Le Grand Entretien du Diplomate avec David Lisnard : « La souveraineté européenne n’existe pas ! »

David Lisnard
Réalisation Le Lab Le Diplo

ENTRETIEN – David Lisnard, est maire de Cannes, président de l’Association des maires de France et président de Nouvelle Energie

C’est une personnalité politique de premier plan, qui a souvent affirmé ses positions sur les grands défis nationaux et internationaux. 

Dans un contexte marqué par des crises multiples — de la guerre en Ukraine aux tensions grandissantes en Afrique, en passant par l’essor d’un nouveau terrorisme et les interrogations autour de notre politique migratoire — la France doit réfléchir à sa stratégie globale et à son rôle sur la scène internationale.

Le Diplomate souhaitait aborder avec David Lisnard les problématiques clefs de la politique étrangère française, qu’il s’agisse de l’évolution des relations avec l’Algérie, du rôle critique de la France en Afrique, de la politique étrangère d’Emmanuel Macron ou encore du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Nous évoquerons également la question de l’Agence française de développement, les enjeux de l’immigration et de sécurité intérieure, sans oublier la vision stratégique à long terme dont la France devrait se doter pour faire face aux défis de demain.

Propos recueillis par Roland Lombardi 

Comment analysez-vous la situation actuelle entre la France et l’Algérie, à l’aune des crispations diplomatiques récentes et l’emprisonnement Boualem Sansal par le régime algérien ? Quel rôle la France doit-elle jouer pour apaiser les tensions tout en préservant ses intérêts et ses valeurs et se faire respecter ?

À l’heure où je réponds à votre question, la situation de notre compatriote Boualem Sansal est critique et alarmante. Détenu de façon arbitraire depuis le 16 novembre 2024 dans des conditions indignes, coupé du monde, affaibli par l’âge et la maladie, cet immense écrivain paye le prix de sa liberté de penser, de son œuvre magistrale et de son combat contre toutes les idéologies totalitaires.

L’absence de réaction des autorités françaises, alors qu’un de nos compatriotes est injustement retenu prisonnier par un régime dont les dérives autoritaires n’échappent à personne, est incompréhensible. L’incapacité à mobiliser nos partenaires européens et internationaux en dit également long sur nos faiblesses. 

Cette affaire révèle une nouvelle fois le déséquilibre profond dans les relations franco-algériennes. Celles-ci sont à nos yeux très importantes car construire une relation bilatérale solide avec l’Algérie revêt pour nos deux pays de forts enjeux géopolitiques, géographiques économiques et bien sûr démographiques.

Il faut donc tout remettre à plat. Or, depuis des décennies, la France s’abandonne à une diplomatie de la complaisance, oscillant entre excuses et concessions, au mépris de ses propres intérêts. Cet attentisme a renforcé l’arrogance d’un pouvoir algérien, qui exige toujours plus sans jamais respecter ses engagements, mais qui ne doit cependant pas être confondu avec le peuple algérien. 

Il est temps d’inverser cette dynamique. 

Nous disposons de moyens importants pour cela, à commencer par le conditionnement de toute coopération bilatérale et de toute aide au développement au respect des droits humains. 

Il est aussi temps de dénoncer l’accord de 1968 dont les dispositions accordent des privilèges aux ressortissants algériens en France qui n’ont plus aucune raison d’être, d’évoquer la réduction du nombre de consulats algériens sur notre territoire, de limiter strictement l’octroi de visas diplomatiques aux seuls personnels réellement affectés aux intérêts de l’Algérie et d’imposer aux ressortissants algériens un paiement immédiat des soins médicaux reçus en France. 

Le respect en diplomatie ne se quémande pas, il se conquiert. Nous devons sortir de cette posture de soumission et de repentance permanentes et faire comprendre au régime algérien que la France n’est plus un terrain d’influence à sa disposition. Toutes ces concessions françaises n’ont débouché sur aucun bénéfice concret, bien au contraire.

Le cas de Boualem Sansal soulève une question essentielle : sommes-nous encore capables de protéger nos compatriotes et de défendre nos principes face à des régimes autoritaires qui les piétinent ? Céder à l’inaction, c’est à accepter l’humiliation. Exiger sa libération est un devoir politique. C’est affirmer que la France demeure une nation qui protège les siens et qui porte haut l’exigence de liberté. Cette affaire est un test pour notre crédibilité internationale et une occasion de rappeler que les principes de justice et de dignité ne se négocient pas.

