DÉCRYPTAGE – Guinée, vers le système du pouvoir militaire

DÉCRYPTAGE – Guinée, vers le système du pouvoir militaire

lediplomate.media — imprimé le 19/03/2026
Le Président Mamadi Doumbouya - Photo officielle
Le Président Mamadi Doumbouya – Photo officielle

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La dissolution des partis et la transformation de l’État

La décision du gouvernement guinéen de dissoudre quarante partis politiques marque un tournant significatif dans la trajectoire politique du pays. Le décret émis par le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation ne se limite pas à retirer le statut légal des formations politiques concernées. Il prévoit aussi le gel de leurs biens, l’interdiction d’utiliser leurs noms, symboles et logos, ainsi que le transfert de leurs propriétés sous la supervision d’un administrateur nommé par l’État. Une mesure qui, dans ses implications concrètes, équivaut à une restructuration forcée de l’ensemble du système politique guinéen.

Parmi les partis visés figurent les trois principaux piliers de l’opposition : l’Union des forces démocratiques de Guinée, le Rassemblement du peuple de Guinée de l’ancien président Alpha Condé et l’Union des forces républicaines. Tous avaient déjà été suspendus plusieurs mois auparavant, dans un contexte marqué par la préparation du référendum constitutionnel et des élections présidentielles de décembre 2025, qui ont consolidé le pouvoir du président Mamady Doumbouya. La dissolution définitive apparaît donc comme l’ultime étape d’une stratégie politique progressive : d’abord la suspension, ensuite l’exclusion électorale, enfin la disparition légale des principales structures de l’opposition.

À lire aussi : TRIBUNE – La France n’est pas (encore) une dictature communiste

La construction d’un système politique contrôlé

Les réactions des dirigeants de l’opposition ont été immédiates. Cellou Dalein Diallo, chef de l’UFDG et figure historique de la vie politique guinéenne, a dénoncé depuis l’exil ce qu’il considère comme un projet délibéré de construction d’un État-parti. Dans cette perspective, la dissolution des formations politiques ne représenterait pas une simple mesure administrative, mais une étape décisive vers la concentration du pouvoir entre les mains de l’appareil présidentiel.

Les mouvements de la société civile parlent eux aussi ouvertement de dérive autoritaire. Selon Ibrahima Diallo, figure du Front national pour la défense de la Constitution, cette mesure formalise de fait l’instauration d’une dictature. L’accusation s’inscrit dans un contexte déjà marqué par de fortes restrictions : fermeture de plusieurs médias indépendants, interdiction des manifestations publiques, arrestation ou exil de nombreux opposants et militants. Dans certains cas, selon les organisations de défense des droits civiques, il y aurait même eu enlèvements de proches de dissidents et disparitions forcées.

La trajectoire politique de Doumbouya

Mamady Doumbouya est arrivé au pouvoir en 2021 à la faveur d’un coup d’État qui a renversé le président Alpha Condé. Dans un premier temps, le nouveau dirigeant militaire avait promis une transition politique et le retour à des institutions démocratiques. Pourtant, au fil des années suivantes, la transition s’est progressivement transformée en consolidation du pouvoir présidentiel. Les élections de 2025, dont les principaux représentants de l’opposition ont été exclus, ont officialisé ce basculement.

La dissolution des partis vient désormais achever ce processus. Il ne s’agit pas seulement de réduire le pluralisme politique, mais de redéfinir l’architecture du pouvoir étatique autour d’un système fortement centralisé, dans lequel les institutions civiles demeurent subordonnées au leadership militaire.

À lire aussi : ANALYSE – Golfe de Guinée : comment La Russie tisse patiemment sa toile stratégique

La ceinture des coups d’État africains

Le cas guinéen s’inscrit dans une tendance plus large qui traverse l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Ces dernières années, une série de coups d’État militaires a transformé la géographie politique de la région, créant ce que de nombreux analystes appellent une ceinture des putschs, qui s’étend de l’Atlantique jusqu’à la mer Rouge.

Du Mali au Burkina Faso, du Niger à la Guinée, plusieurs pays ont vu émerger des régimes dirigés par des juntes militaires ou par des dirigeants issus des forces armées. Plus récemment, Madagascar et la Guinée-Bissau ont eux aussi connu des interventions militaires qui ont renversé des gouvernements civils. Ces événements traduisent un profond mécontentement à l’égard de systèmes politiques perçus comme incapables de garantir sécurité, développement économique et stabilité institutionnelle.

Cependant, si dans certains cas les coups d’État ont d’abord bénéficié d’un certain soutien populaire, ils ont souvent entraîné à moyen terme une réduction significative des libertés civiles et de l’espace politique.

La dimension géopolitique

La transformation politique de la Guinée ne concerne pas seulement sa politique intérieure. Le pays occupe une position stratégique en Afrique de l’Ouest et possède l’une des plus grandes réserves de bauxite au monde, ressource essentielle à la production d’aluminium. Cette richesse minière fait de la stabilité politique guinéenne une question d’intérêt international, notamment pour des puissances économiques comme la Chine, fortement impliquée dans l’exploitation des ressources du pays.

Dans ce cadre, l’évolution du régime de Doumbouya pourrait avoir des répercussions bien au-delà des frontières nationales. Si la consolidation autoritaire devait se poursuivre, la Guinée pourrait devenir un autre maillon de la nouvelle configuration géopolitique du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, où la compétition entre puissances extérieures, intérêts miniers et dynamiques politiques internes redessine les équilibres régionaux.

La dissolution des partis politiques représente donc bien plus qu’un simple épisode administratif. C’est le signe d’une transformation structurelle de l’État guinéen, qui évolue vers un modèle de pouvoir centralisé et militarisé. Une trajectoire qui, si elle se confirme, risque d’éloigner encore davantage le pays de la perspective d’un système démocratique pluraliste.

À lire aussi : ANALYSE – Piraterie, drogue et autres crimes de mer : L’Afrique à l’abordage


#guinee #guinee2025 #politiqueafricaine #pouvoirmilitaire #coupdetat #mamadydoumbouya #dictature #oppositionguinee #democratieafrique #afriquedelouest #sahel #geopolitique #analysepolitique #regimeautoritaire #instabilitepolitique #libertesciviles #societecivile #partispolitiques #election2025 #referendumguinee #alphaconde #celloudaleindiallo #crisepolitique #gouvernance #securiteafrique #ressourcesminieres #bauxite #chineafrique #influencegeopolitique #transitionspolitique #etatparti #repressionpolitique #droitshumains #mediasindependants #pouvoircentralise #juntemilitaire #instabiliteregionale #analysegeostrategique #actualiteafrique #tensionspolitiques

Retour en haut