DÉCRYPTAGE – Alger et Damas, le retour prudent d’une relation stratégique

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La visite à Alger du ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad al-Shaibani, reçu le 4 juin par le président Abdelmadjid Tebboune, dépasse le cadre d’un simple déplacement diplomatique. Elle marque la première visite d’un haut responsable syrien en Algérie depuis la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, et indique que Damas cherche désormais à reconstruire ses relations arabes non pas par slogans, mais par intérêts concrets, calculs de sécurité et besoins économiques immédiats.
La présence, dans la délégation syrienne, du chef des services de renseignement Hussein al-Salama donne à cette visite une dimension plus profonde. Elle signifie que la relation algéro-syrienne ne se limite pas à la réouverture de canaux politiques. Elle touche à la sécurité, à la lutte contre le terrorisme, à la formation militaire, aux réseaux transfrontaliers et à la gestion des dossiers laissés en suspens par plus d’une décennie de guerre syrienne.
Une Syrie à la recherche d’appuis arabes
Depuis la fin du pouvoir Assad, la nouvelle direction syrienne tente de sortir de l’isolement sans se livrer entièrement à un seul axe régional. La visite d’al-Shaibani au Maroc, moins d’un mois avant celle d’Alger, avait déjà donné un signal important : Damas veut réorganiser sa carte diplomatique, rouvrir des ambassades, renouer avec les capitales arabes et présenter l’image d’un pouvoir capable de dialoguer avec tous.
À Rabat, le ministre syrien avait annoncé la réouverture de l’ambassade syrienne après plus de dix ans de distance politique. À Alger, le message est différent mais complémentaire. Le Maroc représente une porte diplomatique vers l’Ouest arabe et vers certains réseaux occidentaux. L’Algérie, elle, représente une profondeur stratégique, énergétique et sécuritaire. Pour Damas, renouer avec Alger revient à chercher un partenaire moins aligné sur les priorités occidentales, mais suffisamment solide pour offrir une coopération dans des secteurs vitaux.
L’Algérie, de son côté, voit dans cette ouverture l’occasion de peser dans la recomposition du monde arabe. Elle avait déjà nommé un ambassadeur à Damas en juin 2025, tandis que la Syrie ne dispose pas encore d’un ambassadeur en Algérie, son ambassade étant gérée par un chargé d’affaires par intérim. Ce déséquilibre diplomatique montre que la relation reste en phase de reconstruction, mais aussi qu’Alger avait anticipé le retour progressif de la Syrie dans les circuits régionaux.
Énergie, économie, mines : les vrais dossiers de la visite
Les déclarations officielles ont insisté sur le renforcement des relations bilatérales, l’élargissement de la coopération et l’échange de vues sur les développements régionaux et internationaux. Mais derrière cette formule classique se trouvent des dossiers très précis.
Asaad al-Shaibani a affirmé avoir souligné la nécessité de développer les relations entre les deux pays dans des secteurs essentiels comme l’énergie, l’économie, les investissements et la sécurité. Il a aussi évoqué l’appréciation manifestée par le président Tebboune à l’égard du rôle de la Syrie et la disponibilité algérienne à soutenir le chemin actuellement suivi par Damas.
Les entretiens avec le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, ont permis de convenir de l’activation de mécanismes bilatéraux restés trop longtemps théoriques : la Haute Commission conjointe, le Conseil d’affaires algéro-syrien et plusieurs comités sectoriels consacrés à l’énergie, à l’agriculture, aux mines, aux transports et à la formation.
Ce n’est pas un hasard si al-Shaibani a aussi rencontré le ministre algérien de l’Énergie et des Énergies renouvelables, Mourad Adjal, le ministre de l’Intérieur, Saïd Sayoud, et le ministre des Mines, Mourad Hanifi. La Syrie n’a pas seulement besoin de reconnaissance diplomatique. Elle a besoin de techniciens, d’investissements, de carburants, de réseaux commerciaux, de capacités de reconstruction et d’une expertise dans les secteurs où l’État syrien a été affaibli par la guerre, les sanctions, la destruction des infrastructures et l’effondrement de larges pans de l’économie nationale.