On observe une remise en cause marquée de la présence militaire et économique française dans plusieurs pays d’Afrique, parfois sous la pression de gouvernements locaux. Comment jugez-vous la stratégie de retrait ou de redéploiement de la France ? Faut-il revoir en profondeur notre politique africaine, et de quelle manière ?

La remise en cause de la présence française en Afrique ne résulte pas d’un rejet soudain, mais d’un affaiblissement progressif de notre influence, causé par une série d’erreurs stratégiques et diplomatiques. 

La politique africaine de la France a manqué de clarté, de cohérence et d’une réelle vision d’ensemble.

La débâcle au Sahel était prévisible. L’intervention militaire française, initialement légitime pour contrer le djihadisme, s’est transformée en une présence mal perçue, faute d’une stratégie de sortie. 

L’absence de coordination au plus haut niveau – la politique étant pilotée par le ministère des Affaires étrangères au lieu d’être arbitrée à Matignon – a conduit à des décisions fragmentées, souvent en décalage avec les réalités du terrain. Malgré les initiatives européennes comme l’Initiative Européenne d’Intervention et la Task Force Takuba, la France s’est retrouvée isolée car ses partenaires regardaient à l’Est, vers la menace russe.

Pire, nos autorités ont semble-t-il ignoré les analyses de leurs propres services ou se sont autocensurées.

L’Afrique n’a cessé de perdre du poids dans la politique étrangère française. La disparition progressive d’une véritable cellule Afrique à l’Élysée a envoyé un signal désastreux à nos partenaires, qui ont perçu un désintérêt et une incohérence dans nos positions. 

En parallèle, la dispersion de nos efforts dans des pays anglo-saxons, où nous n’avions ni relais ni véritable attente, a affaibli notre présence dans nos zones d’influence historiques. Avec quels objectifs et quels résultats ?

Notre diplomatie a enchaîné les maladresses. L’ingérence dans les affaires intérieures africaines, la repentance permanente, la restitution de biens culturels sans contrepartie, ou encore certaines prises de position sans impact réel – comme la reconnaissance affichée du Sahara occidental que nous reconnaissions déjà de fait – n’ont fait que nourrir la défiance. Notre voix s’est par ailleurs tue sur de nombreux drames africains, alors que des massacres se déroulent chaque jour au Burkina Faso, en RDC, au Soudan ou au Nigeria, notamment contre les minorités chrétiennes.

Malgré tout, l’Afrique ne rejette pas la France en bloc. Elle exige un partenariat fondé sur le respect mutuel et l’efficacité. Il faut rompre avec des pratiques contre-productives comme les leçons de morale, l’envoi de personnels insuffisamment qualifiés pour traiter avec des autorités de haut rang, la volonté d’imposer nos propres modèles sans comprendre les codes culturels et politiques locaux, investir dans des pays où notre influence est marginale, etc.

Nous devons cesser de regarder vers le passé et assumer notre présence avec clarté, avec des engagements clairs, pris en étroite collaboration avec les dirigeants en place. Le retrait contraint n’est pas une politique, c’est un aveu d’échec. 

La question n’est pas de partir ou de rester, mais d’être là où nous sommes attendus, avec une vision stratégique claire et une politique de partenariat fondée sur le respect et l’efficacité.

Enfin, la France joue aussi sa crédibilité à l’ONU. Jusqu’ici, nous pouvions compter sur le soutien des États africains pour nos résolutions. Ce n’est plus une certitude.

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Quid de la France au Moyen-Orient qui est avec le Maghreb et l’Afrique, notre principal axe de crises ?

Le Moyen-Orient n’est pas notre principal axe de crises, mais une région où se superposent des conflits multiples, avec des répercussions sur la France, l’Europe et l’équilibre international. D’autres crises existent ailleurs, notamment dans le Pacifique, avec des enjeux majeurs pour nos territoires ultramarins et notre influence économique. 

