DÉCRYPTAGE – Iran, la guerre qui use l’Amérique ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La puissance de feu et la faiblesse du but
Il existe, dans chaque guerre, un moment où la supériorité militaire cesse d’être une garantie pour devenir une question. C’est le moment où la force continue de frapper sans savoir exactement pour quel résultat politique elle combat. C’est là que se trouve aujourd’hui Washington dans l’affrontement avec l’Iran. Non pas face à une défaite spectaculaire, non pas face à une retraite humiliante, mais face à quelque chose de plus insidieux : l’érosion progressive de sa crédibilité stratégique.
Les États-Unis et Israël ont certes frappé fort. Ils ont infligé des dégâts, détruit des installations, touché des infrastructures, imposé à l’Iran des coûts lourds. Mais la question décisive n’est pas le nombre de choses détruites. La vraie question est de savoir si ces frappes ont produit l’effet politique recherché. Et la réponse apparaît de plus en plus incertaine. Le changement de régime n’a pas eu lieu. L’effondrement du système iranien ne s’est pas produit. La paralysie de l’appareil militaire de Téhéran n’est pas arrivée. La reddition sans condition est restée un slogan. Et même le langage de Washington, passé en quelques semaines de la menace absolue à la négociation forcée, montre que le projet initial s’est heurté à une réalité beaucoup plus résistante que prévu.
L’Iran a choisi le temps
L’erreur américaine a été de penser une guerre courte contre un adversaire qui raisonne, lui, sur la longue durée. Le dispositif déployé dans le Golfe était conçu pour un choc violent, rapide, concentré. Non pour une guerre d’usure. L’Iran, au contraire, a accepté dès le départ la logique du sacrifice et de la durée. Il n’a pas cherché le coup décisif immédiat, mais l’épuisement de l’ennemi. Il a transformé le conflit en une épreuve de résistance politique, psychologique et stratégique. Dans ce cadre, le temps travaille moins contre Téhéran qu’il ne travaille contre Washington.
C’est le point essentiel. Les démocraties occidentales, surtout lorsqu’elles agissent à l’intérieur de coalitions nerveuses et sur plusieurs fronts, supportent mal les conflits qui ne se terminent pas rapidement. L’Iran, lui, mène une guerre qu’il considère comme existentielle. Et celui qui mène une guerre existentielle accepte les pertes, allonge les délais, renonce à l’immédiateté. Il ne cherche pas à paraître invulnérable : il cherche à rester debout. Cette différence d’attitude pèse davantage que bien des analyses techniques.
À lire aussi : ÉCONOMIE – Iran : L’énergie comme front élargi de la guerre
Missiles, saturation et vulnérabilité
Sur le plan militaire, le conflit n’est pas une guerre de territoires mais une guerre de saturation. Missiles, drones, bombes planantes, intercepteurs, radars, systèmes antimissiles : voilà le véritable vocabulaire de l’affrontement. Dans un tel contexte, l’objectif n’est pas seulement de détruire, mais d’obliger l’autre à consommer ses ressources, à déplacer ses défenses, à révéler ses limites. L’Iran semble avoir précisément travaillé dans ce sens. D’abord des vagues intenses, puis une modulation du rythme, afin de tester et de comprimer la solidité des systèmes adverses. L’effet n’est pas seulement matériel : il est psychologique. Montrer que la défense n’est pas imperméable, c’est fissurer la confiance, et en guerre la confiance est une arme.
De ce point de vue, un élément devient de plus en plus délicat pour les États-Unis : la rareté relative des systèmes antimissiles et des intercepteurs. S’il faut déplacer des moyens d’autres théâtres pour soutenir le front moyen-oriental, alors le problème ne concerne plus seulement le Golfe. Il concerne l’ensemble des alliances américaines. Chaque redéploiement signale que les ressources ne sont pas infinies, que la protection promise aux alliés dépend d’une hiérarchie mouvante des urgences, que la dissuasion américaine n’est plus une couverture illimitée mais une couverture trop courte. Et cela, de Séoul aux monarchies du Golfe, est observé avec une inquiétude croissante.
Le paradoxe des monarchies arabes
Pendant des années, la présence américaine dans le Golfe a été justifiée comme une garantie de sécurité contre l’Iran. Aujourd’hui, cette même présence produit l’effet inverse. Les bases utilisées pour frapper Téhéran transforment les territoires qui les accueillent en cibles. Les États arabes se retrouvent ainsi dans une position inconfortable : ils dépendent de la protection américaine, mais cette protection même les expose au risque. C’est une contradiction dévastatrice, car elle mine le cœur du rapport politique entre Washington et ses partenaires régionaux.
De là naît un double décalage. D’un côté, la prudence des monarchies du Golfe s’accroît, car elles cherchent des canaux de médiation et ne veulent pas être entraînées dans une guerre totale. De l’autre, l’idée se renforce que l’Amérique n’est plus un facteur de stabilisation, mais un accélérateur d’instabilité. Au Moyen-Orient, cette évolution de perception compte presque autant que l’équilibre des forces.
