PORTRAIT – Thucydide et la guerre du Péloponnèse, de Athènes et Sparte à Washington et Pékin.

Par Le Diplomate
Alors que depuis plusieurs années la tension monte entre les États-Unis et la Chine, les 14 et 15 mai 2026, Trump s’est rendu au sommet de Pékin où le président Xi Jinping a explicitement évoqué le piège de Thucydide. Preuve qu’aujourd’hui encore, les analyses de l’historien et stratège réaliste vieux de plus de deux mille cinq cents ans, remises d’actualité par Graham Allison, restent pertinentes pour comprendre la rivalité entre les grandes puissances de notre monde et les mécanismes de montée et de déclin de ces empires.
Thucydide, le premier historien réaliste
Homme politique, stratège et historien athénien né en 465 avant J.-C., et mort entre 400 et 395 avant J.-C., Thucydide est l’auteur de La Guerre du Péloponnèse, récit détaillé de la guerre qui opposa Athènes à Sparte pendant près de 30 ans. Ce texte est le premier récit historique qui cherche les causes profondes d’un conflit au-delà des prétextes apparents. Ce qui contrastait fortement avec les récits de son époque, marquant une rupture décisive avec Hérodote en mettant fin aux dieux et au destin comme moteurs de l’histoire, pour les remplacer par le rapport de force entre cités et le calcul humain. Pour Thucydide, les États agissent avant tout selon leurs intérêts, leur sécurité et leur puissance. Les considérations morales ou idéologiques y jouent souvent un rôle secondaire. Sa pensée inspire aujourd’hui ce qu’on appelle le réalisme en relations internationales.
Selon lui, les guerres naissent souvent de la peur qu’inspire une puissance montante à une puissance établie. Et c’est précisément ce qui va engendrer cette dynamique de déséquilibre avec la montée en puissance d’Athènes, puissance maritime, commerciale, démocratique, impérialiste et expansionniste, qui déclenchera la crainte de Sparte, puissance terrestre, fermée, conservatrice et garante d’un ordre établi.
Grâce à la Ligue de Délos, Athènes contrôle les routes commerciales de toute la mer Égée, impose ses monnaies, ses mesures, et s’enrichit considérablement au détriment de ses « alliés ». Ce qui va renforcer son hégémonie économique et maritime, et alimenter la crainte de Sparte et de ses alliés, rendant selon Thucydide la guerre inévitable. Après trois incidents qui mettront le feu aux poudres, notamment l’affaire de Corcyre, l’affaire de Potidée qui humilient Corinthe alliée de Sparte, et le décret mégarien par lequel Athènes impose un embargo commercial total contre une cité alliée de Sparte, l’assemblée spartiate vote finalement la guerre, estimant que la Paix de Trente ans a été violée. Le conflit durera près de trois décennies et s’achèvera par la chute d’Athènes, non pas sous les coups de Sparte, mais épuisée par sa propre hubris et son expédition désastreuse en Sicile.
Ce qui rend l’analyse de Thucydide si singulière, et moderne, c’est précisément cette distinction entre les prétextes immédiats, les incidents de Corcyre, Potidée ou Mégare, et la cause structurelle et profonde : la montée en puissance d’Athènes et la peur existentielle qu’elle génère chez Sparte. Une distinction que l’on retrouve, deux mille cinq cents ans plus tard, au cœur de la rivalité sino-américaine.
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Le piège de Thucydide, ou la mécanique de la guerre inévitable
C’est au politologue américain Graham Allison, professeur à l’Université Harvard, que l’on doit la formalisation contemporaine de ce mécanisme. Au début des années 2010, il forge l’expression « piège de Thucydide » pour désigner le risque de guerre qui émerge structurellement lorsqu’une puissance montante vient défier une puissance dominante. En recensant seize configurations historiques similaires sur cinq siècles, son équipe établit que douze d’entre elles ont débouché sur un conflit armé. Une statistique qui a traversé les cercles diplomatiques et universitaires des deux côtés du Pacifique.
