ANALYSE – La politique commerciale de l’Union européenne à l’épreuve de la puissance : De la norme à l’influence, pour une refondation à l’ère de l’autonomie stratégique

ANALYSE – La politique commerciale de l’Union européenne à l’épreuve de la puissance : De la norme à l’influence, pour une refondation à l’ère de l’autonomie stratégique

lediplomate.media — imprimé le 01/04/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
politique commerciale de l’Union européenne vs chine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty

Résumé exécutif

La politique commerciale extérieure de l’Union européenne, telle que conduite sous les Commissions présidées par Ursula von der Leyen, s’inscrit dans un moment de basculement historique du système économique international. Longtemps structurée autour d’un paradigme d’ouverture régulée et de promotion du multilatéralisme, elle est désormais confrontée à un environnement marqué par la réaffirmation des logiques de puissance, la fragmentation des échanges et l’instrumentalisation croissante du commerce à des fins géopolitiques.[1] Dans ce contexte, l’Union européenne a entrepris une inflexion doctrinale notable, articulée autour de la notion d’« autonomie stratégique ouverte », qui s’est traduite par le déploiement d’instruments nouveaux — mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, règlement sur les subventions étrangères, instrument anti-coercition — visant à mieux protéger le marché intérieur et à rétablir des conditions de concurrence équitables. Ces évolutions témoignent d’une prise de conscience réelle : le commerce ne peut plus être pensé indépendamment des rapports de puissance.

Toutefois, ces avancées demeurent incomplètes et, pour partie, contradictoires. Le diagnostic formulé par Mario Draghi met en lumière un décrochage préoccupant de l’économie européenne, caractérisé par une insuffisance d’investissement, une fragmentation persistante et une difficulté à transformer les objectifs normatifs en capacités industrielles effectives.[2] L’Union tend ainsi à multiplier les instruments de régulation sans toujours disposer des moyens économiques et politiques permettant d’en assurer l’efficacité. Cette fragilité apparaît plus nettement encore lorsqu’elle est confrontée aux stratégies déployées par les autres grandes puissances : les États-Unis, dans le sillage du tournant opéré sous Donald Trump, ont réaffirmé une approche stratégique du commerce, reposant sur l’usage des instruments économiques comme leviers de puissance, en continuité avec une réinterprétation contemporaine de la Doctrine Monroe.[3] Cette orientation a été prolongée et rationalisée par des analyses contemporaines telles que celles de Steve Miran, notamment dans ses interventions au Hudson Institute, qui mettent en évidence l’articulation entre commerce, sécurité et architecture monétaire internationale.[4] Dans le même temps, la Chine poursuit une trajectoire de montée en puissance fondée sur une planification industrielle de long terme et une mobilisation coordonnée des instruments économiques au service d’objectifs stratégiques.

Dans ce nouvel environnement, la politique commerciale européenne se heurte à une contradiction centrale : elle vise simultanément à réguler la mondialisation et à en corriger les effets sans se doter pleinement des instruments de puissance nécessaires pour en maîtriser les dynamiques. Cette tension se manifeste notamment dans les incohérences entre objectifs climatiques, politiques industrielles et contraintes de compétitivité, souvent relevées dans la littérature consacrée aux limites du modèle normatif européen. [5]L’article soutient dès lors que l’Union européenne doit engager une évolution doctrinale supplémentaire, consistant à assumer explicitement une logique de puissance commerciale adaptée à ses caractéristiques institutionnelles, sans imitation naïve des modèles américain ou chinois.

À court terme (2026–2027), l’Union dispose de marges d’action immédiates, notamment à travers une utilisation plus systématique de ses instruments existants (FSR, anti-dumping, anti-coercition), et surtout le renforcement du principe de réciprocité ainsi qu’une meilleure protection des secteurs stratégiques, dans un contexte politique marqué par des échéances majeures telles que l’élection présidentielle française de 2027. À moyen terme, une articulation plus cohérente entre politique commerciale, politique industrielle et stratégie énergétique apparaît nécessaire, en cohérence avec les constats du rapport de Mario Draghi. À plus long terme, une réforme de la gouvernance économique européenne devra permettre l’émergence d’une véritable doctrine de puissance.

En définitive, l’enjeu n’est plus seulement d’adapter la politique commerciale de l’Union, mais de déterminer dans quelle mesure celle-ci pourrait évoluer vers un modèle capable de conjuguer ouverture, protection et puissance dans un environnement international durablement concurrentiel. L’Europe ne pourra préserver son modèle qu’à la condition d’accepter que le commerce relève désormais pleinement du champ stratégique. C’est au Parlement Européen, au PPE, groupe principal de soutien à la Présidente von der Leyen, de prendre l’initiative, d’urgence. 

Introduction générale

Par-delà la mise en œuvre programmée au 1er mai 2026 de l’accord UE-MERCOSUR – sans attendre l’issue d’une saisine de la Cour de Justice de l’UE (CJUE) – par la Présidente de la Commission Européenne von der Leyen, l’Union européenne se trouve aujourd’hui confrontée à une inflexion profonde de son environnement économique et stratégique, qui met à l’épreuve les fondements mêmes de sa politique commerciale extérieure. Longtemps conçue comme un prolongement du projet d’intégration interne et de consolidation du marché unique, cette politique s’inscrivait dans une vision selon laquelle l’ouverture des échanges, encadrée par des règles multilatérales, constituait un vecteur de prospérité partagée et de stabilisation des relations internationales.[6] Dans ce cadre, la dimension normative de l’action européenne — fondée sur la promotion de standards, de règles et de mécanismes juridiques — apparaissait comme un substitut suffisant à une logique explicite de puissance.

Or, cette architecture intellectuelle et institutionnelle se trouve aujourd’hui fragilisée par les transformations profondes du système international. Depuis une décennie, et plus encore à la suite des recompositions accélérées consécutives à la pandémie de COVID-19, les dynamiques économiques mondiales se caractérisent par un retour affirmé des logiques de rivalité stratégique, une fragmentation des chaînes de valeur et une réintégration du commerce dans les politiques de sécurité nationale. Le commerce international n’apparaît plus seulement comme un instrument d’interdépendance pacificatrice, mais comme un levier d’influence et de contrainte au service d’objectifs géopolitiques. L’économie mondiale se reconfigure désormais à l’aune des rapports de force.