Kharg, Ormuz et la guerre de l’énergie
La dimension géoéconomique du conflit est peut-être encore plus importante que sa dimension militaire. L’île de Kharg, terminal vital pour les exportations pétrolières iraniennes, en est le symbole. La frapper ou tenter de l’occuper reviendrait à attaquer le cœur énergétique du pays. Mais précisément pour cette raison, sa conquête éventuelle serait beaucoup plus facile à imaginer qu’à soutenir dans la durée. Prendre une île est une chose. La tenir sous la menace permanente des missiles iraniens en est une autre.
Il en va de même pour Ormuz. Il n’est pas nécessaire de fermer physiquement le détroit pour le paralyser. Il suffit d’en rendre la traversée trop risquée. Aujourd’hui, les véritables souverains des goulets d’étranglement maritimes ne sont pas seulement les marines de guerre, mais aussi les assurances, les primes de risque, les coûts du transport, la peur des armateurs. C’est là que l’Iran dispose d’un levier redoutable. Il peut transformer le risque militaire en choc économique, sans avoir besoin de contrôler de manière absolue chaque mille nautique. Pour l’Europe et pour l’Asie, cela signifie une énergie plus chère, une logistique plus fragile, une inflation plus difficile à contenir. La guerre dans le Golfe ne reste pas dans le Golfe : elle entre dans les usines, dans les budgets publics, dans les prix à la consommation.
Et si à Ormuz s’ajoute une pression renouvelée sur Bab el-Mandeb, alors la crise s’étend du Golfe à la mer Rouge, c’est-à-dire à la grande artère qui relie l’océan Indien à l’Europe. À ce moment-là, le conflit ne serait plus seulement une guerre régionale aux effets mondiaux. Il deviendrait une guerre directement mondiale par ses conséquences économiques.
À lire aussi : Édito – Trump et la guerre en Iran : Erreur fatale ou coup de génie ?
La négociation sous les bombes
Même sur le plan diplomatique, l’Occident montre une profonde ambiguïté. On parle de négociation, mais sous les bombes. On évoque des canaux de dialogue, mais dans un cadre d’ultimatums. Ce n’est pas de la diplomatie au sens classique du terme. C’est une coercition armée accompagnée d’un langage de négociation. L’objectif n’est pas de construire un compromis, mais d’imposer une capitulation présentable comme un accord.
L’Iran, de son côté, semble avoir clarifié une ligne simple : fin de l’agression, garanties contre une reprise du conflit, reconnaissance d’un cadre politique plus stable. On peut discuter du caractère réaliste ou acceptable de cette position, mais au moins elle répond à une logique cohérente. La position américaine, au contraire, oscille en permanence entre annonce de victoire, menace d’escalade et ouverture de négociation. Cette oscillation ne renforce pas la dissuasion : elle l’use.
La Russie médiatrice, l’Europe absente
Dans ce cadre, le vide européen frappe par son ampleur. L’Union européenne n’oriente pas le conflit, ne médie pas, ne fixe aucune condition. Elle est hors de la pièce où les choses se décident. La Russie, en revanche, sans vouloir entrer directement dans la guerre, conserve une carte décisive : elle parle avec tout le monde. Avec Téhéran, avec les Arabes, avec Israël, avec Washington. Et dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui, celui qui parle avec tous vaut souvent plus que celui qui bombarde le plus.
C’est aussi un signal du nouveau désordre mondial. L’Occident conserve une supériorité technique immense, mais ne parvient pas toujours à la traduire en architecture politique. D’autres acteurs, moins puissants militairement, se taillent un espace précisément dans les fissures ouvertes par cette difficulté.
La défaite qui n’a pas besoin d’une débâcle
Le nœud final est là. Les États-Unis peuvent continuer à frapper. Ils peuvent encore infliger des destructions massives. Ils peuvent élargir l’affrontement et élever encore le niveau de violence. Mais tout cela ne suffit pas à garantir une victoire. Pour gagner, il faut briser la volonté de l’adversaire et transformer la force en ordre politique. Jusqu’ici, cela ne s’est pas produit.
L’Iran a subi des coups très durs, mais il ne s’est pas effondré. Il a perdu des hommes et des structures, mais non sa capacité de combattre ni celle de résister. Mieux encore, il semble avoir transformé sa propre vulnérabilité en une forme de puissance stratégique : la puissance de celui qui oblige l’adversaire à dépenser davantage, à s’exposer davantage, à douter davantage.
C’est pourquoi le véritable risque pour Washington n’est pas une débâcle militaire classique. C’est une défaite plus subtile et plus moderne : entrer dans une guerre avec toute la supériorité du monde et en sortir avec moins d’autorité qu’auparavant.
À lire aussi : ANALYSE – Quand la guerre frappe les mirages du Golfe
#guerreiran #iranusa #geopolitique #moyenorient #conflitiran #strategieamericaine #puissancemilitaire #analysegeopolitique #guerreusure #criseinternationale #petrole #detroitormuz #securiteglobale #defense #missiles #drones #iranisrael #relationsinternationales #strategie #geoeconomie #energie #inflation #crisemondiale #etatsunis #iranstrategie #conflitmondial #risquegeopolitique #armees #dissuasion #guerremoderne #tensioninternationale #analysepolitique #puissance #monarchiesgolfe #russiegeopolitique #europepolitique #strategieglobale #conflitdurable #equilibremondial #guerreenergie
