ANALYSE – L’ASEAN au cœur de la tempête : Comment survivre entre deux empires ?

Par la rédaction du Diplomate média
Il y a des régions du monde que la géographie a condamnées à être des enjeux avant d’être des acteurs. L’Asie du Sud-Est est de celles-là. Coincée entre la Chine colossale au nord et le Pacifique américain à l’est, bordée de détroits stratégiques qui conditionnent le commerce mondial, Malacca, Lombok, la mer de Chine méridionale, cette mosaïque de onze États réunis sous le sigle de l’ASEAN se trouve aujourd’hui au cœur de la plus grande rivalité géopolitique du XXIe siècle. D’un côté, la Chine de Xi Jinping, qui considère cette mer comme son lac intérieur et la région comme sa zone naturelle d’influence. De l’autre, les États-Unis de Donald Trump, revenus au protectionnisme offensif, qui continuent de projeter leur puissance militaire dans l’Indo-Pacifique tout en redistribuant leurs cartes économiques à leur avantage exclusif. Entre ces deux colosses, les dix, et désormais onze avec l’entrée du Timor-Leste en octobre 2025, membres de l’ASEAN pratiquent depuis des décennies l’art difficile de l’équilibrisme. En mai 2026, à Cebu, le 48e sommet de l’organisation a réuni ses dirigeants dans un contexte de crise aiguë : guerre au Moyen-Orient, perturbations énergétiques majeures, guerre commerciale sino-américaine en recomposition constante. La question n’est plus de savoir si la rivalité sino-américaine va bouleverser l’ordre régional. Elle est déjà en train de le faire. La question est de savoir si l’ASEAN saura en faire une chance plutôt qu’un piège.
L’archipel stratégique : géographie d’une zone sous tension
La mer de Chine méridionale : un lac ou une frontière ?
Pour comprendre la pression que subit l’ASEAN, il faut commencer par la carte. La mer de Chine méridionale est l’un des espaces maritimes les plus stratégiques de la planète. Chaque année, plus de cinq mille milliards de dollars de marchandises y transitent, soit environ un tiers du commerce maritime mondial. Pékin revendique la quasi-totalité de cet espace via la fameuse « ligne en neuf traits », héritée d’une carte nationaliste de 1947, que la Cour permanente d’arbitrage de La Haye a jugée sans fondement juridique en 2016. La sentence est restée lettre morte : la Chine l’a tout simplement ignorée, tout en continuant d’édifier des îles artificielles et d’y installer des infrastructures militaires.
Les Philippines, qui assurent depuis janvier 2026 la présidence tournante de l’ASEAN, se retrouvent en première ligne de cette confrontation. Sous Ferdinand Marcos Jr., les frictions avec Pékin dans les eaux disputées ont atteint un niveau de tension inédit depuis des années. Garde-côtes chinois utilisant des canons à eau contre des pêcheurs philippins, navires qui se percutent délibérément près du récif de Sabina, coupure des amarres dans les zones de pêche disputées des Spratleys, la mer de Chine méridionale est devenue le théâtre d’une guerre des nerfs permanente dont l’issue déterminera qui, de Pékin ou de l’ASEAN, fixe les règles du jeu maritime régional.
Au sommet de Cebu, les dirigeants ont réaffirmé leur attachement à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer et plaidé pour l’accélération des négociations sur un Code de conduite juridiquement contraignant. Une ambition en projet depuis 2002 et qui bute, vingt-quatre ans plus tard, sur le même obstacle rédhibitoire : la Chine préfère un accord flexible, non contraignant, excluant tout contrôle externe. Pour Manille, Hanoï et Kuala Lumpur, qui ont tous des revendications dans cette zone, c’est inacceptable. Le dialogue avance, mais dans le sens d’une horloge dont personne ne connaît l’heure.
Onze États, onze géographies, onze stratégies
Ce qui rend l’ASEAN si difficile à saisir de l’extérieur, c’est son hétérogénéité profonde. Ce ne sont pas onze pays qui partagent une vision du monde, ce sont onze histoires, onze géographies, onze économies aux intérêts parfois divergents, réunis par le principe du consensus et de la non-ingérence dans les affaires intérieures. C’est à la fois sa force, car aucun membre ne peut être mis en minorité, et sa faiblesse, car aucune décision forte ne peut être prise contre l’avis d’un seul État.