Mais il est vrai que la voix de la France a disparu au Moyen-Orient. Elle n’a plus d’influence et n’est plus perçue comme un acteur structurant, notamment au Liban, en Iran, en Syrie, auprès des monarchies du Golfe et bien sûr en Israël. 

Après l’explosion du port de Beyrouth en 2020, la France avait promis d’aider à la reconstruction et d’accompagner un changement politique. Ces engagements sont restés lettre morte.

Nous avons continué de soutenir des élites corrompues, tout en étant incapables de peser pour une enquête internationale. Pendant ce temps, les équilibres politiques et ethniques ont évolué : l’Arabie saoudite, qui s’était éloignée, revient dans le jeu, tandis que le Hezbollah et ses soutiens sont affaiblis. Mais la France, pourtant alliée historique du Liban, n’est plus un acteur de premier plan, malgré son soutien au nouveau président libanais.

En Iran, la France doit cesser d’osciller entre conciliation et fermeté. La politique de compromis successifs sur le nucléaire n’a conduit qu’à renforcer le régime des mollahs, qui poursuit son expansion régionale via ses relais au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen. Nous devons adopter une ligne claire en soutenant nos partenaires régionaux (Arabie saoudite, Émirats, Israël) pour contrer les ingérences iraniennes et les attaques menées par ses milices, en conditionnant toute reprise du dialogue à des engagements vérifiables, et aussi en renforçant nos capacités de renseignement et de cyberdéfense face aux opérations clandestines de l’Iran sur notre propre sol.

En Syrie, les massacres récents, qui ont fait plus de 1 300 morts parmi les Alaouites et les chrétiens, montrent que le nouveau régime ne cherche pas à rassembler, mais à épurer. Les déclarations d’Ahmad al-Chareh dénonçant des « éléments incontrôlables » ne trompent personne. Son passé parle pour lui : un chef islamiste habile, dont la stratégie repose sur la terreur et le double discours. Ce qui se joue aujourd’hui en Syrie n’est pas une transition démocratique mais une prise de pouvoir par des djihadistes qui appliquent la même méthode depuis des années : massacrer, puis nier toute responsabilité. Une fois de plus, les déclarations qui ont été faites après la chute de Bachar el-Assad, que personne ne pleurera, sont la preuve d’une étonnante naïveté. 

Le soutien à une Syrie fédérale, garantissant une autonomie aux Kurdes, aux Druzes et aux Alaouites, pourrait être une alternative au chaos total. Mais encore faut-il que la France ait une voix sur ce sujet. Aujourd’hui, elle est totalement absente des négociations et ne pèse plus sur l’avenir de ce pays.

Les monarchies du Golfe privilégient désormais une coopération pragmatique avec les États-Unis et la Chine, tout en consolidant leurs propres capacités militaires et technologiques. La France, qui entretient des relations historiques avec ces États, doit clarifier sa position et renforcer ses partenariats stratégiques par une vision de long terme fondée sur des intérêts communs en matière de sécurité et de développement. Il est indispensable de reconstruire une diplomatie cohérente, qui nous redonne du poids et de la crédibilité dans une région où nous sommes aujourd’hui marginalisés.

Enfin, l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël a marqué une rupture, et la réaction française a été malheureusement ambiguë. La condamnation de l’attentat terroriste du Hamas a été affaiblie par des critiques simultanées contre la riposte israélienne, envoyant un signal confus. Résultat, Israël ne considère plus la France, ni même l’Union européenne, comme des interlocuteurs pertinents.

Nous devons comprendre que notre voix ne porte plus en raison de nos faiblesses internes et car nos prises de position sont perçues comme contradictoires. Soit, nous restons neutres et nous nous effaçons, soit nous assumons un choix stratégique qui doit être de soutenir Israël dans sa lutte contre le Hamas tout en faisant une solution à deux États qui garantira la sécurité d’Israël. 

Depuis 2017, le président Macron a déployé une diplomatie qu’il qualifie souvent de “progressiste” et “européenne”. Pensez-vous que cette approche a porté ses fruits — ou au contraire, qu’elle a pu manquer de clarté et d’assertivité ? Quelles seraient, selon vous, les priorités à recentrer pour défendre les intérêts français sur la scène internationale ?

