soumettent ».
Le Carnaval, motif récurrent, devient une métaphore puissante : joie collective et déguisements comme camouflage de la dissidence, subversion masquée face à un pouvoir qui efface méthodiquement la réalité – souvenirs, identités, corps.
Le film exhume une répression jamais pleinement jugée : l’amnistie de 1979, large et réciproque, protégea les bourreaux autant que les victimes (au moins 434 morts et disparitions confirmés sur l’ensemble de la dictature). Tourné sous les séquelles de l’ère Bolsonaro – période de censure accrue, de menaces contre les artistes et de nostalgie affichée pour la dictature –, L’Agent Secret cible l’amnésie collective auto-infligée qui continue de hanter le Brésil. En 2026, cet héritage reste vif avec acuité : les commissions de vérité, rétablies sous Lula après avoir été dissoutes par Bolsonaro, poursuivent une recherche de justice inachevée, tandis que la condamnation de l’ex-président pour tentative de coup d’État en 2023 symbolise une reconquête démocratique toujours fragile face aux résurgences autoritaires.
Impact de l’affaire Vladimir Herzog sur L’Agent Secret : Un écho symbolique aux paradoxes de la distensão
Vladimir Herzog (1937-1975), journaliste et directeur de TV Cultura, est assassiné le 25 octobre 1975 après s’être présenté volontairement au DOI-CODI. Le régime affirme un suicide, mais la mise en scène est évidente (photo truquée, traces de torture).
Sa mort provoque un choc national : acte œcuménique interdit rassemblant 8 000 personnes, dénonciation publique par le rabbin Henry Sobel. Cet événement fissure la « linha dura », pousse Geisel à limoger le commandant du IIe Armée et accélère la transition. Reconnu en 1978 responsable par la justice fédérale, rectifié en 2013, condamné par la Cour interaméricaine en 2018, Herzog reste un symbole de la lutte pour la mémoire et les droits humains au Brésil.
Bien que l’affaire Vladimir Herzog ne soit pas directement représentée ou nommée dans L’Agent Secret – le film privilégiant une approche immersive et sensorielle plutôt que des références historiques explicites –, son ombre plane de manière diffuse et puissante sur l’ensemble de l’œuvre. Situé précisément en 1977, deux ans après l’assassinat de Herzog (octobre 1975), le film capture l’essence même du tournant que cette mort a imposé à la dictature : la révélation publique des tortures systématiques au cœur d’une période d’ouverture apparente, la « distensão » de Geisel.
Herzog, journaliste engagé et directeur de TV Cultura (comme le personnage d’Armando travaille dans des archives et est lié à des milieux intellectuels), incarne le type même de victime que Mendonça Filho dépeint indirectement : un intellectuel modéré, non armé, éliminé pour ses liens présumés avec la dissidence. Sa mort « officielle » par suicide – mise en scène grotesque dénoncée par la photo truquée et les expertises – résonne avec l’atmosphère du film : une violence d’État banalisée, déguisée, imprégnant le quotidien sans éclat spectaculaire. Dans L’Agent Secret, les tueurs à gages cartoonesques et la traque insidieuse d’Armando traduisent cette même absurdité macabre : la répression qui rôde sous le masque de la normalité, comme la rumeur de la « jambe poilue » transforme la menace en légende irrationnelle.
L’impact le plus profond est mémoriel et politique : la mort de Herzog a fissuré la « linha dura », provoqué un choc national (acte œcuménique rassemblant 8 000 personnes, dénonciation par le rabbin Sobel) et accéléré la transition démocratique.
Mendonça Filho, en filmant une résistance souterraine discrète et une surveillance omniprésente en 1977, évoque ce moment où la société brésilienne commence à craquer l’amnésie imposée. Le coda contemporain, avec la transmission fragile des cassettes audio au fils adulte, prolonge cet écho : Herzog symbolise le début de la fin de l’impunité, tandis que le film interroge si cette mémoire a véritablement été transmise, face aux résurgences autoritaires récentes.
Ainsi, Herzog n’est pas un personnage, mais un spectre structurant : il incarne les paradoxes de la distensão que le film dissèque – ouverture feinte masquant une terreur persistante –, renforçant son urgence en 2026, où les questions de justice transitionnelle et d’ingérence restent brûlantes. Mendonça Filho, sans didactisme, utilise cette histoire comme fond spectral pour une méditation sur la persistance de l’humain dans l’oppression.
