DÉCRYPTAGE – L’Europe face à l’allié prédateur américain

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Pendant des années, l’Union européenne a construit son récit stratégique autour d’un axiome simple : la Russie serait la menace existentielle, les États-Unis le rempart indispensable. Or les initiatives les plus récentes de Donald Trump fissurent brutalement ce schéma. Washington n’agit plus comme un garant de l’ordre international, mais comme une puissance qui revendique ouvertement le droit de s’en affranchir lorsque ses intérêts l’exigent. L’image du « gendarme du monde » cède la place à celle d’un acteur prédateur, indifférent aux règles qu’il a lui-même contribué à établir.
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Le Groenlande est devenue le symbole de ce basculement. Territoire autonome sous souveraineté danoise, administré par un État membre de l’Union européenne et de l’OTAN, elle se retrouve au centre d’un bras de fer inédit. Les hypothèses mises sur la table par Washington vont de l’augmentation de la présence militaire américaine à un accord d’association inspiré des modèles du Pacifique, jusqu’à l’option jamais totalement exclue d’une annexion pure et simple. Peu importe la formule : dans tous les cas, l’Europe sortirait humiliée et stratégiquement disqualifiée.
La proposition d’une autonomie complète de l’île, assortie de compensations financières pour Copenhague, apparaît comme la solution la plus « élégante » du point de vue américain. Mais elle consacrerait de fait l’exclusion des Européens de l’Arctique, au profit d’un accès militaire et économique exclusif des États-Unis. Une telle évolution mettrait en lumière la dépendance structurelle de l’Europe, incapable de défendre un territoire relevant pourtant de son espace politique élargi.
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L’ironie est amère. Les capitales européennes débattent de l’envoi éventuel de troupes en Ukraine après un accord de paix, alors qu’elles se montrent incapables de dissuader un allié qui revendique un territoire placé sous la protection de l’OTAN. La dissonance stratégique est totale : la menace ne vient plus de l’Est, mais de l’Ouest, et pourtant le réflexe européen reste l’alignement.
Cette vassalité se lit aussi dans le domaine économique. Les exigences américaines – hausse massive des dépenses militaires, investissements forcés dans l’industrie des États-Unis, achats contraints d’énergie à des conditions défavorables – ont été acceptées sans réelle résistance. Comme hier avec l’abandon de l’énergie russe et l’impact de la législation industrielle américaine, l’Europe a consenti à un transfert de richesse et de capacités productives qui affaiblit durablement sa base économique.
La rhétorique officielle de Bruxelles, invoquant le « partenariat stratégique », contraste avec la réalité des rapports de force. Plus Washington multiplie les pressions et les humiliations, plus l’Union se réfugie dans un langage de coopération abstraite, comme si la répétition des formules pouvait masquer l’asymétrie croissante.
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Pourtant, quelques fissures apparaissent. À Madrid, à Berlin, à Paris, des voix commencent à qualifier la politique américaine de néocoloniale. L’inquiétude française autour de la Guyane, dans le contexte de la projection américaine en Amérique du Sud et dans les Caraïbes, révèle une prise de conscience tardive : la doctrine de domination régionale des États-Unis n’a pas de frontières fixes et peut s’étendre là où les intérêts économiques et stratégiques l’exigent.
Le paradoxe est cruel. Après avoir structuré toute sa politique autour du couple « agresseur-agressé », l’Europe se découvre incapable de nommer clairement l’agresseur lorsqu’il porte le visage de l’allié historique. Le discours américain, revendiquant la primauté de sa propre morale sur le droit international, acte la fin d’un multilatéralisme déjà moribond. Face à cela, l’Europe hésite encore entre lucidité et déni.
La question n’est plus de savoir si l’ordre international est en crise, mais si l’Europe est capable de survivre politiquement dans un monde où ses alliés ne la considèrent plus comme un partenaire, mais comme un espace à exploiter. Peut-être faudra-t-il la brutalité de Trump pour provoquer ce réveil. Reste à savoir s’il ne sera pas, une fois de plus, trop tard.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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