Dans ce contexte, l’Union européenne a progressivement engagé une évolution doctrinale visant à adapter ses instruments à ces nouvelles réalités. Sous l’impulsion de la Commission présidée par Ursula von der Leyen, la notion d’« autonomie stratégique ouverte » a été mobilisée afin de concilier ouverture commerciale et protection des intérêts essentiels de l’Union. Il s’agit bien d’une création de toute pièce à l’initiative de la Présidente de la Commission.[7] Cette orientation s’est traduite par l’adoption ou le renforcement d’instruments tels que le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, le règlement sur les subventions étrangères ou encore l’instrument anti-coercition, qui témoignent d’une volonté de rééquilibrer les conditions de concurrence et de répondre aux distorsions exogènes.

Toutefois, cette inflexion demeure partielle et soulève d’importantes interrogations quant à sa cohérence et à son effectivité. Le diagnostic formulé par Mario Draghi met en évidence un décrochage préoccupant de la compétitivité européenne, marqué par une insuffisance d’investissement, une fragmentation persistante des politiques économiques et une difficulté structurelle à transformer des objectifs normatifs en capacités industrielles tangibles.[8] Cette analyse souligne les limites d’un modèle qui tend à privilégier la régulation sans toujours mobiliser les ressources nécessaires à la mise en œuvre effective de ses ambitions.

Ces limites apparaissent d’autant plus nettement lorsqu’elles sont confrontées aux stratégies déployées par les principales puissances économiques mondiales. Les États-Unis, en particulier, ont opéré sous la présidence de Donald Trump un tournant consistant à réaffirmer l’usage des instruments commerciaux comme leviers de puissance, dans une logique de confrontation assumée et de rééquilibrage des relations économiques internationales. Cette évolution s’inscrit dans une continuité doctrinale que l’on peut rapprocher d’une réinterprétation contemporaine de la Doctrine Monroe, étendue à la sphère économique et projetée à l’échelle globale.[9] Elle a par ailleurs été prolongée et explicitée dans des analyses contemporaines, notamment celles de Steve Miran, dont les interventions au Hudson Institute mettent en lumière l’articulation croissante entre politique commerciale, sécurité nationale et architecture monétaire internationale.[10]

Parallèlement, la Chine poursuit une stratégie de montée en puissance fondée sur une planification industrielle de long terme, un soutien public massif et une intégration étroite entre objectifs économiques et priorités géopolitiques avec une très forte asymétrie d’accès à son marché national gigantesque (de près d’un milliard et demi de consommateurs) par les opérateurs non chinois. Cette combinaison confère à ses acteurs économiques une capacité d’expansion et d’adaptation qui accentue les asymétries de concurrence à l’échelle mondiale.

Dans ce paysage, l’Union européenne apparaît confrontée à une tension fondamentale entre, d’une part, son attachement à un ordre commercial fondé sur des règles et, d’autre part, la nécessité de se doter d’instruments permettant d’agir dans un environnement où ces règles sont de plus en plus contournées, instrumentalisées ou concurrencées par des logiques de puissance. Entre la norme et la puissance, l’Europe se situe encore dans une position d’équilibre instable.

L’objet du présent article est dès lors d’interroger la capacité de la politique commerciale de l’Union européenne à évoluer vers un modèle cohérent, apte à répondre aux exigences d’un système international marqué par la compétition stratégique. Il s’agit, en particulier, d’analyser les inflexions récentes, d’en évaluer les limites au regard du diagnostic établi par le rapport de Mario Draghi, et de confronter cette trajectoire aux doctrines concurrentes portées par les principales puissances économiques. À la lumière de cette analyse, l’article propose enfin des pistes de refondation visant à articuler plus étroitement régulation, compétitivité et capacité d’action, dans une perspective réaliste et adaptée aux contraintes institutionnelles de l’Union.

La problématique peut ainsi être formulée en ces termes : la politique commerciale de l’Union européenne est-elle en mesure de dépasser son inscription traditionnelle dans une logique normative pour s’orienter vers une doctrine de puissance compatible avec ses caractéristiques propres, tout en répondant aux défis contemporains de la mondialisation ? La réponse à cette question suppose une analyse à la fois doctrinale, instrumentale et prospective, que le présent article entend développer de manière structurée.

I. Une inflexion doctrinale réelle mais inachevée : de la norme à l’autonomie stratégique

L’Union européenne s’inscrit historiquement dans une tradition commerciale fondée sur l’ouverture, la régulation et la primauté du multilatéralisme. Toutefois, les transformations récentes de l’économie mondiale ont conduit à une reconfiguration progressive de ce cadre doctrinal, marquée par l’émergence du concept d’autonomie stratégique ouverte. Cette évolution, encore inachevée, témoigne d’une tension croissante entre la fidélité aux principes normatifs fondateurs et la nécessité d’adapter la politique commerciale aux dynamiques contemporaines de puissance. Cette tension se manifeste tant dans l’héritage structurel de la politique commerciale européenne (A) que dans les tentatives actuelles de redéfinition de ses finalités stratégiques (B).

A. L’héritage normatif d’une politique commerciale fondée sur le multilatéralisme et l’ouverture

Avant d’analyser les inflexions récentes, il convient de rappeler que la politique commerciale de l’Union européenne s’est construite sur un socle doctrinal profondément marqué par le primat de la norme et l’attachement au multilatéralisme. Cette orientation constitue le point d’ancrage à partir duquel s’explique la trajectoire actuelle de l’Union, ainsi que les contraintes qui pèsent encore sur sa capacité d’évolution.

La politique commerciale de l’Union européenne s’est historiquement construite autour d’un paradigme profondément normatif, étroitement lié au processus d’intégration européenne et à la consolidation du marché unique. Dans cette perspective, l’ouverture des échanges constituait à la fois un objectif économique et un instrument politique, destiné à favoriser la prospérité, à renforcer l’interdépendance entre les économies et à contribuer à la stabilisation des relations internationales.[11]

Cette orientation s’est traduite par un attachement constant au système commercial multilatéral, notamment dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce, ainsi que par une politique volontariste de réduction des barrières tarifaires et non tarifaires. L’Union s’est ainsi affirmée comme une puissance essentiellement normative, dont l’influence repose moins sur la projection de moyens coercitifs que sur la capacité à produire et diffuser des règles juridiques, des standards et des cadres de gouvernance susceptibles d’être repris par ses partenaires commerciaux, pour autant que l’UE soit en mesure de faire exécuter ses mesures de défense commerciale à l’abri de mesures de rétorsions paralysantes par les pays auxquelles elles s’appliquent (cf. cas en 2024-2025 de la tentative de mise en œuvre du FSR à l’encontre des véhicules électriques chinois).[12]

Dans cette logique, la politique commerciale a longtemps été perçue comme un prolongement technique du projet d’intégration européenne, plutôt que comme un instrument autonome de puissance stratégique. Elle s’inscrivait dans une conception selon laquelle la régulation juridique des échanges suffisait à garantir des conditions de concurrence équitables et à encadrer les effets de la mondialisation.

