DÉCRYPTAGE – Canada-Émirats : L’argent est là, mais les chantiers et la décision politique manquent

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La promesse de 70 milliards reste bloquée face aux lenteurs de l’État canadien
L’affaire est plus instructive qu’elle n’en a l’air. Le Canada a obtenu des Émirats arabes unis une promesse d’investissement considérable, à hauteur de 70 milliards de dollars canadiens, mais il doit désormais reconnaître que ces capitaux ne peuvent pas encore être mis en mouvement parce qu’il manque des projets suffisamment mûrs, autorisés, structurés et prêts à recevoir des financements. Selon le Financial Times, le Bureau canadien des grands projets aurait expliqué à la délégation émiratie qu’il était encore trop tôt pour débloquer l’argent : non pas parce qu’Abou Dhabi se serait retiré, mais parce qu’Ottawa n’a pas encore préparé le terrain.
C’est ici que la rhétorique rencontre la réalité. En novembre 2025, Mark Carney avait présenté l’accord avec les Émirats comme un tournant stratégique : moins de dépendance à l’égard des États-Unis, davantage de capitaux étrangers, plus d’infrastructures, plus d’énergie, plus de technologie, plus de mines critiques. Le gouvernement canadien avait ouvertement évoqué la nécessité de doubler les exportations vers des marchés autres que le marché américain et de mobiliser jusqu’à mille milliards de dollars canadiens de nouveaux investissements en cinq ans.
Du côté émirati, le cadre était tout aussi clair : Abou Dhabi avait annoncé un programme pouvant atteindre 50 milliards de dollars américains, soit approximativement la même masse financière exprimée au Canada en dollars canadiens, destinée à l’énergie, à l’intelligence artificielle, à la logistique, aux mines et aux industries stratégiques. L’argent existe donc. La volonté émiratie n’a pas disparu. Le problème est que le Canada découvre qu’il a davantage d’ambitions que d’instruments.
La question économique est évidente. Les Émirats ne sont pas des bienfaiteurs. Ce sont des investisseurs souverains, habitués à entrer là où existent rendement, contrôle du risque, stabilité réglementaire et rapidité décisionnelle. Abou Dhabi cherche des ports, des corridors énergétiques, du gaz naturel liquéfié, des minerais critiques, des réseaux électriques, des centres de calcul, une logistique arctique et des infrastructures capables de s’insérer dans les chaînes mondiales de valeur. Le Canada offre tout cela sur le papier, mais le bloque souvent dans la pratique : autorisations longues, compétences divisées entre gouvernement fédéral et provinces, consultations complexes avec les communautés autochtones, contraintes environnementales, contentieux, oppositions politiques internes.
Le Bureau des grands projets est né précisément pour surmonter cette paralysie. Son mandat concerne les ports, les chemins de fer, les corridors énergétiques, les mines critiques et les initiatives liées à l’énergie propre, c’est-à-dire les secteurs dans lesquels se joue la nouvelle souveraineté économique. Mais un bureau ne suffit pas à transformer un pays fédéral, fragmenté et prudent en machine décisionnelle rapide. Voilà la contradiction : Ottawa veut se comporter comme une puissance géoéconomique, mais conserve des réflexes administratifs de pays protégé par le marché américain.
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L’évaluation stratégique et militaire est tout aussi importante. L’énergie, les mines critiques, les ports et la capacité industrielle ne sont plus des secteurs civils séparés de la sécurité. Ils constituent la base matérielle de la puissance. Sans cuivre, nickel, uranium, terres rares, gaz, électricité à bas coût, chantiers, chemins de fer et ports, il n’existe pas d’autonomie militaire. Il n’existe pas d’industrie de défense. Il n’existe pas de capacité à soutenir des alliés dans une guerre longue. Ce n’est pas un hasard si, au même moment, le Canada pousse aussi à la création d’une banque internationale de défense, destinée à financer des projets militaires et industriels entre pays alliés, avec l’objectif de la rendre opérationnelle en 2027.
Le point est simple : le Canada veut devenir une arrière-base industrielle de l’Occident, mais il doit encore prouver qu’il sait construire. Si les capitaux émiriens restent immobiles, il ne s’agit pas seulement d’un problème comptable. C’est un signal de faiblesse stratégique. Une puissance qui ne parvient pas à transformer ses ressources naturelles, son espace géographique et le capital étranger en infrastructures opérationnelles perd en crédibilité. Il ne suffit pas d’avoir du pétrole, du gaz, des minerais et de l’eau. Il faut les amener jusqu’au marché, les protéger, les transformer, les exporter, les intégrer dans des filières industrielles et militaires.
Sur le plan géopolitique, Abou Dhabi regarde vers le Canada pour des raisons très précises. Les Émirats veulent diversifier leur projection au-delà du Moyen-Orient, au-delà du Golfe, au-delà de la rente énergétique traditionnelle. Investir au Canada signifie entrer au cœur des ressources nord-américaines sans dépendre totalement de Washington. Cela signifie se positionner sur les minerais critiques, l’énergie, les infrastructures portuaires et l’intelligence artificielle dans un pays stable, riche, peu peuplé et stratégiquement placé entre Atlantique, Pacifique et Arctique.
Pour Carney, en revanche, l’accord avec les Émirats sert à envoyer un message aux États-Unis : le Canada ne veut pas être seulement l’arrière-cour septentrionale de l’économie américaine. Il veut attirer les capitaux du Golfe, d’Asie, d’Europe, bâtir son propre réseau de partenariats et réduire sa vulnérabilité face à son voisin du Sud. Mais l’autonomie ne se proclame pas : elle s’organise. Et c’est précisément là qu’Ottawa trébuche.
Le scénario économique le plus favorable serait celui d’une sélection rapide des projets réellement prêts à démarrer : gaz naturel liquéfié sur la côte pacifique, renforcement des ports, corridors ferroviaires, mines critiques, réseaux électriques et centres de calcul alimentés par une énergie stable. Dans ce cas, les capitaux émiriens pourraient devenir un accélérateur de la nouvelle politique industrielle canadienne, en attirant également fonds de pension, banques et investisseurs privés.
Le scénario intermédiaire est le plus probable : certains projets partiront, mais lentement, après de longues négociations entre gouvernement fédéral, provinces, communautés locales et investisseurs. Abou Dhabi restera en observation, sans rompre la relation, mais déplacera une partie de son attention vers des pays plus rapides.
Le scénario le plus négatif serait celui d’une promesse évaporée : des milliards annoncés, des sommets célébrés, des communiqués solennels, mais peu de chantiers réels. Ce serait un dommage politique pour Carney et un dommage géoéconomique pour le Canada. Car, dans le nouveau monde, ce n’est pas celui qui possède les ressources qui gagne, mais celui qui parvient à les transformer en puissance.
La leçon est brutale. Le capital mondial n’attend pas les temps de la bureaucratie. Les Émirats ont mis l’argent sur la table. Il revient maintenant au Canada de démontrer qu’il est un État capable de décider.
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