La diplomatie d’Emmanuel Macron, a été marquée par des ambiguïtés et un manque de capacité d’affirmation, laissant la France dans une position affaiblie sur la scène internationale. Derrière les discours ambitieux, la réalité est celle d’un pays de moins en moins influent, que ce soit en Europe ou à l’échelle mondiale.

L’ambition d’une Europe unie, souveraine et démocratique s’est heurtée à des contradictions flagrantes.

D’abord, contrairement aux déclarations du Président de la République, la souveraineté européenne n’existe pas. La souveraineté ne peut être par définition qu’unique, donc aujourd’hui nationale. L’idée d’une souveraineté européenne est un concept creux sans réalité politique et institutionnelle. L’Union européenne est un cadre de coopération, mais elle n’a ni unité stratégique, ni capacité de décision autonome.

L’exemple de la boussole stratégique en est la preuve : présentée comme un tournant pour l’indépendance de l’Europe, elle n’a pas empêché l’Allemagne, la Belgique et la Pologne de préférer des achats d’armement américains, illustrant la soumission persistante du continent aux choix de Washington. La réalité est que les États agissent en fonction de leurs intérêts nationaux, et non d’une prétendue vision commune.

Il est temps de cesser de masquer l’impuissance européenne derrière des formules vides. La France doit assumer une politique étrangère fondée sur son autonomie, sans attendre des consensus illusoires qui ne se traduisent jamais en actions concrètes.

Si la France veut redevenir un acteur majeur et cesser de subir les événements, elle doit fixer des priorités claires et en finir avec la diplomatie des discours pour adopter une vision à long terme. L’effacement progressif de la France sur la scène internationale et l’acceptation passive des décisions européennes ont conduit à un recul majeur de notre influence. Il est temps de sortir des postures pour renouer avec une diplomatie fondée sur l’intérêt national et l’affirmation d’une France qui défend ses positions avec clarté et fermeté.

Enfin, il faut rappeler une évidence : la diplomatie ne s’improvise pas. La gestion des crises, la défense des intérêts français et la conduite des négociations nécessitent une connaissance approfondie des enjeux et des rapports de force internationaux. Le démantèlement de notre corps diplomatique a été une erreur qui affaiblit notre présence à l’étranger et réduit notre capacité à peser dans les grandes décisions mondiales.

Face à la guerre en Ukraine, la France et ses partenaires européens ont opté pour des sanctions économiques contre la Russie et un soutien militaire massif à Kiev. Alors que Donald Trump a repris langue avec Moscou afin de trouver une solution de paix, la France et l’Union européenne estiment au contraire qu’il faut absolument continuer à soutenir l’Ukraine et continuer la guerre malgré le désastre humain et les défaites récentes de Kiev. Estimez-vous que cette politique soit la bonne, ou jugez-vous nécessaire un changement d’approche (par exemple plus diplomatique) ? Comment la France peut-elle mieux peser au sein d’une Europe parfois divisée sur la question ukrainienne ?

Les récents développements du conflit en Ukraine démontrent une fois de plus que la France et ses partenaires européens ont suivi une stratégie dictée par d’autres sans jamais définir clairement leurs propres objectifs. Après avoir menacé de suspendre toute aide à Kiev, les États-Unis ont finalement opté pour une reprise partielle du soutien militaire, une décision stratégique résultant des accords en Arabie saoudite. Ce retournement n’a rien d’une inconsistance : il reflète une adaptation aux rapports de force en cours et aux priorités américaines. Mais il met aussi en lumière la nécessité pour les pays européens de sortir d’une posture réactive et de renforcer leur coordination sur les questions de défense hors de la tutelle américaine dont les choix géographiques ne coïncident pas systématiquement avec les nôtres.

La France se trouve aujourd’hui face à une réalité brutale : sa politique de soutien à l’Ukraine, menée sans doctrine stratégique claire, est rattrapée par l’évolution du conflit. Cette crise doit être une opportunité pour la France de prendre le leadership diplomatique, ce que fait à juste titre le Président de la République. Mais cela ne pourra se faire par de simples déclarations d’intention. Il faut des actes : un réarmement réel, une indépendance financière, une stratégie de négociation et une vision claire des objectifs poursuivis.