B. L’émergence progressive de l’ « autonomie stratégique ouverte » : une doctrine européenne en construction

À partir de ce socle normatif, l’Union européenne a progressivement engagé une recomposition de sa doctrine commerciale, sous l’effet conjugué des transformations du contexte international et de la prise de conscience de certaines vulnérabilités structurelles. Cette évolution ne rompt pas avec l’héritage précédent, mais en reconfigure les finalités, en introduisant une dimension stratégique plus affirmée. Cette dimension stratégique affirmée se retrouve dans l’ensemble des accords commerciaux conclus par l’UE depuis 2024, tels que synthétisés dans le tableau figurant en annexe 6.

Face aux mutations du système international, la Commission a engagé une évolution doctrinale visant à adapter sa politique commerciale aux nouvelles réalités économiques et géopolitiques. Cette évolution se traduit par l’émergence du concept d’« autonomie stratégique ouverte », déjà citée qui cherche à concilier l’ouverture au commerce international avec la préservation des intérêts essentiels de l’Union.

Sous l’impulsion de la Commission présidée par Ursula von der Leyen, cette notion a progressivement structuré le discours politique et les orientations stratégiques de l’Union européenne. Elle repose sur l’idée selon laquelle l’ouverture commerciale ne peut être maintenue de manière durable que si elle s’accompagne de capacités de résilience, de protection et d’adaptation face aux chocs extérieurs. De ce point de vue, les différents discours de politique commerciale de la Présidente de la Commission (cf. tableau synthétique en annexe 4) révèlent une évolution progressive mais constante, allant d’une vision du commerce comme vecteur d’ouverture vers 2017-2019 à une conception intégrant explicitement les enjeux de puissance, de résilience et de sécurité économique depuis 2023-2024. La notion d’une « autonomie stratégique ouverte », apparaît comme le fil conducteur de cette transformation, bien que son contenu demeure évolutif et parfois ambigu.

Cette inflexion doctrinale s’est accompagnée d’une évolution des instruments de politique commerciale, traduisant une prise en compte accrue des enjeux de concurrence internationale et des distorsions susceptibles d’affecter le marché intérieur. Elle marque ainsi une transition progressive d’une logique purement normative vers une approche plus hybride, intégrant des éléments de défense économique et de réciprocité, comme le montre encore l’évolution des discours de Ursula von der Leyen (v. annexe 1). Cependant, cette doctrine demeure en construction et ne constitue pas encore un cadre pleinement stabilisé. Elle présente certaines ambiguïtés, notamment quant à l’articulation entre ses différentes dimensions — ouverture, protection, autonomie — ainsi qu’à sa mise en œuvre concrète. Entre continuité normative et adaptation stratégique, l’Union européenne avance par ajustements successifs plutôt que par rupture.

II. Des instruments renforcés mais insuffisants face aux dynamiques de puissance

L’évolution doctrinale de la politique commerciale européenne s’est accompagnée d’un enrichissement notable de son arsenal juridique. Toutefois, cette montée en puissance normative ne saurait être appréciée isolément, dans la mesure où l’efficacité des instruments dépend de leur articulation avec les capacités économiques, industrielles et institutionnelles de l’Union, qui s’est nettement dispersée depuis presque une décennie. L’analyse des dispositifs récemment adoptés révèle ainsi une double réalité : d’une part, un renforcement significatif des outils de régulation (A) ; d’autre part, des limites structurelles qui en restreignent la portée effective (B).

A. Un arsenal juridique en expansion au service d’une régulation plus protectrice

L’Union européenne a progressivement complété son dispositif commercial par des instruments destinés à répondre à des problématiques nouvelles, liées notamment à la concurrence internationale asymétrique et aux interventions publiques d’États tiers. Ces évolutions traduisent une volonté de mieux encadrer les impacts extérieurs et les conditions de concurrence au sein du marché intérieur, sans renoncer aux principes d’ouverture qui structurent la politique commerciale européenne.

À cet égard, plusieurs instruments récents illustrent cette dynamique. Le règlement relatif aux subventions étrangères (FSR déjà mentionné) permet d’appréhender les distorsions de concurrence résultant de soutiens publics accordés par des pays tiers à des entreprises opérant sur le marché européen. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) vise à prévenir les fuites de carbone en rétablissant une forme d’équivalence entre les contraintes environnementales applicables aux producteurs européens et celles imposées aux importations. Enfin, l’instrument anti-coercition confère à l’Union une capacité de réaction face à des pressions économiques exercées par des États tiers dans le but d’influencer ses choix souverains.

Ces dispositifs traduisent une évolution significative de la politique commerciale européenne, qui ne se limite plus à la libéralisation des échanges, mais intègre désormais des mécanismes de correction et de défense. L’Union reconnaît ainsi que l’ouverture des marchés doit s’accompagner de garanties permettant d’assurer des conditions de concurrence équitables et de préserver ses intérêts essentiels. Cette approche s’inscrit dans une logique de régulation plus exigeante, dans laquelle la norme devient également un instrument de protection.

Toutefois, cette extension de l’arsenal juridique ne constitue pas en soi une transformation complète de la capacité d’action de l’Union. Elle marque plutôt une adaptation progressive aux contraintes du système international, sans remettre fondamentalement en cause les équilibres institutionnels existants.

B. Des limites structurelles révélées par le décalage entre normes et capacités économiques

Malgré l’enrichissement de ses instruments, l’Union européenne demeure confrontée à des limites structurelles qui affectent leur efficacité et, plus largement, la cohérence de sa politique commerciale. Comme l’illustre la multiplication des instruments de défense commerciale recensés en annexe 3, la question n’est plus celle de leur existence, mais de leur cohérence et de leur mobilisation effective. Ces limites tiennent à la fois aux modalités de mise en œuvre des instruments, à l’organisation institutionnelle de l’Union et à son environnement économique. Ce tableau en annexe 3 met en évidence une densification rapide et significative de l’arsenal juridique de l’Union européenne en matière commerciale et économique. Cette évolution traduit une prise de conscience des enjeux de concurrence internationale et de sécurité économique. Toutefois, l’ensemble demeure marqué par une fragmentation des instruments, une complexité procédurale et une dépendance aux équilibres institutionnels, limitant leur mobilisation dans une logique pleinement stratégique. On peut sans grande marge d’erreur affirmer que l’enjeu central réside ainsi moins dans la création de nouveaux outils réglementaires ou normatifs, que dans leur articulation plus cohérente, proportionnée, politiquement très déterminée et leur activation effective.