La demande syrienne est claire : obtenir une assistance algérienne dans l’extraction et la commercialisation du pétrole et du gaz, ainsi que dans la remise en état des installations énergétiques. Pour un pays comme la Syrie, dont la reconstruction dépendra en grande partie de l’accès à l’énergie, ce dossier est central. Sans électricité, sans carburant, sans réseaux industriels fonctionnels, aucune stabilisation politique durable n’est possible.
La sécurité comme porte d’entrée du partenariat
La dimension sécuritaire est probablement la plus sensible. L’avocat et militant politique syrien Adnan Boush, installé en Algérie, a justement souligné que la présence de Hussein al-Salama traduisait une volonté de réorganiser et de réévaluer la relation de sécurité entre les deux pays. Cela signifie traiter d’anciens dossiers non réglés, relancer la formation militaire et sécuritaire et tirer profit de l’expérience algérienne dans la lutte contre le terrorisme.
L’Algérie a une mémoire longue de la guerre intérieure, de l’infiltration des groupes armés, de la surveillance des réseaux djihadistes et de la gestion des menaces transfrontalières. Pour la Syrie nouvelle, qui doit recomposer son appareil d’État après l’effondrement de l’ancien régime, cette expérience peut être précieuse. Mais elle peut aussi être politiquement délicate, car la coopération sécuritaire avec Alger suppose une certaine continuité de l’État, même après la rupture avec l’ancien pouvoir.
Alger s’intéresse particulièrement aux mouvements transfrontaliers, à la lutte antiterroriste et au dossier des Syriens installés en Algérie depuis le début de la guerre, après 2012. Ces communautés, arrivées dans un contexte d’urgence humanitaire, deviennent aujourd’hui un sujet administratif, sécuritaire et social. La normalisation avec Damas peut permettre de mieux gérer les statuts, les retours éventuels, les échanges consulaires et les contrôles.
La sécurité apparaît donc comme un préalable à l’économie. C’est un point essentiel. Comme l’a rappelé le chercheur Wael Alwan, le secteur sécuritaire a déjà servi par le passé de porte d’entrée vers le partenariat économique entre l’Algérie et la Syrie. Si la relation de sécurité est redéfinie correctement, elle peut ouvrir la voie à des accords économiques plus ambitieux.
Une recomposition arabe par le réalisme
La visite d’al-Shaibani montre aussi que la Syrie cherche à dépasser les anciennes fractures idéologiques. Le nouveau pouvoir syrien veut se présenter comme ouvert à tous les États arabes, capable de réorganiser ses relations sans rester prisonnier des alignements du passé. Ce réalisme politique, évoqué par le chercheur Mohamed Amine Meghraoui, repose sur une idée simple : les bonnes intentions ne suffisent plus. Il faut des institutions, des commissions, des accords, des entreprises, des lignes aériennes, des échanges commerciaux.
La possible reprise de la liaison aérienne Algeri-Damas et l’hypothèse d’une exemption de visa vont dans cette direction. Elles ne relèvent pas seulement du tourisme ou du confort diplomatique. Elles servent à recréer une circulation des hommes, des marchandises, des entrepreneurs, des délégations techniques et des réseaux commerciaux.
Un signe concret avait déjà été donné pendant l’Aïd al-Adha, lorsque l’Algérie avait importé de Syrie un lot de bétail destiné au sacrifice. À première vue, l’épisode peut sembler secondaire. En réalité, il indique une volonté de relancer des échanges économiques même modestes, mais symboliquement importants. Dans une phase de reconstruction, ce sont souvent ces flux limités qui préparent des relations plus larges.