Dès le début du conflit, l’engagement français a été marqué par des discours volontaristes et le manque de cohérence stratégique. La promesse d’une « économie de guerre » en 2022 n’a jamais été suivie d’effets concrets : notre industrie de défense n’a pas été restructurée pour répondre aux besoins de long terme, nos stocks d’armements ont été réduits sans plan de remplacement rapide, et nous continuons à dépendre de productions étrangères, notamment américaines, pour nos capacités militaires critiques. Si la France veut peser dans les discussions à venir, elle doit d’abord se donner les moyens de sa puissance, en portant son budget de la défense à 3,5 % du PIB, en accélérant la production d’armements, donc en passant commande pour elle et en réorganisant ses capacités industrielles et logistiques.

Mais il ne s’agit pas uniquement de réarmer. La question centrale reste celle des buts poursuivis : que signifie aujourd’hui le soutien – à mes yeux nécessaires – à l’Ukraine ? Un soutien total jusqu’à la reconquête de tous les territoires, y compris la Crimée, ou une aide conditionnée à la stabilisation d’un rapport de forces avant des négociations ? Tant que ces objectifs ne sont pas précisés, nous continuerons à subir l’agenda et les termes définis par d’autres. Il faut donc clarifier la ligne française : comme je l’ai dit depuis plus de deux ans, aider l’Ukraine à restaurer une position de force pour négocier, sans glisser vers une logique d’affrontement direct avec la Russie.

Par ailleurs, la question de l’autonomie stratégique ne peut être abandonnée aux mains de la Commission européenne. 

La défense relève exclusivement des États souverains, et la France ne peut accepter que Bruxelles s’arroge une compétence qui n’est pas la sienne. 

Le plan de 800 milliards d’euros annoncé par l’UE ne doit pas être une nouvelle occasion de renforcer la dépendance aux industries américaines ou extra-européennes, mais un levier pour relancer la production militaire en Europe. Cela suppose des coopérations industrielles et stratégiques entre États, et non un transfert de souveraineté vers des technocrates européens sans mandat démocratique.

Face à l’évolution du conflit, la France ne peut plus se contenter de suivre le mouvement. Elle doit retrouver une diplomatie indépendante, bâtir une capacité de dissuasion conventionnelle crédible et cesser de confondre affichage politique et stratégie de puissance. Sans cela, elle restera un acteur secondaire dans un jeu où d’autres dictent les règles.

Donald Trump est de retour à la Maison-Blanche. En à peine deux mois, il bouscule déjà tous les codes et les convenances des relations internationales. À vos yeux, qu’implique cette politique de Trump et son administration pour la politique étrangère française et européenne, notamment dans nos relations transatlantiques, notre partenariat dans l’OTAN ou encore face aux défis économiques et sécuritaires mondiaux ?

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ne fait que révéler une réalité brutale : notre faiblesse. Nous n’avons plus les moyens de nos indignations et de nos incantations. Nous avons cru que les certitudes du passé étaient des garanties pour l’avenir. Or, le monde évolue, et ceux qui refusent de s’adapter finissent par disparaître du jeu.

Donald Trump, par sa brutalité apparente et son pragmatisme assumé, agit en fonction de ce qu’il juge être les intérêts américains, sans s’embarrasser des conventions diplomatiques traditionnelles. Il sait que ce qui compte, ce sont les rapports de force. 

Il incarne aussi une sorte d’imprévisibilité qui exige que nous soyons solides. Le problème n’est pas Trump. Le problème, c’est notre propre impréparation.

Nous n’avons rien anticipé. Ni sur les efforts de défense, ni sur la guerre commerciale, ni sur le penchant américain pour l’Indo-Pacifique. 

Ce manque d’anticipation est un symptôme plus profond : nous ne sommes plus dans une logique d’initiative, mais uniquement de réaction. Nous subissons les décisions des autres parce que nous avons perdu l’habitude de penser en puissance souveraine.

La politique étrangère ne se résume pas à des postures morales et des déclarations vertueuses. La France ne sera respectée que si elle est forte, et cela passe d’abord par la reconstruction de notre souveraineté militaire, économique, technologique et culturelle. Tout ce que nous constatons sur la scène internationale est aussi la conséquence de notre affaiblissement.