En premier lieu, les processus décisionnels européens, caractérisés par la nécessité de concilier les positions des États membres et des institutions, peuvent entraîner des délais significatifs dans l’adoption et l’application des mesures commerciales. Cette relative lenteur peut constituer un désavantage dans un contexte international où la réactivité constitue un facteur déterminant.

En second lieu, la fragmentation des politiques publiques au sein de l’Union limite la capacité à articuler de manière cohérente les différents leviers d’action. L’absence d’une intégration pleinement aboutie entre politique commerciale, politique industrielle et politique énergétique empêche l’émergence de stratégies globales capables de soutenir efficacement les objectifs poursuivis.

Les analyses développées par Mario Draghi mettent en lumière ces difficultés structurelles. Son rapport sur la compétitivité européenne souligne notamment les insuffisances en matière d’investissement, la dispersion des efforts entre États membres et la difficulté à transformer les orientations stratégiques en capacités productives effectives.[13] Dans cette perspective, les instruments commerciaux, aussi sophistiqués soient-ils, ne peuvent compenser des déséquilibres plus profonds affectant l’économie européenne dans son ensemble. Ainsi, un décalage apparaît entre la sophistication croissante du cadre juridique et la capacité réelle de mobilisation stratégique de l’Union. Ce décalage constitue une limite majeure à l’efficacité de la politique commerciale européenne dans un environnement international marqué par la concurrence entre puissances économiques. L’UE dispose d’un arsenal juridique étoffé, mais sa portée demeure conditionnée par des contraintes structurelles qui excèdent le champ strictement commercial. En clair, l’Europe n’est pas désarmée, mais insuffisamment coordonnée. 

En définitive, la politique commerciale européenne se trouve confrontée à une tension persistante entre l’accumulation d’instruments et la capacité à les mobiliser de manière cohérente, rapide et effective. Cette situation met en évidence la nécessité d’une approche plus intégrée, articulant les dimensions commerciales, industrielles et macroéconomiques de l’action publique européenne, comme observé dernièrement dans notre article sur le règlement antisubventions étrangères.[14] Pour autant, durant plusieurs décennies, notamment sous influence allemande et de certaines doctrines anglo-saxonnes par principe hostile à l’idée de politique industrielle, une très forte tendance à la négation de l’utilité d’une politique industrielle a été affirmée à Bruxelles, la France étant souvent seul à prôner le développement d’une telle politique susceptible d’entrer en conflit frictionnel avec la politique de la concurrence. Un tel développement n’est que très réent.

Encadré 1
Principaux enseignements de l’analyse des instruments de défense commerciale et du FSR 
par les Commissions Von der Leyen I & II (voir tableau annexe 5)

L’examen des procédures antidumping, antisubventions et de la mise en œuvre du règlement sur les subventions étrangères (FSR) révèle une transformation profonde de la politique commerciale de l’Union européenne, qui dépasse sa fonction traditionnelle de correction des distorsions de marché.

1. Une montée en puissance des instruments de défense commerciale
Les mesures antidumping et antisubventions se sont multipliées et concentrées sur des secteurs stratégiques (acier, énergie, technologies, mobilité). Elles témoignent d’une volonté accrue de protéger les chaînes de valeur européennes face à des pratiques jugées déloyales, en particulier en provenance de Chine.

2. Un élargissement du champ d’action vers des instruments hybrides
Avec l’introduction du FSR, l’Union ne se limite plus aux instruments classiques du commerce international, mais mobilise des outils de régulation interne du marché. Cette évolution marque le passage d’une logique réactive à une logique anticipative, centrée sur les conditions d’accès au marché européen.

3. Un déplacement du centre de gravité vers une approche géoéconomique
Les instruments ne visent plus uniquement à rétablir une concurrence équitable, mais participent désormais à la sécurisation économique de l’Union. Le contrôle des subventions étrangères permet d’agir en amont sur les distorsions potentielles, notamment dans les marchés publics et les opérations de concentration.

4. Une forte dimension sectorielle stratégique
Les cas analysés concernent des secteurs clés pour la souveraineté européenne : énergie, numérique, industrie lourde, technologies vertes. La politique commerciale devient ainsi un levier indirect de politique industrielle.

5. Une réponse systémique aux asymétries internationales
L’ensemble des instruments traduit une adaptation de l’Union à un environnement international marqué par des modèles économiques différenciés, où les subventions publiques jouent un rôle structurant. L’UE cherche ainsi à rétablir des conditions de concurrence plus équilibrées sans renoncer à son ouverture commerciale.

6. Une articulation croissante entre commerce, concurrence et souveraineté
La convergence entre instruments commerciaux (antidumping), de concurrence (contrôle des concentrations) et de régulation interne (FSR) illustre une hybridation des politiques publiques européennes, désormais orientées vers la maîtrise des dépendances stratégiques.


L’analyse met en évidence une mutation structurelle : la politique commerciale de l’Union européenne évolue vers un instrument de puissance économique, combinant protection ciblée, régulation du marché intérieur et sécurisation des intérêts stratégiques dans un contexte de compétition internationale accrue.

III. Vers une doctrine européenne de puissance commerciale : contraintes, inspirations et marges de manœuvre

Face aux limites mises en évidence tant au plan doctrinal qu’opérationnel, la question n’est plus seulement celle de l’adaptation des instruments existants, mais celle de la définition d’une véritable doctrine de puissance commerciale propre à l’Union européenne, puisque l’UE ne dispose pas des outils institutionnels concentrés américains. Une telle évolution suppose de situer la politique commerciale européenne dans son environnement international, en tenant compte de son système institutionnel propre : l’UE doit tenir compte du fait que l’environnement international est dominé par des stratégies explicitement orientées vers la puissance (A), afin d’identifier les marges de manœuvre permettant de construire une réponse européenne crédible, à court et moyen terme (B).

A. Un environnement international structuré par des doctrines explicites de puissance économique

L’évolution de la politique commerciale européenne ne peut être pleinement comprise sans être replacée dans un contexte international marqué par l’affirmation de doctrines de puissance économique de plus en plus explicites. Cette transformation se manifeste particulièrement dans les stratégies déployées par les principales puissances économiques, au premier rang desquelles les États-Unis et la Chine.

