DÉCRYPTAGE – F-35 à la Turquie, le prix géopolitique du dégel entre Trump et Erdogan

DÉCRYPTAGE – F-35 à la Turquie, le prix géopolitique du dégel entre Trump et Erdogan

lediplomate.media — imprimé le 11/07/2026
F-35 à la Turquie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Ankara redevient indispensable

L’ouverture de Donald Trump à la vente des F-35 à la Turquie n’est pas seulement une affaire d’avions de combat. C’est le signal d’un changement d’équilibre au sein de l’Otan, en Méditerranée orientale et dans le Moyen-Orient élargi. Le président américain a annoncé la levée des sanctions contre Ankara et a laissé entendre que le retour turc dans le programme des chasseurs de cinquième génération était désormais sur la table. Recep Tayyip Erdogan obtient ainsi un résultat politique important : après des années de tensions avec Washington, la Turquie n’est plus traitée comme un allié problématique à punir, mais comme une puissance régionale à récupérer.

Le point est clair. Les États-Unis ont besoin de la Turquie. Ils en ont besoin en mer Noire, où Ankara contrôle les détroits et conserve des canaux avec Moscou et Kiev. Ils en ont besoin au Moyen-Orient, où la Turquie pèse en Syrie, regarde vers l’Irak, conditionne la question kurde et entretient avec le monde islamique des relations oscillantes mais décisives. Ils en ont besoin en Méditerranée orientale, où l’énergie, les bases militaires, les routes maritimes et les rivalités avec la Grèce, Chypre et Israël composent une partie beaucoup plus vaste que la simple appartenance formelle à l’Otan.

Les S-400 et la blessure jamais refermée

La fracture remonte à l’achat turc des systèmes russes S-400. En 2020, Washington sanctionna Ankara et l’exclut du programme F-35, en soutenant que la présence de technologie russe pouvait compromettre la sécurité de l’appareil américain. La Turquie contesta cette décision, la qualifiant d’injuste et d’illégitime. En réalité, derrière le différend technique se cachait un problème politique : Erdogan avait démontré qu’il pouvait acheter des armes à Moscou tout en restant dans l’Otan.

Pour les États-Unis, c’était un défi inacceptable. Pour Ankara, c’était au contraire une déclaration d’autonomie stratégique. Aujourd’hui, Trump semble vouloir clore cette phase, mais le nœud juridique demeure. Le Congrès américain a interdit la vente des F-35 à la Turquie tant qu’Ankara conservera les S-400. La volonté de la Maison-Blanche ne suffit donc pas : il faut trouver une voie politique et légale pour dépasser les résistances parlementaires.

Les dix-huit députés américains qui ont demandé de bloquer toute vente rappellent précisément cela : la question n’est pas seulement diplomatique, elle concerne aussi la crédibilité des sanctions américaines et la protection de la technologie militaire des États-Unis.

La valeur militaire des F-35

Du point de vue militaire, l’entrée de la Turquie parmi les utilisateurs des F-35 aurait un poids considérable. La Turquie dispose déjà de forces armées nombreuses, d’une industrie militaire en forte croissance et d’une position géographique exceptionnelle. Avec les F-35, Ankara renforcerait sa capacité de pénétration aérienne, de collecte de renseignements, de coordination opérationnelle et de frappe de précision.

Le chasseur n’est pas seulement un avion. C’est une plateforme de commandement, de surveillance et de guerre en réseau. Celui qui le possède entre dans un système intégré de capteurs, de liaisons, de données et de capacités d’attaque. C’est pourquoi Israël s’oppose avec tant de force à cette vente. Benjamin Netanyahu redoute que la Turquie devienne le deuxième pays de la région, après Israël, à disposer d’un tel instrument. Le problème n’est pas seulement l’avion en lui-même, mais la modification de l’équilibre régional.

Israël a construit pendant des décennies sa supériorité militaire qualitative sur la certitude d’être l’acteur technologiquement le plus avancé du Moyen-Orient. Si Ankara recevait elle aussi les F-35, cette supériorité resterait réelle, mais elle serait moins exclusive. Et dans une relation désormais détériorée entre Israël et la Turquie, cela suffit à expliquer la dureté de la réaction israélienne.