Singapour, cité-État commerçante ultralibérale, dépend du bon fonctionnement des routes maritimes mondiales et cultive des liens étroits avec Washington comme avec Pékin. Le Vietnam, ancien ennemi des États-Unis devenu l’un de leurs partenaires stratégiques préférés, coopère militairement avec Washington tout en maintenant des échanges commerciaux massifs avec la Chine, son voisin et rival historique. La Thaïlande entretient une alliance formelle avec les États-Unis tout en développant des liens infrastructurels avec la Chine. L’Indonésie, première économie de la région avec deux cent soixante-dix millions d’habitants, défend une tradition de non-alignement héritée de Bandung et refuse toute logique de blocs. Le Myanmar est absorbé par une guerre civile qui a tué plus de cinq mille trois cents civils et déplacé trois virgule trois millions de personnes, rendant sa présence au sein du bloc aussi problématique qu’incontournable.
Cette diversité est à la fois la richesse et le talon d’Achille de l’ASEAN dans le face-à-face sino-américain. La Chine le sait, et joue délibérément sur les divergences entre membres pour éviter que le bloc ne parle d’une seule voix. Washington, de son côté, préfère souvent les deals bilatéraux à un engagement collectif avec l’ensemble du groupe, ce qui n’est pas sans creuser les rivalités internes.
La pression des deux empires : entre le marché chinois et la garantie américaine
La Chine, premier partenaire commercial et premier facteur d’inquiétude
Les chiffres sont implacables. La Chine est le premier partenaire commercial de l’ASEAN depuis 2009. Le commerce bilatéral a atteint des niveaux records, alimenté par l’Initiative Ceinture et Route, dont de nombreux membres de l’ASEAN sont des participants actifs, et par le Partenariat économique régional global (RCEP), le plus grand accord de libre-échange du monde, qui lie la Chine, les dix membres de l’ASEAN, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Cette interdépendance économique est réelle, profonde, et pour beaucoup de pays de la région, difficile à remettre en cause sans coût considérable.
Et pourtant, la dépendance économique à l’égard de Pékin est vécue avec une ambivalence croissante. Car derrière les investissements et les flux commerciaux se profile une autre réalité : l’expansion militaire et territoriale de la Chine en mer de Chine méridionale, la pression croissante sur Taiwan qui inquiète les capitales régionales, et un modèle de gouvernance que beaucoup de voisins voient comme une menace à leur propre souveraineté. La Chine apporte des capitaux, mais elle exige aussi, implicitement, que ses partenaires ne prennent pas de positions contraires à ses intérêts stratégiques. Ceux qui l’oublient se heurtent rapidement à des représailles commerciales discrètes mais efficaces.
La guerre commerciale sino-américaine a néanmoins créé une opportunité que la région s’est empressée de saisir. Depuis 2025, les exportations chinoises vers les États-Unis ont chuté vertigineusement, la part des exportations chinoises vers Washington étant tombée à seulement neuf pour cent du total, contre dix-huit pour cent en 2017. Une partie de ces flux s’est redirigée vers l’ASEAN, et surtout, les multinationales cherchant à quitter la Chine pour diversifier leurs chaînes d’approvisionnement, le fameux de-risking, ont massivement investi au Vietnam, en Malaisie, en Thaïlande et en Indonésie. Singapour vient d’accueillir un investissement de vingt-quatre milliards de dollars de Micron dans les semi-conducteurs. La Thaïlande affiche une progression des investissements directs étrangers de plus de cinquante pour cent sur les neuf premiers mois de 2025.
Les États-Unis : garant de sécurité, partenaire imprévisible
Face à la Chine, les États-Unis restent la garantie de sécurité indispensable pour plusieurs membres de l’ASEAN. La présence militaire américaine dans la région, avec les bases aux Philippines, les exercices navals réguliers, les accords de défense bilatéraux, etc., constitue le contrepoids essentiel à l’expansion chinoise. Manille s’appuie sur le traité de défense mutuelle américano-philippin pour résister aux pressions de Pékin en mer de Chine méridionale. Singapour accueille des rotations navales américaines. Le Vietnam, sans être formellement allié de Washington, a considérablement renforcé ses liens militaires avec les États-Unis depuis 2016.
Mais la relation avec Washington est désormais teintée d’une méfiance structurelle qui ne date pas d’hier. Le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025 a rappelé aux pays de l’ASEAN une leçon qu’ils avaient déjà apprise lors du premier mandat : les États-Unis peuvent changer de politique étrangère à la vitesse d’un tweet, abandonner leurs partenaires au profit d’un deal bilatéral plus avantageux, et subordonner leurs engagements régionaux à leurs intérêts nationaux immédiats. La sortie américaine du Partenariat transpacifique en 2017 avait été un traumatisme. La guerre tarifaire tous azimuts de 2025 l’a rouvert.
Trump a certes mené sa tournée asiatique à l’automne 2025, signant des accords commerciaux avec plusieurs pays de la région — dont un accord malaisien prévoyant un accès préférentiel aux produits industriels et agricoles américains en échange d’une clause sur les terres rares. Mais ces deals bilatéraux ne remplacent pas un engagement régional cohérent. Les pays de l’ASEAN se retrouvent dans la position inconfortable de devoir négocier séparément avec Washington, en concurrence les uns avec les autres, sans pouvoir s’appuyer sur la force collective du bloc.
Le sommet de Cebu et la crise du détroit d’Ormuz : quand le Moyen-Orient vient déstabiliser l’Indo-Pacifique
Le 48e sommet de l’ASEAN, organisé à Cebu les 7 et 8 mai 2026, a illustré avec une clarté saisissante à quel point les crises géopolitiques mondiales se percutent désormais en Asie du Sud-Est. Ferdinand Marcos Jr. a dû simplifier drastiquement le format du sommet, initialement prévu sur cinq jours, réduit à trois, en raison de la crise au Moyen-Orient. Depuis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran en février 2026 et l’accord de Genève de juin 2026 prévoyant soixante jours de négociations nucléaires, le détroit d’Ormuz a connu des perturbations majeures affectant directement les approvisionnements énergétiques des économies asiatiques.
La question du pétrole a monopolisé les débats de Cebu. L’ASEAN, dont plusieurs membres sont fortement dépendants des importations énergétiques en provenance du Golfe, s’est retrouvée à devoir gérer d’urgence les conséquences d’une crise qu’elle n’avait pas voulue, dans une région qu’elle ne gouverne pas, entre des puissances auxquelles elle est liée sans pouvoir les contrôler. Les dirigeants ont plaidé pour l’accélération de l’interconnexion énergétique régionale et la ratification de l’Accord de sécurité pétrolière de l’ASEAN. Signal révélateur : face à l’instabilité des approvisionnements exogènes, l’ASEAN cherche à construire une autonomie régionale qu’elle n’a jamais encore réellement atteinte.
La stratégie du non-choix : une doctrine de survie entre deux hégémonies
La centralité de l’ASEAN : un concept défensif élevé en doctrine
Face à la pression des deux grandes puissances, l’ASEAN a développé une doctrine que ses diplomates nomment avec fierté « la centralité de l’ASEAN », l’idée que le bloc doit rester le pivot d’une architecture régionale multilatérale qui ne soit inféodée ni à Washington ni à Pékin. Cette doctrine a une vertu principale : elle préserve la marge de manœuvre des États membres en refusant le choix binaire que les deux grandes puissances cherchent, à leur façon, à imposer. Elle a un défaut symétrique : elle est parfois si attachée à la neutralité de principe qu’elle en devient paralysée sur les sujets qui nécessitent une prise de position ferme.
La crise birmane en est l’illustration la plus douloureuse. Depuis le coup d’État militaire de 2021, l’ASEAN tente de négocier une sortie de crise via son Plan de consensus en cinq points, sans aucun résultat tangible. Plus de cinq mille trois cents civils tués selon l’ONU, trois virgule trois millions de déplacés, et un bloc régional dont aucun membre n’est prêt à voter des mesures contraignantes contre la junte, de peur de créer un précédent d’ingérence interne. C’est la limite structurelle du modèle : le principe de non-ingérence, qui a permis à l’ASEAN de réunir des États aussi différents que Singapour et le Myanmar, l’empêche aussi d’agir quand ses propres membres violent ses valeurs fondamentales.