Aux États-Unis, le tournant opéré sous la présidence de Donald Trump en 2025 a marqué une rupture significative avec l’approche traditionnelle du commerce international.[15] La politique commerciale y est désormais conçue comme un instrument de rééquilibrage des rapports de force économiques et de défense des intérêts nationaux, assumant pleinement le recours à des mesures unilatérales et à des instruments coercitifs. Cette orientation s’inscrit dans une continuité doctrinale que l’on peut rapprocher d’une réinterprétation contemporaine de la Doctrine Monroe, étendue à la sphère économique et projetée à l’échelle globale.[16]

Cette approche a été prolongée et rationalisée dans des analyses contemporaines, notamment celles de Steve Miran, dont l’intervention au Hudson Institute en avril 2025 met en lumière l’articulation croissante entre politique commerciale, sécurité nationale et architecture monétaire internationale.[17] L’idée selon laquelle les États-Unis fournissent des « biens publics globaux » — sécurité, monnaie de réserve, accès au marché — justifie, dans cette perspective, une exigence accrue de réciprocité et une utilisation plus offensive des instruments économiques.

Parallèlement, la Chine développe une stratégie de puissance fondée sur une planification industrielle de long terme, un soutien public massif à ses entreprises et une intégration étroite entre objectifs économiques et priorités géopolitiques. Cette approche confère à ses acteurs économiques une capacité d’expansion rapide, tout en accentuant les asymétries de concurrence avec les économies européennes.

Dans ce contexte, l’Union européenne apparaît comme un acteur en transition, dont la doctrine commerciale demeure marquée par une forte dimension normative, alors même que ses partenaires intègrent pleinement les logiques de puissance dans leurs politiques économiques. Le contraste entre ces approches souligne l’écart entre une Europe régulatrice et des puissances stratèges. Il faut aussi souligner que pour l’UE, l’accord commercial de Turnberry entre l’Union européenne et les États-Unis est un accord défensif et non contraignant visant à stabiliser les relations commerciales, alors que les accords avec le Mercosur, l’Inde et l’Australie sont bien de véritables accords de libre-échange structurants visant à ouvrir les marchés et sécuriser des intérêts économiques et stratégiques.

B. Les conditions d’une refondation européenne : vers une capacité d’influence assumée

Face à cet environnement, la question centrale devient celle des conditions dans lesquelles l’Union européenne peut élaborer une doctrine de puissance commerciale compatible avec ses caractéristiques institutionnelles et ses contraintes économiques. Une telle refondation ne saurait reposer sur une imitation des modèles américain ou chinois, mais doit s’inscrire dans une trajectoire propre, adaptée à la nature du projet européen.

À court terme (2026–2027), plusieurs marges d’action peuvent être identifiées. L’Union pourrait, en premier lieu, renforcer l’utilisation de ses instruments existants, en adoptant une approche plus systématique et plus rapide dans la mise en œuvre des mesures de défense commerciale. Le principe de réciprocité pourrait également être mobilisé de manière plus affirmée, afin de conditionner l’accès au marché européen à des exigences équivalentes de la part des partenaires commerciaux. De ce point de vue, l’entrée en vigueur en 2023 du règlement sur les subventions étrangères (FSR) a marqué une inflexion importante, sinon décisive encore à consolider : l’Union européenne ne se contente plus de corriger les effets du commerce international, mais cherche désormais à contrôler en amont les conditions d’accès à son marché, consacrant ainsi une approche pleinement géoéconomique et davantage géopolitique de sa politique commerciale. 

Cette évolution s’inscrit dans un contexte politique particulier, marqué notamment par des échéances nationales majeures telles que l’élection présidentielle française de 2027, susceptibles d’influencer les orientations européennes en matière de politique économique et commerciale. Elle suppose une capacité accrue de coordination entre États membres, afin d’éviter que les divergences internes ne limitent la portée des initiatives engagées.

À moyen terme, la refondation de la politique commerciale européenne implique une articulation plus étroite avec les politiques industrielles et énergétiques. Les constats formulés par Mario Draghi soulignent à cet égard la nécessité d’un effort accru en matière d’investissement et de coordination économique.[18] Sans un renforcement des capacités productives, les instruments commerciaux risquent de demeurer insuffisants pour soutenir une stratégie de puissance cohérente.

Plus fondamentalement, l’Union européenne doit clarifier sa doctrine et assumer explicitement la dimension stratégique de sa politique commerciale. Cela implique de reconnaître que la régulation, si essentielle soit-elle, ne peut se substituer à une capacité d’action fondée sur des ressources économiques, industrielles et financières. L’objectif ne saurait être de renoncer à la dimension normative de l’Union, mais de l’articuler avec une capacité d’influence plus affirmée.

Dans cette perspective, la construction d’une doctrine européenne de puissance commerciale repose sur un équilibre délicat : préserver les principes d’ouverture et de coopération qui fondent le projet européen, tout en intégrant les exigences d’un environnement international marqué par la compétition stratégique. Il ne s’agit pas pour l’Union de devenir une puissance comme les autres, mais de devenir une puissance capable d’agir aussi prestement que les Etats-Unis ou la Chine.

Comme le montre la structuration progressive d’un réseau d’accords commerciaux diversifiés (v. annexe 4), la question n’est pas tant celle de l’ouverture que celle de la capacité à transformer cette ouverture en levier stratégique. De ce point de vue l’accord conclu avec le Chili illustre une nécessité d’évolution majeure – qui a sans doute tardé à être définie et mise en œuvre – vers une politique commerciale orientée vers la sécurisation des ressources critiques, révélatrice d’un passage progressif d’une logique normative à une logique de puissance économique. Il en va de même avec les accords de l’UE avec MERCOSUR ou avec l’Inde. L’UE commence également à utiliser sa politique commerciale comme un outil de sécurisation des ressources critiques (lithium, transition énergétique), ce qui marque un passage à une logique privilégiant l’élaboration de la norme comme modèle (qui au passage est une approche allemande remontant au XVe siècle), vers une logique de puissance matérielle. À l’inverse, l’arrangement transatlantique de Turnberry introduit une rupture analytique majeure : il ne relève pas d’une logique classique de libéralisation réciproque, mais d’une gestion pragmatique d’un rapport de force asymétriqueL’ensemble du tableau en annexe 4 met ainsi en évidence une double dynamique : d’une part une diversification stratégique (Chili, Mercosur, Inde) visant à réduire les dépendances, d’autre part une adaptation contrainte (États-Unis) face à une puissance économique dominante. Ainsi, en contraste avec l’accord conclu avec le Chili, l’arrangement de Turnberry avec les États-Unis révèle, en creux, les limites de cette stratégie européenne lorsqu’elle se heurte à des rapports de puissance asymétriques. Cette tension révèle donc une transformation assez profonde de la politique commerciale européenne, peu souvent mise en évidence, qui tend à devenir un instrument de sécurisation économique et géopolitique, au-delà de sa fonction traditionnelle de promotion des normes et de rééquilibrage dans les échanges commerciaux.

