DÉCRYPTAGE – Bagdad et le pouvoir discret des services

DÉCRYPTAGE – Bagdad et le pouvoir discret des services

Guerre irak
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Quand la sécurité devient une option politique

La période qui a entouré les élections législatives irakiennes de la fin de l’année 2025 a remis en lumière une constante de la vie politique de Bagdad : lorsque la fragmentation partisane empêche la formation d’un exécutif stable, les profils issus de l’appareil sécuritaire et du renseignement réapparaissent comme solutions de repli. Non pas comme des figures de rupture, mais comme des arbitres potentiels dans un système où la stabilité reste indissociable du contrôle sécuritaire.

Un système institutionnel qui favorise les technocrates sécuritaires : Un premier ministre comme produit du compromis

L’architecture politique irakienne crée un espace propice à cette dynamique. Le premier ministre n’est pas élu directement par les citoyens, mais résulte d’un processus en deux temps : élections parlementaires, puis longues négociations pour former une majorité. C’est dans cette seconde phase, opaque et décisive, que les anciens responsables de la sécurité gagnent en centralité. Ils ne disposent pas de machines partisanes, mais maîtrisent les dossiers sensibles, entretiennent des canaux avec toutes les factions et incarnent une continuité dans un pays où l’ordre reste une valeur politique fondamentale.

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Les noms qui ont circulé avant le scrutin : Intelligence, neutralité apparente et légitimité militaire

Avant le vote, plusieurs figures issues de l’appareil sécuritaire ont été évoquées comme options de compromis. Hamid al-Shatri, à la tête du renseignement national, a été présenté comme un technocrate relativement détaché des grands partis, doté d’un parcours solide au sein du ministère de l’Intérieur et des structures de sécurité. Cette distance apparente avec les factions traditionnelles le rendait crédible en cas de blocage politique.

À l’inverse, Qasim al-Araji, conseiller à la sécurité nationale et ancien ministre de l’Intérieur, incarnait une option plus directement liée aux réseaux chiites proches de Téhéran, offrant la garantie d’un contrôle étroit de l’appareil sécuritaire. Un troisième profil, celui d’Abdul-Wahab al-Saadi, jouissait d’un capital symbolique important pour son rôle dans la lutte contre l’État islamique, mais sans disposer d’une véritable infrastructure politique.

Le cadre chiite et la logique du compromis : Congeler le conflit plutôt que gouverner

Ces hypothèses ont surtout émergé au sein du Cadre de coordination chiite, une coalition traversée par de profondes divisions. D’un côté, les courants proches de Nouri al-Maliki ; de l’autre, les soutiens du premier ministre sortant Mohammed Shia al-Sudani. Dans cette fracture, l’idée d’un chef de gouvernement issu des services apparaissait comme une solution transitoire : non pour imposer une ligne politique forte, mais pour suspendre les rivalités internes et préserver un minimum de stabilité institutionnelle.

Le verdict des urnes et ses limites : Al-Sudani renforcé, mais pas libéré des blocages

Le scrutin du 11 novembre 2025 a toutefois modifié l’équation. Les résultats ont renforcé la position d’al-Sudani, récompensé pour une gestion jugée pragmatique de l’économie et une relative stabilisation du pays. Sa coalition s’est imposée comme premier bloc parlementaire, réduisant l’urgence de recourir à des figures sécuritaires comme solution alternative.

Pour autant, la lenteur et la complexité de la formation du gouvernement ont rappelé une réalité structurelle : en Irak, le succès électoral ne suffit pas à dissiper les tensions politiques profondes. Le consensus reste fragile, et chaque négociation ravive la possibilité d’un retour aux profils technocratiques de sécurité.

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Une réserve de système toujours disponible : Quand la politique échoue, la sécurité avance

Dans ce contexte, les figures issues du renseignement n’ont pas disparu du jeu. Elles se sont simplement repositionnées en arrière-plan, comme une réserve de système mobilisable en cas de paralysie prolongée. C’est un schéma récurrent à Bagdad : lorsque la politique s’enlise, la sécurité progresse. Non par la force brute, mais par la promesse d’ordre, de continuité et de prévisibilité.

Les regards extérieurs : Stabilité d’abord, alignement ensuite

Cette dynamique est observée de près par les acteurs régionaux et internationaux. L’Iran privilégie avant tout la stabilité et soutient des profils capables de préserver les réseaux d’influence chiites. Les États-Unis, qui maintiennent une présence militaire limitée, recherchent un exécutif suffisamment autonome de Téhéran mais assez solide pour éviter un nouvel effondrement sécuritaire. L’Arabie saoudite, enfin, considère Bagdad comme un pivot régional et accorde plus d’importance à la stabilité qu’à l’orientation idéologique précise du futur premier ministre.

Une faiblesse structurelle révélée : L’État irakien entre politique et sécurité

Au-delà des individus, l’épisode met en évidence une fragilité plus profonde de l’État irakien : l’incapacité du système politique à produire durablement des leaderships civils forts sans s’appuyer sur l’appareil sécuritaire. Tant que la sécurité restera le principal ciment national, ceux qui la contrôlent continueront d’apparaître comme des recours possibles. Même lorsqu’ils restent, pour l’instant, aux marges du pouvoir formel.

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