Résonance géopolitique : Échos d’ingérence historique et actuelle
En ce 4 janvier 2026, l’œuvre acquiert une résonance géopolitique particulièrement aiguë, presque prophétique. L’opération militaire américaine du 3 janvier au Venezuela – capture de Nicolás Maduro et de son épouse, proclamation de la « Don-Roe Doctrine » par le président Donald Trump, réaffirmant une hégémonie régionale contre les « régimes criminels » et les influences russe et chinoise – ravive au Brésil des traumas historiques profonds.
Le parallèle est saisissant : la dictature brésilienne de 1964 fut, elle aussi, installée et soutenue par Washington dans le cadre de la Guerre froide, perçue comme un rempart anticommuniste en Amérique latine. L’Operation Brother Sam, plan de contingence de la CIA sous Lyndon B. Johnson, prévoyait un soutien logistique et militaire massif aux putschistes – carburant, armes, munitions, et même une task force navale – si la résistance loyaliste avait prolongé le conflit.
Aujourd’hui, le gouvernement de Luiz Inácio Lula da Silva a condamné sans ambiguïté cette intervention comme un « affront grave à la souveraineté vénézuélienne », un « précédent extrêmement dangereux pour la communauté internationale » et une « ligne inacceptable » qui rappelle « les pires moments d’ingérence » dans l’hémisphère.
Brasília appelle à une réponse « vigoureuse » des Nations Unies et du Mercosur, tout en surveillant étroitement les frontières face à un risque accru de déstabilisation régionale et de flux migratoires incontrôlés.
La traque d’Armando pour une technologie stratégique préfigure les enjeux contemporains d’ingérence autour des ressources, des brevets et de l’indépendance technologique ; la pension clandestine, où se réfugient dissidents et marginaux, rappelle les réseaux de solidarité face à des menaces extérieures.
Sans verser dans l’allégorie forcée, L’Agent Secret pose une question intemporelle : comment préserver la souveraineté nationale et individuelle lorsque les grandes puissances imposent unilatéralement leur « police internationale » ? Dans un Brésil toujours polarisé – où l’opposition bolsonariste exploite la crise vénézuélienne pour attaquer Lula –, le film affirme la nécessité impérieuse de la mémoire collective comme rempart contre les résurgences autoritaires, qu’elles soient internes ou importées.
Dans la continuité thématique de Mendonça Filho
Comparé à Aquarius (2016), où Sônia Braga incarne une résistance individuelle farouche contre la spéculation immobilière – symbole de corruption néolibérale et d’effacement du passé via l’architecture et la musique recifense –, L’Agent Secret étend cette thématique à une dimension collective et historique.
Les deux films partagent la mémoire comme arme (vinyles contre cassettes), mais passent d’une héroïne combative et linéaire à une fresque fragmentée et ambiguë.
Face à Je suis toujours là (2025) de Walter Salles, plus sobre et émouvant dans sa dramatisation familiale d’une disparition sous la dictature, Mendonça Filho privilégie l’hybridation ironique et sensorielle, confirmant sa signature : un cinéma politique qui passe par le corps, la ville et la mémoire collective.
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Un choc cinématographique romanesque et politique d’une rare intensité
L’Agent Secret provoque un choc cinématographique profond par sa capacité à transformer l’histoire intime d’un homme traqué en fresque romanesque sur la persistance de l’humain face à l’oppression. Sa texture sensorielle, son hybridation générique audacieuse et sa performance centrale de Wagner Moura créent une immersion qui dépasse le simple récit historique pour devenir une expérience physique et éthique.
Politiquement, le film dissèque avec une finesse implacable les mécanismes insidieux d’un pouvoir qui imprègne le quotidien sans jamais se montrer frontalement, rappelant que la vraie terreur réside dans la banalisation de la surveillance et de la violence.
Géopolitiquement, en ce début 2026 marqué par le retour spectaculaire de l’ingérence américaine en Amérique latine, il résonne comme un avertissement lucide : les spectres de la Guerre froide et des hégémonies unilatérales ne sont jamais totalement exorcisés.
Mendonça Filho signe ainsi une œuvre magistrale, sombrement joyeuse et profondément urgente, qui non seulement confirme sa place parmi les voix les plus inventives du cinéma mondial, mais réaffirme le pouvoir du septième art comme acte de résistance mémorielle et de vigilance souveraine.
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Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.