Conclusion 

La politique commerciale de l’Union européenne se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son évolution. Longtemps structurée autour d’un paradigme normatif fondé sur l’ouverture des marchés et la promotion du multilatéralisme, elle est désormais confrontée à un environnement international profondément transformé, dans lequel les logiques de puissance, de rivalité stratégique et d’instrumentalisation du commerce se sont imposées comme des données structurantes. Cette mutation ne constitue pas un simple ajustement conjoncturel, mais un changement de nature du système économique mondial, auquel l’Union ne peut demeurer indifférente.

L’analyse conduite dans le présent article met en évidence une double dynamique. D’une part, l’Union européenne a engagé une évolution doctrinale réelle, incarnée notamment par la notion d’autonomie stratégique ouverte et par le développement d’instruments visant à corriger les distorsions de concurrence et à protéger son marché intérieur. Sous l’impulsion de la Commission présidée par Ursula von der Leyen, la politique commerciale a ainsi amorcé un déplacement progressif de ses finalités, intégrant des considérations de résilience, de souveraineté économique et de réciprocité.

D’autre part, cette évolution demeure inachevée et se heurte à des limites structurelles importantes. Le décalage entre la sophistication croissante des instruments juridiques et la capacité effective de l’Union à les mobiliser dans une logique stratégique intégrée constitue un obstacle majeur à l’affirmation d’une véritable politique de puissance commerciale. Les analyses développées par Mario Draghi soulignent à cet égard les fragilités du modèle économique européen, marquées par une insuffisance d’investissement, une fragmentation persistante et une difficulté à transformer les ambitions normatives en capacités industrielles tangibles.

Ce constat est d’autant plus préoccupant qu’il s’inscrit dans un environnement international dominé par des acteurs qui assument pleinement l’articulation entre commerce et puissance. Les États-Unis, dans le sillage du tournant engagé sous Donald Trump et prolongé par des analyses contemporaines telles que celles de Steve Miran, mobilisent leurs instruments économiques dans une logique stratégique explicite. Parallèlement, la Chine poursuit une trajectoire de montée en puissance fondée sur une planification industrielle de long terme et une intégration étroite entre objectifs économiques et géopolitiques. Dans ce contexte, l’Union européenne ne peut durablement se contenter d’une position intermédiaire, oscillant entre régulation et adaptation.

Dès lors, l’enjeu central ne réside plus dans l’accumulation d’instruments supplémentaires, mais dans la capacité de l’Union à définir et à assumer une doctrine de puissance commerciale cohérente. Une telle doctrine ne saurait être conçue comme une imitation des modèles américain ou chinois, mais doit s’inscrire dans une trajectoire propre, compatible avec les spécificités institutionnelles et politiques du projet européen. Elle suppose, en premier lieu, une articulation plus étroite entre politique commerciale, politique industrielle et stratégie énergétique, afin de renforcer la cohérence d’ensemble de l’action publique. Elle implique, en second lieu, un effort accru en matière d’investissement et de coordination économique, condition indispensable à la transformation des objectifs stratégiques en capacités effectives.

À plus court terme, l’Union dispose néanmoins de marges d’action significatives, qu’elle peut mobiliser dans un horizon rapproché, notamment à l’approche d’échéances politiques majeures telles que l’élection présidentielle française de 2027. Une utilisation plus systématique et plus réactive des instruments existants, combinée à une affirmation plus nette du principe de réciprocité, pourrait contribuer à renforcer la crédibilité de sa politique commerciale dans un contexte de concurrence accrue. Pour passer des paroles ou des articles d’analyse aux actes, compte tenu des lourdeurs institutionnelles considérables pour bouger tout curseur ou texte réglementaire, l’initiative des réformes suggérées appartient probablement au Parlement Européen, en particulier aux députés du Parti Populaire Européen (PPE), principal parti de cette assemblée, dont est issue également la Présidente de la Commission. 

En définitive, la question posée à l’Union européenne est d’ordre fondamental : il ne s’agit plus seulement de savoir comment réguler la mondialisation, mais de déterminer si elle est en mesure d’y exercer une influence effective au-delà des mots et des résolutions. Entre la norme et la puissance, l’Europe est désormais appelée à choisir non pas l’une contre l’autre, mais les conditions de leur articulation. De cette capacité dépendra, pour une large part, sa place dans l’économie mondiale du XXIe siècle, ainsi que la préservation de son modèle économique et politique.


Annexe 1

Tableau de synthèse des principaux discours de politique commerciale de la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen

DateLieuCadre du discoursThème généralPoints spécifiques évoqués
16 juillet 2019StrasbourgDiscours de candidature à la présidence de la CommissionRedéfinition du rôle géopolitique de l’UE« Commission géopolitique », lien commerce–puissance, nécessité de réciprocité
27 novembre 2019BruxellesPrésentation du programme de la CommissionOrientation stratégiqueAutonomie stratégique, politique industrielle, protection du marché intérieur
16 septembre 2020BruxellesDiscours sur l’état de l’UnionRésilience économiqueSouveraineté industrielle, chaînes de valeur, dépendances stratégiques
15 septembre 2021StrasbourgDiscours sur l’état de l’UnionAutonomie stratégique ouverteDiversification commerciale, sécurisation des approvisionnements
14 septembre 2022StrasbourgDiscours sur l’état de l’UnionCommerce et transition énergétiqueCBAM, compétitivité industrielle, réponse aux politiques américaines
13 septembre 2023StrasbourgDiscours sur l’état de l’UnionDéfense économique européenneInstrument anti-coercition, contrôle des investissements, sécurité économique
2024 (divers discours)Davos / BruxellesForums économiques internationauxPositionnement global de l’UECommerce durable, rivalité systémique, rôle de l’UE dans la gouvernance mondiale
Annexe 2