Nos dirigeants se sont enfermés dans une illusion performative d’influence, pensant que le simple fait de parler suffirait à nous faire exister dans un monde de plus en plus incertain où émergent de nouveaux des empires illibéraux qui ne fonctionnement pas comme nos démocraties anciennes. 

Notre crédibilité ne peut reposer que sur la force des choix stratégiques et la cohérence de leur mise en œuvre de façon méthodique et concrète dans les moyens, pas sur des incantations.

Il est donc urgent de rompre avec cette impuissance et de reconstruire un État qui ne soit ni faibles avec les empires antidémocratiques, ni inféodé aux intérêts américains, ni prisonnier d’une vision technocratique de l’Europe. Nous devons définir une doctrine claire et agir selon nos propres intérêts nationaux, sans subir ceux des autres.

La question posée par la politique menée par l’administration Trump est simple : sommes-nous encore un pays capable de défendre ses intérêts dans un monde où comptent la puissance et le rapport de force ?

La réponse, pour l’instant, est négative. Mais il est encore temps d’agir. Cela impose un sursaut national fondé sur la souveraineté, la compétitivité et une politique de puissance assumée. Ce qui est la seule façon de défendre nos intérêts et de tenter de relancer un droit international respecté. Ce ne sont pas des mots, ce sont des décisions à prendre immédiatement. Sinon, nous continuerons à commenter l’histoire, plutôt qu’à l’écrire.

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Enfin, comment ne pas constater, avec amertume, que le peu qu’il nous reste aujourd’hui de puissance date du général de Gaulle et de Georges Pompidou…

Les critiques se multiplient concernant la gestion et la transparence de l’Agence française de développement (AFD), avec des soupçons de financements mal contrôlés, voire détournés. Selon vous, comment rendre cet outil plus efficace et plus responsable ? Devrait-on repenser le modèle même de l’aide au développement français ?

Quand on déverse des millions chaque année dans un pays sans constater d’amélioration tangible, il est impératif de s’interroger sur l’efficacité de cette aide et sur les mécanismes qui la régissent. Or, l’aide publique au développement française souffre d’un manque criant de transparence, de cohérence et d’évaluation. Elle est trop souvent accordée sans conditionnalité claire ni objectif mesurable, ce qui nuit à son efficacité et dilue son impact.

L’exemple de la Chine illustre bien cette absurdité. Entre 2018 et 2020, la France a versé entre 110 et 140 millions d’euros par an à la deuxième puissance économique mondiale. Officiellement, depuis 2022, ces financements ne sont plus comptabilisés dans l’aide publique au développement, mais cela ne signifie pas que les versements ont cessé. 

Une partie de ces fonds a servi à financer des projets liés à la biodiversité ou à prendre en charge les frais de scolarité d’étudiants chinois dans des universités françaises. Peut-on raisonnablement justifier un tel financement alors que la Chine mène une politique de puissance assumée, investissant massivement dans son influence économique, militaire et technologique ?

L’Algérie est un autre exemple frappant. Sur la période 2017-2022, elle a reçu environ 842 millions d’euros d’aide publique au développement

Pourtant, ce pays refuse systématiquement de reprendre ses ressortissants sous OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) et ne cesse d’humilier la France dans ses discours officiels. Quel est l’intérêt de continuer ces versements si aucun partenariat équilibré n’en découle ?

D’autres dépenses posent question. La France a déboursé 151 millions d’euros pour promouvoir l’égalité de genre en Jordanie51 millions pour l’accès des femmes albanaises au marché du travail, ou encore près de 28 000 euros pour financer un cirque en Afrique du Sud. Un milliard d’euros a été engagé pour la transition énergétique en Afrique du Sud. Ce type d’affectation interroge sur la cohérence et l’utilité de cette politique, alors même que nos propres besoins énergétiques et économiques sont de plus en plus pressants.

L’aide publique au développement doit être strictement conditionnée à des résultats mesurables et alignée sur nos intérêts stratégiques. Un audit s’impose pour faire la lumière sur l’efficacité réelle des projets financés. Toute aide à des pays refusant la coopération avec la France, ou à des régimes hostiles, doit être suspendue immédiatement.