Les bénéficiaires de la rivalité : le de-risking comme fenêtre d’opportunité
Mais la rivalité sino-américaine n’est pas seulement une menace pour l’ASEAN. Elle est aussi, et peut-être surtout, une opportunité historique. La recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales portée par le de-risking occidental redessine la géographie industrielle de l’Asie à une vitesse que personne n’avait anticipée. Le Vietnam est devenu en quelques années un hub manufacturier de premier plan pour l’électronique et le textile. La Malaisie capte une part croissante des investissements dans les semi-conducteurs. L’Indonésie, riche en nickel indispensable aux batteries des véhicules électriques, négocie sa transition énergétique avec une ambition nouvelle. La région représente désormais près de sept pour cent du PIB mondial et reste l’une des zones les plus ouvertes au commerce, avec des exportations équivalant à plus de soixante pour cent du PIB dans plusieurs économies clés.
Cette dynamique a ses fragilités. Le Vietnam et d’autres économies exportatrices restent fortement dépendants des entreprises étrangères, soixante-dix pour cent des exportateurs vietnamiens sont à capitaux étrangers. La richesse créée par le de-risking peut repartir aussi vite qu’elle est venue si les équilibres géopolitiques se déplacent ou si Washington décide d’imposer de nouveaux tarifs contre des pays qu’il soupçonne de servir de relais aux exportations chinoises. La diversification géographique est une arme à double tranchant : elle attire les investissements, mais elle expose aussi à des pressions que les États de la région ne contrôlent pas.
Le Protocole de Cebu et l’entrée du Timor-Leste : l’ASEAN se regarde dans le miroir
Le fait marquant du sommet de Cebu, au-delà des urgences conjoncturelles, a été l’adoption du Protocole de Cebu modifiant la Charte de l’ASEAN pour intégrer formellement le Timor-Leste parmi les États membres, premier amendement à la Charte depuis son adoption en 2007. Ce geste symbolique dit quelque chose d’important sur l’ambition de l’organisation : s’agrandir, se moderniser, affirmer une présence accrue dans les enceintes multilatérales, et réduire les fractures internes de développement entre les économies les plus avancées à Singapour, en Malaisie, ou en Thaïlande, et les plus fragiles à Myanmar, au Laos, au Cambodge, ou à Timor-Leste.
Le 49e sommet, prévu en novembre 2026 à Pasay, réunira les partenaires extérieurs du bloc dont le Japon, les États-Unis, l’Australie, la Chine et l’Inde, dans ce qui s’annonce comme une confrontation diplomatique majeure sur la gouvernance de l’Indo-Pacifique. L’ASEAN devra y tenir un rôle d’hôte sans se laisser dépouiller de son agenda propre. C’est toute la difficulté de sa position : être le terrain de rencontre des grandes puissances sans devenir leur terrain de manœuvre.
L’équilibriste et le précipice
L’histoire de l’ASEAN est l’histoire d’un équilibrisme permanent entre des forces qui la dépassent. Elle est née en 1967 dans la crainte du communisme et de l’instabilité régionale post-coloniale. Elle a survécu à la Guerre Froide, à la crise financière asiatique de 1997, aux guerres et aux dictatures de ses propres membres, en maintenant un dialogue minimal là où d’autres régions auraient basculé dans la confrontation. Cette résilience n’est pas une faiblesse institutionnelle déguisée, mais une force, peut-être la seule qui permette à onze États aux intérêts aussi divergents de continuer à parler ensemble.
Mais 2026 marque un tournant. La rivalité sino-américaine n’est plus un horizon lointain que des décennies de multilatéralisme pourraient atténuer. Elle est là, dans les eaux de la mer de Chine méridionale, dans les chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs, dans les tarifs douaniers de Trump, dans les investissements de la Ceinture et Route, dans les manœuvres navales au large des Philippines. L’ASEAN ne peut plus seulement gérer le calendrier, elle doit construire une résilience structurelle. Cela passe par l’intégration énergétique, la diversification commerciale, la crédibilité institutionnelle, et, peut-être, la capacité à parler d’une voix plus ferme quand ses intérêts fondamentaux sont en jeu.
La question que pose l’ASEAN au monde de 2026 est d’une portée qui dépasse largement la région : est-il encore possible, dans un monde qui se rebipolarise, de conserver une autonomie stratégique sans choisir son camp ? L’Asie du Sud-Est, avec ses sept cents millions d’habitants et ses dix-huit mille milliards de dollars de PIB collectif, est peut-être le dernier grand espace géopolitique qui parie encore sur le oui. Ce pari mérite d’être suivi, car son résultat dira beaucoup de ce que sera l’ordre mondial du XXIe siècle.
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