Tableau de synthèse des orientations de la politique commerciale portées par le Commissaire européen au commerce (mandature 2019–2025, Commissaires successifs : Phil Hogan, Valdis Dombrovskis)

DateLieuCadreThème généralPoints spécifiques évoqués
2020BruxellesCommunication « Trade Policy Review »Révision de la politique commercialeAutonomie stratégique ouverte, résilience, réforme de l’OMC
2021BruxellesPrésentation de la nouvelle stratégie commercialeCommerce et durabilitéIntégration des normes environnementales, instruments de défense commerciale
2022Washington / BruxellesDialogues transatlantiquesRelations UE–États-UnisRéponse à l’Inflation Reduction Act, coordination industrielle
2022–2023BruxellesAdoption du FSRConcurrence équitableContrôle des subventions étrangères, protection du marché intérieur
2023BruxellesPrésentation de l’instrument anti-coercitionDéfense économiqueRéponse aux pressions extérieures, souveraineté décisionnelle
2024Divers forums internationauxStratégie commerciale globaleSécurité économiqueContrôle des exportations, investissements, technologies critiques
Annexe 3

Tableau de synthèse des principaux instruments de politique commerciale et de défense économique de l’Union européenne

InstrumentBase juridiqueDate d’adoption / entrée en vigueurObjectif principalPortée et mécanismeLimites identifiées
Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM)Règlement (UE) 2023/9562023 (phase transitoire 2023–2026)Lutter contre les fuites de carboneImposition d’un coût carbone sur certaines importations (acier, ciment, etc.)Complexité de mise en œuvre, risques de tensions commerciales
Règlement sur les subventions étrangères (FSR)Règlement (UE) 2022/25602023Garantir une concurrence équitableContrôle des aides publiques étrangères dans les marchés publics et acquisitionsCharge administrative, champ d’application encore en construction
Instrument anti-coercitionRèglement (UE) 2023/26752023Répondre aux pressions économiques de pays tiersPossibilité de mesures de rétorsion (tarifs, restrictions)Activation politiquement sensible, dépendance au consensus des États membres
Mesures anti-dumpingRèglement (UE) 2016/1036 (refonte)2016 (révisions ultérieures)Lutter contre les pratiques de dumpingImposition de droits compensateurs sur produits importésProcédures longues, efficacité variable face aux stratégies complexes
Mesures anti-subventionsRèglement (UE) 2016/10372016Corriger les effets des subventions étrangèresDroits compensateurs après enquêteDifficulté de preuve, asymétries d’information
Filtrage des investissements étrangers directs (IED)Règlement (UE) 2019/4522020Protéger les secteurs stratégiquesMécanisme de coopération entre États membres et CommissionCompétence partagée, application hétérogène
Instrument de marchés publics internationaux (IPI)Règlement (UE) 2022/10312022Assurer la réciprocité dans l’accès aux marchés publicsRestrictions possibles pour entreprises de pays tiers non ouvertsUtilisation encore limitée, impact incertain
Contrôle des exportations (biens à double usage)Règlement (UE) 2021/8212021Préserver la sécurité internationaleEncadrement des exportations de technologies sensiblesCoordination complexe entre États membres
Stratégie de sécurité économique (cadre global)Communication de la Commission (2023)2023Réduire les dépendances stratégiquesCoordination des instruments commerciaux, industriels et technologiquesAbsence de force juridique contraignante
Annexe 4

Tableau comparatif des principaux accords commerciaux de l’Union européenne et de leurs contenus stratégiques

PartenaireType d’accordDate / statutAccès au marchéServices / investissementsNormes & durabilitéIntérêt stratégique pour l’UE
Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay)Accord d’associationAccord politique 2024, signature en coursRéduction massive des droits de douane ; accès à un marché élargiAccès aux marchés publics et servicesClauses environnementales renforcéesDiversification ; accès aux matières premières ; contrepoids géopolitique
JaponAccord de partenariat économique (EPA)En vigueur depuis 2019Suppression de la majorité des droits de douaneOuverture des marchés publics et servicesNormes élevéesPartenariat avec une puissance technologique
Corée du SudAccord de libre-échangeEn vigueur depuis 2011Élimination quasi totale des droits de douaneForte libéralisationNormes avancéesIntégration dans chaînes de valeur asiatiques
IndeAccord en négociationFinalisation attendue 2026Réduction tarifaire progressiveAccès aux services et mobilitéNormes en négociationMarché stratégique ; alternative à la Chine
Nouvelle-ZélandeAccord de libre-échangeSigné 2023Suppression quasi totale des droits de douaneAccès large aux servicesTrès haut niveau environnementalAccord modèle ; laboratoire normatif
Canada (CETA)Accord économique et commercial globalEn vigueur provisoire depuis 2017Suppression de 98 % des droits de douaneAccès aux marchés publicsNormes élevéesRenforcement du lien transatlantique
VietnamAccord de libre-échangeEn vigueur depuis 2020Réduction progressive des droits de douaneAccès aux investissementsClauses sociales et environnementalesPositionnement en Asie du Sud-Est
Mexique (modernisé)Accord globalModernisation en coursOuverture accrue des marchésAccès renforcé aux servicesNormes durables intégréesAncrage en Amérique du Nord élargie
ChiliAccord-cadre avancé (Advanced Framework Agreement)Signé 2023, ratification en coursLibéralisation étendue des échangesAccès renforcé aux services, investissements et marchés publicsChapitre ambitieux sur climat et matières premièresAccès stratégique au lithium ; sécurisation des chaînes de valeur énergétiques ; partenariat clé pour la transition verte
États-Unis (Turnberry)Arrangement politico-commercial (non contraignant)2025Accès conditionnel et sectoriel (énergie, industrie verte)Coopérations cibléesNormes implicites, alignement stratégiqueGestion de la dépendance transatlantique ; réponse aux politiques industrielles américaines ; asymétrie structurelle
Annexe 5

Tableau de synthèse des procédures de défense commerciale et instruments antisubventions étrangères initiées par l’Union européenne sous la Commission Von der Leyen I (2019 -2024) et II (depuis fin 2024)