L’aide humanitaire essentielle, notamment en cas de crise sanitaire ou alimentaire, doit bien sûr être maintenue. Mais l’heure est venue d’arrêter de financer des programmes idéologiques qui ne servent ni notre influence ni notre économie. Le gouvernement a raison de prévoir des économies sur ce poste. Il faut passer à l’acte. À l’heure où nos contraintes budgétaires exigent des choix clairs, l’intérêt de la France et des Français doit primer. Il n’est pas acceptable de continuer à financer des pays qui n’ont ni besoin ni volonté de coopération équilibrée avec la France.

La France fait face à des problématiques de flux migratoires importants, parfois difficiles à encadrer. Dans le même temps, la menace terroriste demeure. Pensez-vous comme je le pense avec certains de mes collègues que les crises migratoires, l’islamisme et le terrorisme islamiste soient les deux principales menaces existentielles et géopolitiques pour la France et l’Europe, bien avant la Chine ou encore la Russie ?  Comment concilier l’exigence d’accueil et de solidarité avec la préservation de la sécurité nationale ? Quels mécanismes concrets préconisez-vous pour mieux contrôler l’immigration et lutter contre l’islamisme radical ?

S’agissant de l’islamisme, il est inutile de le qualifier de radical. Il s’agit d’une idéologie totalitaire qui cherche à imposer ses normes et à nous soumettre en profondeur via un projet politique destructeur de notre liberté de notre identité, de nos principes républicains et du mode de vie français. 

Quant à l’immigration, il est devenu crucial de retrouver la maîtrise du peuplement. Si l’immigration zéro n’est ni possible ni souhaitable, elle doit être drastiquement réduite et il faut fermer le robinet de l’immigration. Nous avons perdu le contrôle de notre politique migratoire, avec des flux qui ne sont plus soutenables ni sur le plan économique, ni sur le plan de la cohésion et de la réussite nationales. 

On évoque souvent dans le débat, à juste titre, notre impuissance contre l’immigration illégale. J’y reviendrai mais je tiens à insister aussi sur notre inconscience coupable en matière d’immigration légale.

Chaque année, la France bat des records en termes de délivrance de titres de séjour – plus de 336 000 en 2024 – et reçoit des dizaines de milliers de demandeurs d’asile, ce qui représente, en cumulé, une population supplémentaire équivalente à une fois et demie celle de la Corse. Cela fait longtemps que nous accueillons davantage que ce que nous sommes capables d’assimiler, ce qui alimente des tensions et renforce l’émergence de revendications communautaires inacceptables.

Retrouver la pleine maîtrise de notre politique migratoire passe par la reprise en main de notre cadre juridique et une organisation totalement revue. 

Il faut sortir des contraintes qui nous sont imposées par les jurisprudences internationales dont celle de la Cour européenne des droits de l’homme mais aussi du Conseil Constitutionnel ou du Conseil d’État, en adoptant des référendums permettant de décider qui nous accueillons sur le territoire national. La France doit pouvoir décider qui peut venir, sur quels critères et pour quelles raisons, et être en mesure de refuser ceux qui n’ont pas vocation à être là.

Aujourd’hui, les obligations de quitter le territoire français (OQTF) sont peu exécutées, notamment parce que certains pays refusent de reprendre leurs ressortissants. Il est impératif d’adopter des mesures de réciprocité en conditionnant notre coopération avec ces États à leur engagement réel en matière de réadmission.

En matière d’organisation, l’éclatement et la multiplicité des services et organismes qui traitent la gestion de l’immigration en France est une cause de l’inefficacité de l’État. Enfin, il faut cesser toutes subventions aux associations qui agissent contre les décisions de l’État en matière migratoire. Refusons cet absurde et couteux masochisme ! 

L’islamisme, lui, ne relève pas seulement de la question migratoire, mais de l’emprise idéologique qui se développe sur le territoire national. Il est à la fois une menace sécuritaire, avec les actes terroristes qu’il inspire, et une menace politique, car il cherche à imposer ses propres normes. Cette progression ne se fait pas toujours par la violence : elle s’opère aussi par l’entrisme associatif, l’influence culturelle et les revendications identitaires.