Mais le « piège » n’est pas une fatalité mécanique. Il désigne avant tout une dynamique psychologique et stratégique, celle de la peur mal gérée, davantage que l’agression délibérée, qui précipite les nations vers la guerre. Thucydide lui-même ne dit pas que la guerre était inévitable dans l’absolu, il dit qu’elle était rendue inévitable par les choix des hommes, par leurs calculs erronés, par leur hubris. C’est là toute la modernité de son propos.
Il faut également nuancer le concept d’Allison. De nombreux spécialistes de la Grèce antique soulignent que le terme de « piège » suggère que Sparte aurait commis une erreur en 431 avant J.-C., or Thucydide montre au contraire qu’elle avait de bonnes raisons de craindre l’ascension athénienne. Athènes était alors devenue la principale puissance navale des Balkans et de la mer Égée, attirant à elle les alliés de Sparte les uns après les autres. Le parallèle n’est donc pas une grille de lecture mécanique, mais un avertissement : les grandes rivalités de puissance suivent des logiques qui dépassent souvent les intentions des acteurs qui les vivent.
Washington et Pékin, ou Sparte et Athènes au XXIe siècle
Les parallèles sont troublants. D’un côté, les États-Unis, une puissance établie, garante depuis 1945 d’un ordre international libéral, dotée d’un réseau d’alliances sans équivalent, qui voient avec une anxiété croissante une autre civilisation remettre en question leur suprématie. De l’autre, la Chine, une puissance montante, commerçante, expansionniste sur les mers et dans les institutions internationales, dont la croissance économique a été trois fois supérieure à celle des Américains sur les dernières décennies, et qui surpasse aujourd’hui les États-Unis dans plusieurs secteurs industriels stratégiques.
Les Routes de la Soie chinoises, vaste réseau d’infrastructures et d’investissements déployé sur plus de soixante pays, peuvent être lues comme l’équivalent contemporain de la Ligue de Délos athénienne : une initiative présentée comme coopérative et mutuellement bénéfique, mais qui crée en réalité des zones d’influence et de dépendance économique croissante autour de Pékin. Washington, à l’image de Sparte, cherche à contenir cette expansion par des coalitions d’alliés, l’AUKUS, le Quad, les restrictions technologiques imposées aux semi-conducteurs, tandis que Pékin consolide son poids militaire en mer de Chine méridionale.
C’est dans ce contexte que Xi Jinping lui-même s’est emparé du concept. Lors de sa rencontre avec le leader de la majorité sénatoriale américaine Chuck Schumer en octobre 2023, il déclarait : « Le piège de Thucydide n’est pas inévitable, et la planète est assez vaste pour accueillir le développement et la prospérité commune de la Chine et des États-Unis. » Une formule diplomatique, certes, mais aussi un aveu de Pékin qui suit de très près la mécanique thucydidéenne, et qui entend peser sur sa résolution.
Pourtant, plusieurs éléments distinguent fondamentalement notre époque de la Grèce du Ve siècle avant J.-C. L’arme nucléaire impose une dissuasion absolue qu’Athènes et Sparte ne connaissaient pas. L’interdépendance économique entre Washington et Pékin est sans équivalent antique, avec les deux premières économies mondiales sont étroitement imbriquées dans leurs chaînes de production, leurs marchés financiers et leurs échanges commerciaux. Et les institutions multilatérales, ONU, OMC, FMI, qui offrent des espaces de négociation que la diplomatie grecque ne possédait qu’en germe.
Reste alors la question que Thucydide posait déjà en son temps, et que ni Allison, ni Xi, ni les stratèges de Washington n’ont véritablement tranchée : peut-on sortir du piège ? L’historien athénien nous offre une réponse en creux. Ce n’est pas la puissance qui conduit à la guerre mais la peur mal nommée, mal communiquée, mal gérée. Athènes n’a pas perdu parce qu’elle était trop forte. Elle a perdu parce qu’elle a cru qu’aucune limite ne lui était assignée. Le vrai piège de Thucydide n’est peut-être pas structurel, mais belle et bien humain.
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