DÉCRYPTAGE – Cuba relève le seuil : État de guerre et pays dans le noir

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La doctrine du siège comme instrument de gouvernement
La Havane a réactivé un « état de guerre » et rappelé la doctrine de la « guerre de tout le peuple », élaborée dans les années quatre-vingt sous Fidel Castro : mobilisation générale, appareil militaire en alerte maximale, société organisée comme arrière-front permanent. C’est un choix qui s’adresse d’abord à l’intérieur. Quand un régime sent vaciller la cohésion sociale, la formule de « l’agression extérieure » devient une couverture politique : elle resserre les rangs, justifie des mesures extraordinaires, réduit l’espace du désaccord à une question de sécurité nationale.
Le contexte, pourtant, est plus concret que la rhétorique. La montée des tensions avec Washington, après l’opération menée au Venezuela qui a abouti à la capture de Nicolás Maduro, offre au pouvoir cubain un argument idéal : présenter les événements régionaux comme la preuve que le risque d’un choc direct existe réellement. Le deuil officiel pour la mort de 32 soldats cubains lors de l’intervention américaine à Caracas est converti en certificat politique de l’urgence : pas seulement une perte, mais la démonstration que « la guerre est déjà là », même si, pour l’instant, elle reste hors des frontières.
À lire aussi : ANALYSIS – Marco Rubio: The Cuban-American Pivot of Trumpian America Facing an Agonizing Castroism
Díaz Canel en uniforme et la politique de la mobilisation
Miguel Díaz Canel a durci le ton et choisi les symboles : uniforme militaire, cérémonies de temps de guerre, déclarations de non reddition. C’est un langage qui ne cherche pas à convaincre les États-Unis, mais à discipliner la société cubaine. Le message est simple : demander des compromis ou des réformes alors que « la patrie est en danger » revient automatiquement à être relégué du côté de la trahison.
Les exercices annoncés, avec simulations d’embuscades, pose de mines et manœuvres de défense territoriale, s’inscrivent dans la même logique : afficher la préparation, construire l’image d’un pays compact, faire comprendre que toute crise sera traitée comme un affrontement existentiel. Sur le plan militaire, toutefois, la vraie question n’est pas la quantité de propagande produite, mais la capacité réelle à tenir dans la durée sans logistique, sans carburants, sans pièces de rechange, sans maintenance.
Évaluation militaire : Dissuasion pauvre, risque élevé
La « guerre de tout le peuple » est une doctrine adaptée aux pays qui ne peuvent rivaliser technologiquement avec l’adversaire et misent sur l’usure : rendre coûteuse toute opération venue de l’extérieur, multiplier les obstacles, transformer le territoire en piège. C’est une dissuasion pauvre, mais pas forcément inefficace. Le point critique est ailleurs : la mobilisation permanente consume ressources et stabilité. Si l’économie est en apnée, l’état d’alerte devient une posture payée chaque jour.
De plus, un climat de guerre augmente la probabilité d’incidents et d’erreurs de calcul : un épisode naval, une arrestation, une provocation, un sabotage réel ou présumé. Quand on gouverne par l’alarme, l’alarme finit par dicter l’agenda.
À lire aussi : ANALYSE – Marco Rubio : Le pivot cubano-américain de l’Amérique trumpienne face au castrisme agonisant
Scénarios économiques : La crise de l’énergie comme détonateur social
Pendant qu’on parle de guerre, Cuba est dans le noir. Le gouvernement a admis que le manque de gazole est la cause principale de l’augmentation des coupures de courant. La production distribuée, celle qui devrait compenser les défaillances du réseau principal, est presque à l’arrêt faute de carburant. À cela s’ajoutent les problèmes structurels : des unités thermoélectriques hors service et des opérations de maintenance qui réduisent encore la capacité.
Ici, la « guerre » prend un visage quotidien : usines au ralenti, chaîne du froid interrompue, services qui se dégradent, transports compliqués, familles contraintes de s’adapter. Dans une économie déjà fragile, l’énergie n’est pas un détail technique : c’est la condition minimale de la vie sociale. Et chaque heure sans électricité érode la crédibilité du pouvoir plus sûrement que mille discours.
Premier scénario : rationnement plus dur et contrôle plus strict, avec le risque de faire exploser la colère dans les quartiers et d’alimenter une nouvelle vague d’émigration.
Deuxième scénario : recherche fébrile de fournitures et de financements extérieurs, au prix d’un coût politique et de dépendances que le régime, en parole, dénonce.
Troisième scénario : trêve tactique sur le plan régional, moins d’idéologie et plus de pragmatisme, si l’objectif devient d’éviter que l’effondrement énergétique ne se transforme en crise de régime.
Géopolitique et géoéconomie : L’île comme levier, et comme otage
Cuba tente de se présenter comme un avant-poste assiégé, mais elle risque en réalité de devenir l’otage de sa propre position. La crise vénézuélienne et la nouvelle tension avec Washington réduisent les marges : chaque choix de La Havane est lu comme un alignement, chaque difficulté interne comme une vulnérabilité exploitable.
Sur le plan géoéconomique, le nœud est clair : énergie et sécurité se mêlent. Quand le carburant manque, l’État doit choisir s’il l’affecte à la production électrique, aux transports, à l’appareil militaire, aux services essentiels. Et quand la couverture est trop courte, la propagande de la mobilisation sert aussi à justifier les coupes et les privations.
La conclusion est simple et amère : proclamer un « état de guerre » peut souder un temps, mais cela n’allume pas une ampoule. Si l’île continue de s’éteindre, la rhétorique du siège risque de ne pas protéger le régime : elle risque d’en révéler le talon d’Achille, précisément ce que les symboles en uniforme voudraient dissimuler.
À lire aussi : Interview de Nicolas VIDAL : le punch et le putsch !
#Cuba, #LaHavane, #DíazCanel, #EtatDeGuerre, #GuerreDeToutLePeuple, #Blackout, #CoupuresDeCourant, #CriseEnergetique, #PenurieDeCarburant, #Gazole, #ReseauElectrique, #Thermoelectrique, #SecuriteNationale, #Mobilisation, #Propagande, #Dissuasion, #RisqueDEscalade, #IncidentMilitaire, #Geopolitique, #Goeconomie, #EtatsUnis, #Washington, #Sanctions, #Embargo, #Venezuela, #Maduro, #Caracas, #CriseRegionale, #AmeriqueLatine, #Souverainete, #RegimeCubain, #ControleSocial, #Exode, #Migration, #Rationnement, #Stabilite, #CriseDuRegime, #ConflitHybride, #Realpolitik, #AnalyseStrategique

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
Ouvrages en italien
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
Liens utiles
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis