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Netanyahu contre Erdogan

Les mots de Netanyahu sont lourds. Définir la Turquie comme un pays hostile, conditionné par les Frères musulmans et dirigé par un président qui menace Israël signifie déplacer le différend du terrain militaire vers le terrain idéologique. Israël ne considère pas Erdogan comme un allié difficile, mais comme un adversaire politique qui utilise la cause palestinienne, la rhétorique islamique et l’influence régionale pour accroître son propre rôle.

Ankara, elle aussi, ne ménage pas ses accusations. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a défini Israël comme un poids désormais insupportable pour l’humanité. La réponse israélienne, qui parle d’incitation au génocide, confirme le niveau de l’affrontement. Dans ce climat, les F-35 deviennent bien plus qu’une fourniture militaire : ils deviennent un message politique sur la hiérarchie des puissances amies de Washington.

Trump, toutefois, semble vouloir tenir tous les fils ensemble. D’un côté, il écoute Netanyahu ; de l’autre, il récompense Erdogan. C’est la logique du négociateur plus que celle de l’allié idéologique : aucun rapport n’est sacré, tout peut être recalculé en fonction de l’utilité du moment.

Les scénarios économiques

La partie possède aussi un contenu économique considérable. Le retour de la Turquie dans le programme F-35 signifierait des commandes de plusieurs milliards, la réouverture de canaux industriels et le renforcement des liens entre appareils militaires et productifs. Ankara était déjà impliquée dans la chaîne de production de l’appareil avant son exclusion. Son retour ne serait pas seulement un achat, mais une possible réintégration dans un circuit technologique et industriel de très haute valeur.

Pour Washington, vendre les F-35 à la Turquie signifie consolider un marché, réduire le risque qu’Ankara continue à se tourner vers la Russie ou la Chine, et ramener la modernisation militaire turque sous contrôle américain. Pour Erdogan, en revanche, cela signifierait obtenir du prestige, des capacités opérationnelles et une reconnaissance politique.

Il y a ensuite le front énergétique et géoéconomique. La Turquie veut être un carrefour entre l’Asie, la Russie, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Europe. Gaz, corridors commerciaux, ports, oléoducs, bases militaires et industrie de la défense composent un dessin unique. Une Turquie réadmise au cœur technologique de l’Otan devient plus forte aussi dans les négociations économiques avec l’Union européenne, avec Moscou, avec le Golfe et avec la Chine.

L’Iran comme arrière-plan de la négociation

L’Iran apparaît également dans les propos de Trump. Le président américain a loué Ankara pour ne pas s’être rangée aux côtés de Téhéran pendant la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran. C’est une phrase révélatrice. Washington mesure aujourd’hui la loyauté des alliés non seulement sur la carte de l’Otan, mais aussi sur leur disponibilité concrète à ne pas entraver la stratégie américaine dans les moments de crise.

La Turquie n’est pas devenue pro-israélienne, pas plus qu’elle n’a abandonné ses ambitions autonomes. Mais elle n’a pas rompu avec Washington sur la crise iranienne. Pour Trump, cela suffit à justifier une récompense politique. Le message adressé aux Européens est tout aussi clair : ceux qui servent les intérêts américains sont écoutés, ceux qui hésitent sont réprimandés.

Une Otan moins disciplinée, mais plus nécessaire

Le cas turc démontre que l’Otan n’est plus l’alliance ordonnée de la guerre froide. C’est un système traversé par des contradictions : la Turquie achète des systèmes russes mais reste indispensable ; Israël n’est pas membre de l’Otan mais influence les décisions américaines ; le Congrès freine la Maison-Blanche ; Trump utilise l’Alliance comme un marché politique ; Erdogan transforme chaque crise en levier de négociation.

La possible vente des F-35 à Ankara ne referme pas une fracture. Elle la repousse plus loin. Les États-Unis veulent récupérer la Turquie sans perdre Israël. La Turquie veut obtenir la technologie américaine sans renoncer à sa propre autonomie. Israël veut conserver sa supériorité militaire régionale sans rompre avec Trump. Le Congrès veut défendre la loi sans paraître responsable d’une nouvelle crise avec Ankara.

Dans cette partie, personne ne raisonne plus en termes de fidélité abstraite. Ce qui compte, ce sont la position géographique, l’industrie militaire, les routes énergétiques, la capacité de pression et l’utilité stratégique. La Turquie l’a compris depuis longtemps. L’Europe, peut-être, beaucoup moins.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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