La participation, en août dernier, de trente entreprises algériennes à la Foire internationale de Damas dans les secteurs alimentaire, pharmaceutique, agricole, énergétique et de la construction confirme cette orientation. L’Algérie ne regarde pas la Syrie uniquement comme un dossier politique. Elle y voit aussi un marché de reconstruction, un espace d’influence économique et un terrain où ses entreprises peuvent trouver des débouchés.
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Les enjeux géoéconomiques pour Alger
Pour l’Algérie, cette ouverture vers Damas répond à plusieurs objectifs. Le premier est diplomatique : consolider son rôle de puissance arabe indépendante, capable de parler avec les acteurs marginalisés, sans suivre mécaniquement les priorités de Washington, de Paris, de Bruxelles ou des monarchies du Golfe.
Le deuxième est économique. L’Algérie cherche depuis des années à diversifier son économie, à renforcer ses entreprises publiques et privées, à exporter davantage de savoir-faire et à transformer sa rente énergétique en influence régionale. La Syrie, malgré sa fragilité, peut devenir un espace d’expansion pour les secteurs algériens de l’énergie, des médicaments, de l’agroalimentaire, des travaux publics et de la formation.
Le troisième objectif est sécuritaire. Une Syrie instable, fragmentée ou livrée à des rivalités étrangères permanentes constitue un facteur d’insécurité pour tout le monde arabe. Alger a intérêt à soutenir une stabilisation qui limite la circulation des combattants, des trafics et des réseaux clandestins entre Méditerranée, Proche-Orient et Afrique du Nord.
Les enjeux militaires et stratégiques
Sur le plan militaire, la coopération algéro-syrienne peut concerner la formation, le renseignement, la lutte contre les groupes armés et la réorganisation des structures de sécurité. L’Algérie possède une armée expérimentée, fortement structurée, habituée à gérer un vaste territoire et des frontières sensibles. La Syrie, elle, sort d’un conflit qui a détruit une partie de ses institutions et bouleversé ses équilibres internes.
L’intérêt syrien est donc évident : récupérer des compétences, former des cadres, reconstruire une doctrine de sécurité intérieure et restaurer une capacité de contrôle territorial. L’intérêt algérien l’est tout autant : éviter que la Syrie ne devienne un espace de projection incontrôlée pour des acteurs concurrents, qu’ils soient régionaux, islamistes, criminels ou liés à des puissances extérieures.
Mais cette coopération devra être prudente. Trop de sécurité peut inquiéter les oppositions syriennes et les acteurs arabes qui redoutent une restauration autoritaire. Trop peu de sécurité rendrait impossible la reconstruction. C’est là que se joue l’équilibre du nouveau pouvoir syrien : bâtir un État capable de contrôler son territoire sans reproduire les méthodes qui ont conduit à l’isolement de l’ancien régime.
Une relation à reconstruire, non à célébrer
Il serait prématuré de parler d’alliance stratégique complète. Les deux pays n’en sont pas là. Les mécanismes diplomatiques doivent être réactivés, les ambassades renforcées, les entreprises mobilisées, les liaisons aériennes rétablies, les questions consulaires réglées et les projets énergétiques évalués concrètement.
Mais la direction est claire. Damas cherche des partenaires arabes capables de l’aider à sortir du vide politique et économique. Alger veut transformer son poids diplomatique en influence régionale réelle. Les deux capitales se retrouvent autour d’un même calcul : dans un monde arabe fragmenté, la survie politique passe par la réinstitutionnalisation des relations, la sécurité, l’énergie et les intérêts économiques.
La visite d’Asaad al-Shaibani à Alger n’est donc pas seulement un geste de courtoisie. Elle est un test. Test pour la Syrie, qui doit prouver qu’elle peut devenir un État fréquentable, capable de négocier avec ses voisins et de gérer ses propres dossiers. Test pour l’Algérie, qui veut montrer qu’elle peut agir comme puissance d’équilibre dans le monde arabe. Test, enfin, pour une région où la diplomatie ne vaut que si elle se traduit en routes aériennes, en contrats d’énergie, en échanges commerciaux, en coopération sécuritaire et en capacité réelle de stabilisation.
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