DÉCRYPTAGE – Burkina Faso : Le coup d’État déjoué et la nouvelle instabilité du Sahel

DÉCRYPTAGE – Burkina Faso : Le coup d’État déjoué et la nouvelle instabilité du Sahel

Burkina Faso
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La énième tentative de coup d’État dénoncée à Ouagadougou en dit bien plus que ce que laisse entendre la simple chronique des faits. Selon les autorités burkinabè, un complot visant à assassiner le chef de la junte militaire, le capitaine Ibrahim Traoré, aurait été organisé et financé depuis l’étranger, en particulier depuis la Côte d’Ivoire. Une accusation lourde, politiquement explosive, formulée à un moment où le Sahel s’est imposé comme l’un des principaux théâtres de la compétition géopolitique mondiale.

À lire aussi : BURKINA FASO – Intensification des attaques contre les chrétiens : la terreur gagne du terrain

Le complot et le nom de Damiba

C’est le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, qui a rendu l’affaire publique lors d’une intervention télévisée. Il y a décrit un plan « sophistiqué », élaboré par l’ancien homme fort du pays, le lieutenant-colonel Paul Henri Damiba, renversé lors du coup d’État de septembre 2022. Selon la version officielle, l’opération prévoyait l’élimination physique de Traoré, suivie d’attaques coordonnées contre d’autres institutions et des figures clés, civiles comme militaires.

Les autorités ont également diffusé une vidéo montrant ce qui serait des échanges entre les présumés conspirateurs, évoquant les modalités et le calendrier de l’attentat, y compris l’usage d’explosifs dans la résidence du chef de l’État. Sana a fait état de financements étrangers – environ 125 000 dollars – et d’un projet visant à neutraliser la base de lancement de drones du pays avant toute éventuelle intervention extérieure. Des arrestations ont été annoncées, sans que leur nombre exact ne soit précisé.

Des accusations sans confirmations extérieures

À ce stade, ni Damiba ni Abidjan n’ont réagi officiellement à ces accusations. Ce silence contribue à l’ambiguïté de l’affaire. D’un côté, l’histoire récente du Burkina Faso est jalonnée de coups d’État répétés et de rivalités internes au sein de l’appareil militaire. De l’autre, l’imputation systématique de complots à des puissances étrangères peut aussi devenir un instrument politique interne, utile pour consolider le pouvoir de la junte et délégitimer toute forme d’opposition.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Ouagadougou désigne la Côte d’Ivoire comme source d’ingérences. En avril déjà, le gouvernement avait affirmé qu’une tentative de coup d’État avait été préparée par des militaires, en lien avec des « chefs terroristes » basés au-delà de la frontière. L’objectif affiché aurait été de plonger le pays dans le chaos afin de le placer ensuite sous la supervision d’une organisation internationale.

À lire aussi : Le Burkina Faso confrontée à la plaie djihadiste

Traoré, soutien populaire et rhétorique panafricaniste

Âgé de 37 ans, Traoré bénéficie encore d’un soutien populaire réel, nourri par un discours panafricaniste et par une critique frontale de l’influence occidentale. Cette posture lui a assuré une visibilité et une audience bien au-delà des frontières burkinabè. Elle lui a aussi valu des accusations d’autoritarisme : arrestations arbitraires, restrictions imposées aux médias et répression du dissentiment sont régulièrement dénoncées par des observateurs locaux et internationaux.

Le paradoxe est manifeste. Tandis que le pouvoir militaire se présente comme le garant de la souveraineté nationale, le contrôle effectif de l’État continue de se réduire sous la pression des groupes jihadistes.

Le contexte régional : Un Sahel fragmenté

Le Burkina Faso figure aujourd’hui parmi les pays les plus durement frappés par le terrorisme jihadiste. Selon le Global Terrorism Index, en 2023 et 2024, le pays a enregistré le plus grand nombre de victimes civiles au monde, dépassant même l’Afghanistan et l’Irak. Environ 40 % du territoire national échapperait désormais au contrôle gouvernemental.

Sur le plan géopolitique, Ouagadougou a rompu avec ses partenaires occidentaux traditionnels, notamment la France, et s’est rapproché de la Russie. Aux côtés du Mali et du Niger, le Burkina Faso a quitté la CEDEAO et fondé l’Alliance des États du Sahel (AES), un regroupement qui revendique une autonomie stratégique et rejette les pressions en faveur d’un retour rapide à un pouvoir civil.

*

*           *

Que le complot dénoncé soit réel ou amplifié, le signal politique est clair : le Burkina Faso vit dans un état d’instabilité quasi permanente, où les menaces internes et externes se superposent. Les accusations portées contre la Côte d’Ivoire traduisent une dégradation des relations régionales et une radicalisation des postures politiques dans l’ensemble du Sahel. Dans ce contexte, le risque est que la lutte contre le terrorisme, la compétition entre puissances et la fragilité des États s’alimentent mutuellement, transformant le cœur de l’Afrique de l’Ouest en un laboratoire de crises sans issue immédiate.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – L’Europe face à l’allié prédateur américain


#BurkinaFaso, #Sahel, #CoupDEtat, #InstabiliteSahel, #IbrahimTraore, #PaulHenriDamiba, #Ouagadougou, #GeopolitiqueAfricaine, #TerrorismeSahel, #Jihadisme, #Panafricanisme, #JunteMilitaire, #AfriqueDeLOuest, #CrisePolitique, #SecuriteRegionale, #CEDEAO, #AES, #RussieAfrique, #FranceAfrique, #InfluenceEtrangere, #Putsh, #InstabilitePolitique, #ConflitsAfricains, #Souverainete, #AntiOccidentalisme, #RivalitesMilitaires, #GuerreAsymetrique, #EtatFailli, #AfriqueStrategique, #CriseSahelienne, #PouvoirMilitaire, #TensionsRegionales, #AnalyseGeopolitique, #AfriqueContemporaine, #TerrorismeInternational, #PolitiqueAfricaine, #SahelCentral, #Geostrategie, #AfriqueEnCrise

Retour en haut