DÉCRYPTAGE – Égypte et Turquie, l’énergie comme diplomatie de la nécessité

DÉCRYPTAGE – Égypte et Turquie, l’énergie comme diplomatie de la nécessité

lediplomate.media — imprimé le 11/06/2026
Égypte et Turquie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La crise du détroit d’Ormuz produit un effet qui dépasse largement la hausse des prix de l’énergie. Elle redessine les priorités stratégiques des pays importateurs, les contraignant à rechercher des routes alternatives, des infrastructures plus flexibles et des alliances moins idéologiques. C’est dans ce cadre que s’inscrit le rapprochement énergétique entre l’Égypte et la Turquie, deux puissances régionales qui se sont longtemps regardées avec méfiance et qui découvrent aujourd’hui, dans la sécurité des approvisionnements, un terrain concret de convergence.

La rencontre de Bakou entre le ministre égyptien du Pétrole Karim Badawi et le ministre turc de l’Énergie Alparslan Bayraktar n’est donc pas un simple épisode diplomatique. Elle signale une transformation plus large : Ankara et Le Caire cherchent à traduire la normalisation politique en coopération économique, industrielle et énergétique. Le dossier concerne le gaz naturel, le gaz naturel liquéfié, les infrastructures de regazéification, les activités minières, les investissements d’entreprise et l’utilisation intégrée des réseaux énergétiques des deux pays.

La Méditerranée orientale redevient centrale

La crise d’Ormuz accroît la valeur stratégique de la Méditerranée orientale. Si le Golfe persique devient moins sûr, ou même seulement plus coûteux, toute alternative logistique acquiert un poids politique supérieur. L’Égypte dispose de terminaux, d’infrastructures portuaires et d’une position géographique essentielle entre Méditerranée, mer Rouge et canal de Suez. La Turquie, de son côté, ambitionne depuis des années de devenir un carrefour énergétique entre le Caucase, la mer Noire, l’Asie centrale, la Méditerranée et les marchés européens.

La coopération entre les deux pays ne concerne donc pas seulement le commerce bilatéral. Elle touche à la possibilité de créer un système plus articulé de sécurité énergétique régionale. L’Égypte peut offrir des capacités d’importation, de regazéification et de distribution ; la Turquie peut mettre en avant son expérience technique, ses infrastructures mobiles, ses sociétés publiques et une diplomatie énergétique de plus en plus active.

L’accord entre la société turque BOTAS et l’entreprise égyptienne EGAS pour l’utilisation en Égypte d’une unité flottante de stockage et de regazéification a déjà indiqué la direction. Pour Ankara, il s’agit d’exporter non seulement du gaz ou des services, mais aussi une capacité technologique et infrastructurelle. Pour Le Caire, cela signifie accroître sa flexibilité à un moment où la production nationale de gaz diminue alors que la demande intérieure reste élevée.

L’Égypte entre vulnérabilité énergétique et ambition régionale

La donnée la plus importante est le recul de la production égyptienne de gaz. Le passage de plus de 6 milliards de pieds cubes par jour en 2021 à environ 3,5 milliards en avril 2025 révèle une vulnérabilité structurelle. L’Égypte, qui a longtemps cherché à se présenter comme une plateforme énergétique régionale, doit désormais composer avec une réalité plus complexe : moins de production interne, davantage de besoins d’importation, une exposition accrue aux prix internationaux.

Cette situation réduit les marges financières du Caire et augmente l’importance des infrastructures flexibles, surtout celles liées au gaz naturel liquéfié. Si l’Égypte parvient à attirer des investissements, à augmenter ses capacités de regazéification et à mieux intégrer ses infrastructures avec celles de la Turquie, elle pourra atténuer sa fragilité et relancer son rôle de pont énergétique entre l’Afrique, la Méditerranée et le Moyen-Orient.

Mais le problème demeure économique. Importer davantage de gaz signifie supporter des coûts plus élevés, surtout dans une phase de tension sur les marchés. Pour un pays déjà confronté aux difficultés monétaires, à l’endettement, à l’inflation et à la dépendance à l’égard des soutiens extérieurs, la sécurité énergétique devient aussi une question de sécurité financière. Il ne s’agit pas seulement d’avoir du gaz, mais de pouvoir le payer sans compromettre la stabilité intérieure.

Ankara exporte infrastructures et influence

Pour la Turquie, le dossier est encore plus intéressant. Ankara ne cherche pas seulement de nouveaux marchés. Elle cherche une profondeur stratégique. Exporter des infrastructures énergétiques vers l’Égypte signifie entrer dans l’un des principaux marchés d’Afrique du Nord, consolider la présence turque en Méditerranée orientale et réduire l’isolement accumulé durant les années de rivalité avec Le Caire.

La Turquie a compris que la puissance régionale ne se mesure pas seulement aux bases militaires, aux drones, aux flottes et aux accords de défense. Elle se mesure aussi aux conduites, aux terminaux, aux navires de regazéification, aux contrats de fourniture et aux sociétés publiques capables d’opérer au-delà des frontières. L’énergie devient ainsi un instrument d’influence, une forme de diplomatie économique et un levier de pénétration stratégique.