Des réseaux liés aux Frères musulmans, par exemple, cherchent à modifier les rapports entre la loi et la religion dans l’espace public en obtenant des accommodements successifs qui, peu à peu, affaiblissent le cadre républicain. La lutte contre l’islamisme ne peut donc pas se limiter à une approche sécuritaire : il faut une stratégie globale et méthodique de reconquête de l’espace public, de l’école et des institutions.

Au vu du grand chamboulement géopolitique mondial en cours (multipolarité montante, affrontements indirects des grandes puissances, menaces cyber, risques terroristes), quels sont, selon vous, les principaux défis stratégiques qu’affrontera la France dans les prochaines années ? Comment notre pays peut-il, tout en restant ancré dans l’Union européenne, préserver sa souveraineté et se projeter au rang d’acteur influent dans le monde ?

Les démocraties sont en danger. Elles doivent se renforcer et s’organiser face aux menaces islamistes et des empires dictatoriaux qui se reconstituent et les menacent, dont la Russie évidemment. 

Le monde bascule dans une ère où la force prime sur le droit, où l’illusion d’un multilatéralisme apaisé se heurte à la réalité des rapports de puissance. La France ne peut plus se permettre de naviguer à vue, prisonnière d’un système qui la condamne à l’impuissance. Nous devons cesser de déléguer notre destin à des instances sans vision stratégique et retrouver les moyens de peser sur le cours des événements.

Mais affirmer notre souveraineté ne signifie pas nous détourner de l’Europe. Notre ancrage civilisationnel est européen, notre avenir se joue aussi dans la capacité des nations européennes à coopérer intelligemment face aux défis du XXIe siècle. 

Défendre l’Europe, c’est refuser qu’elle soit réduite à une bureaucratie produisant normes et contraintes au détriment des peuples qui la composent et à une Commission européenne qui cherche à s’octroyer des compétences nouvelles à chaque crise. L’Union européenne doit redevenir un outil au service des États, un levier de puissance et non un carcan. 

Nous avons donc tout intérêt à rester au sein de cette Union qu’il nous faut profondément changer. Mais cela ne doit pas masquer nos propres faiblesses, ni nous dispenser de mener les transformations nécessaires pour redevenir une puissance d’initiative sur la scène mondiale. 

Une France affaiblie ne pourra peser dans le débat européen, encore moins sur l’échiquier international. Retrouver une souveraineté réelle exige un renforcement profond de nos capacités économiques, industrielles et stratégiques.

Cela passe d’abord par une politique de puissance qui repose sur des piliers concrets. L’indépendance énergétique et l’autonomie alimentaire doivent redevenir des priorités, en agissant à l’échelle nationale et européenne pour garantir notre sécurité d’approvisionnement et notre compétitivité face aux grands blocs rivaux. 

La réindustrialisation est impérative : sans production, sans innovation, nous resterons des spectateurs d’un monde qui se réorganise sans nous. Dans les domaines clés de l’intelligence artificielle, de la cyberdéfense et de l’influence, nous avons accumulé un retard dangereux. Il faut structurer des filières de formation, attirer et retenir nos talents, et bâtir une industrie technologique de premier plan.

Mais aucun sursaut ne sera possible sans un retour de l’excellence et de l’autorité. L’école doit redevenir un creuset d’exigence, non un laboratoire d’idéologies destructrices. La lutte contre le wokisme ne relève pas du simple combat culturel, mais de la préservation de notre modèle de civilisation face à des courants qui sapent l’unité nationale et déstabilisent nos institutions. La langue française elle-même est un instrument de puissance : elle doit être réaffirmée comme langue de travail dans les organisations internationales et imposée dans les institutions européennes. Il est temps de nommer un francophone à la tête de la Francophonie et d’imposer un rééquilibrage face à l’anglais, devenu l’instrument d’une domination culturelle insidieuse.

Retrouver notre rang implique d’agir avec cohérence sur tous les fronts. Défendre nos intérêts, assumer notre identité européenne sans renier notre souveraineté, refuser le déclin comme fatalité : telle est la seule voie possible pour que la France redevienne un acteur influent dans un monde qui ne respecte que ceux qui se donnent les moyens de leur ambition.

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