La crise d’Ormuz renforce cette approche. Plus le Golfe devient instable, plus la valeur des routes alternatives et des plateformes énergétiques intermédiaires augmente. Ankara peut se présenter comme un acteur capable de relier l’Asie centrale, le Caucase, la Méditerranée et l’Europe. Dans cette vision, la relation avec l’Égypte n’est pas un détail : elle est une pièce essentielle.

Évaluation géopolitique

Le rapprochement entre l’Égypte et la Turquie possède également une signification politique profonde. Les deux pays ont été rivaux en Libye, en Méditerranée orientale, dans le dossier des Frères musulmans et dans les dynamiques plus larges du monde arabe. La normalisation indique que les urgences économiques et stratégiques prennent le dessus sur les fractures idéologiques.

Cela ne signifie pas que la rivalité a disparu. Cela signifie que les deux parties ont intérêt à la contenir. L’Égypte a besoin d’investissements, d’énergie et de marges diplomatiques. La Turquie a besoin de marchés, de reconnaissance régionale et de canaux d’influence. Toutes deux savent que la Méditerranée orientale ne peut pas être gouvernée uniquement par la confrontation.

Dans cette perspective, l’énergie devient un langage commun. Elle n’efface pas les divergences, mais permet de construire des intérêts partagés. Et c’est souvent à partir des intérêts matériels, plus que des déclarations politiques, que naissent les rapprochements les plus solides.

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Évaluation stratégique et militaire

La crise d’Ormuz montre une fois de plus combien les routes énergétiques sont vulnérables. Un détroit bloqué ou menacé peut produire des effets mondiaux. D’où l’importance croissante des infrastructures redondantes : terminaux de gaz naturel liquéfié, navires de regazéification, oléoducs, gazoducs, ports, dépôts, réseaux électriques et capacités de stockage.

Du point de vue militaire, l’Égypte contrôle une zone décisive entre la Méditerranée, Suez et la mer Rouge. La Turquie dispose d’une marine ambitieuse, de bases avancées, d’une industrie militaire en croissance et d’une projection de plus en plus marquée vers l’Afrique, le Levant et la mer Noire. Une coopération énergétique plus étroite n’implique pas automatiquement une alliance militaire, mais elle peut réduire le risque d’affrontement et créer des mécanismes de coordination indirecte.

Le point essentiel est celui-ci : la sécurité énergétique ne peut plus être séparée de la sécurité maritime. Celui qui contrôle les ports, les passages obligés, les terminaux et les infrastructures mobiles possède un avantage stratégique. L’Égypte et la Turquie, chacune à sa manière, l’ont compris.

Scénarios économiques et géoéconomiques

Sur le plan géoéconomique, l’objectif turc de porter les échanges avec l’Égypte de 9 à 15 milliards de dollars révèle la nature concrète du rapprochement. Nous ne sommes pas devant une simple détente diplomatique, mais face à une tentative de construire une interdépendance. Plus le commerce, l’énergie, les investissements et les infrastructures communes augmentent, plus il devient coûteux de revenir à une rivalité ouverte.

Pour l’Égypte, la coopération avec Ankara peut contribuer à diversifier fournisseurs, technologies et capitaux. Pour la Turquie, le marché égyptien permet d’étendre l’action de ses entreprises énergétiques et de renforcer sa position en Afrique. Pour les deux pays, la Méditerranée orientale peut se transformer d’espace de compétition en espace de convenance réciproque.

Une question de fond demeure toutefois : cette coopération suffira-t-elle à compenser l’instabilité du Golfe, la pression sur les prix et la fragilité financière des pays importateurs ? La réponse, pour l’instant, doit rester prudente. Elle peut aider, mais elle ne peut pas tout résoudre. Les infrastructures exigent du temps, des investissements et de la stabilité politique. Pourtant, dans la phase actuelle, même une capacité supplémentaire d’importation ou de regazéification peut devenir décisive.

La diplomatie des infrastructures

La véritable nouveauté est que l’Égypte et la Turquie semblent avoir choisi une voie pragmatique. Non pas une réconciliation sentimentale, mais une diplomatie des infrastructures. Gaz, ports, unités de regazéification, mines et investissements deviennent des instruments pour reconstruire la confiance et peser davantage dans un système international de plus en plus instable.

La crise d’Ormuz accélère ce processus. Lorsque les routes traditionnelles vacillent, les États cherchent des alternatives. Lorsque l’énergie devient plus chère, la politique revient à la géographie. Et lorsque la géographie redevient centrale, des pays comme l’Égypte et la Turquie retrouvent du poids.

La Méditerranée orientale, longtemps présentée comme un théâtre de rivalités insolubles, peut ainsi devenir aussi un espace de négociation. Non par idéalisme, mais par nécessité. Et dans la politique internationale, la nécessité est souvent plus forte que la sympathie.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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