Produit / secteurPays viséInstrument mobiliséDate d’ouvertureStatutEnjeu stratégique
Acier (produits plats, laminés)ChineAntidumping + antisubventions2020–2022Mesures en vigueurLutte contre surcapacités ; protection industrie sidérurgique européenne
Aluminium extrudéChineAntidumping2020Mesures définitives (2021)Défense industrie intermédiaire clé
Fibre de verreChine, ÉgypteAntisubventions2020Mesures en vigueurLutte contre subventions indirectes via BRI
Panneaux solairesChineAntidumping (réexamen)2022Mesures ajustéesTension entre protection et transition énergétique
ÉoliennesChineEnquête antisubventions2024En coursRisque de dépendance technologique
Véhicules électriquesChineAntisubventions2023En cours / mesures provisoiresProtection industrie automobile ; souveraineté industrielle
BiodieselIndonésieAntidumping2019–2021Mesures rétabliesDéfense secteur agro-industriel
Acier inoxydableIndonésie, IndeAntidumping2021Mesures en vigueurProtection chaîne de valeur métallurgique
CéramiquesChineAntidumping2022Mesures prolongéesProtection PME manufacturières
Produits chimiques (acide citrique, etc.)ChineAntidumping2021–2023Mesures en vigueurDéfense industrie chimique
Câbles à fibre optiqueChineAntidumping2020Mesures en vigueurSouveraineté numérique
Subventions étrangères (règlement FSR)Multi-pays (notamment Chine, Golfe)Instrument anti-subventions étrangèresDepuis 2023Premières enquêtes ouvertesContrôle des distorsions dans le marché intérieur
Marchés publics (instrument IPI)Multi-paysInstrument de réciprocitéDepuis 2022Activation progressiveAccès équitable aux marchés publics
Dispositifs médicauxChineIPI (menace d’activation)2024En coursRéciprocité et sécurité sanitaire
Bloc spécifique — Mise en œuvre du règlement FSR (depuis 2023)
Secteur / opérationActeurInstrument (FSR)Type de procédureDateStatutEnjeu stratégique
Infrastructures ferroviaires (Bulgarie)CRRC (Chine)FSREnquête marchés publics2023Retrait de l’offreEffet dissuasif du FSR
TélécommunicationsEntreprises chinoisesFSREnquête marchés publics2024En coursSécurité des infrastructures critiques
TélécommunicationsEntreprises des Émirats arabes unisFSREnquête marchés publics2024En coursRisques liés aux financements souverains dans des infrastructures sensibles
Énergie (éolien, solaire)Acteurs chinoisFSREnquêtes sectorielles2024En coursProtection industrie verte
Infrastructures / concessionsEntreprises des Émirats arabes unisFSREnquête marchés publics2024En coursDistorsions liées aux financements souverains
Logistique / portsFonds souverains (EAU)FSRContrôle des concentrations2023–2025En cours / premières décisionsInfluence stratégique dans les infrastructures européennes
Acquisition (secteur tech / logistique)Divers (dont Chine, Golfe)FSRContrôle des concentrations2023–2025Premières décisionsContrôle des investissements subventionnés
Appels d’offres publicsMulti-paysFSRExamen ex anteDepuis 2023Application progressiveÉquité dans l’accès au marché intérieur
Annexe 6

Comparaison structurelle des accords commerciaux de l’UE négociés et signés depuis 2024*

DimensionUE – AustralieUE – MercosurUE – IndeUE – Chili
Objectif principalStratégique (chaînes d’approvisionnement, Indo-Pacifique)Accès au marché + agricultureAccès au marché + croissanceModernisation + partenariat stratégique ressources & transition verte
Type d’économie partenaireÉconomie développée riche en ressourcesÉconomie émergente agro-exportatriceÉconomie émergente en industrialisationÉconomie émergente stable, riche en minerais (cuivre, lithium)
Libéralisation tarifaireÉlevée (≈90–95%)Très élevée (≈90%+)Très élevée (≈90–97%)Quasi totale (~99,9% des exportations UE)
Gains principaux pour l’UEServices, marchés publics, industrieExportations industriellesIndustrie + produits à forte valeur ajoutéeAccès marché + équipements énergie/industrie
Gains principaux pour le partenaireAgriculture + minerais critiquesAgricultureTextile, secteurs intensifs en travailMinerais critiques (lithium, cuivre) + agriculture
Dimension ressources stratégiques CentraleSecondaire ÉmergenteTrès importante (lithium, cuivre, transition énergétique)
Rôle géopolitiqueIndo-PacifiqueAmérique du SudContrepoids à la ChineSécurisation Amérique latine + transition verte
Sensibilité politique (UE)Agriculture, IGTrès élevéeModéréeFaible à modérée
État des négociations (2026)Non concluSigné, non ratifiéAccord politiquePartiellement en vigueur (ITA depuis 2025)

* Note : Les accords conclus par l’UE avec le Japon, la Corée du Sud ou la Nouvelle-Zélande ne figurent pas dans ce tableau car ils relèvent principalement d’une logique d’optimisation des échanges existants entre économies déjà intégrées, avec un accent sur la réduction des barrières non tarifaires et la convergence réglementaire. À l’inverse, les accords plus récents portés par la Union européenne (Inde, Australie, Chili, Mercosur) s’inscrivent dans une logique plus stratégique comme définie par la Présidente de la Commission : diversification des partenaires, sécurisation des chaînes d’approvisionnement (notamment en matières premières critiques) et adaptation aux recompositions géopolitiques. Ils traduisent ainsi le passage d’une politique commerciale centrée sur l’efficacité économique à une approche de puissance et de résilience, avec les moyens institutionnels originels, sans modification institutionnelle majeure pour l’instant.


[1] Baldwin, R., The Great Convergence: Information Technology and the New Globalization, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2016, p. 12 s. ; H. Farrell, A. L. Newman, « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, n° 1, 2019, p. 42-79.

[2] Draghi, M., The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, 2024, p. 5 s.

[3] Sur la réaffirmation des logiques de puissance dans la politique commerciale américaine et la relecture contemporaine de la doctrine Monroe, v. RUSI, Trump Corollary to the Monroe Doctrine: Crisis or Opportunity?, 2025, disponible en ligne : https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/trump-corollary-monroe-doctrine-crisis-or-opportunity.

[4] Miran, S , Remarks at the Hudson Institute, 7 avr. 2025, American Presidency Project, disponible en ligne : https://www.presidency.ucsb.edu/documents/remarks-cea-chairman-steve-miran-the-hudson-institute.

[5] Piris, J.-C., The Future of Europe: Towards a Two-Speed EU?, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, p. 87 s. ; A. Sapir, « Europe’s Economic Challenges », Bruegel Policy Contribution, 2020.

[6] Sur le rôle du commerce dans la construction du projet européen et l’inscription du marché unique dans une logique d’ouverture régulée, v. Pelkmans, J.,European Integration: Methods and Economic Analysis, 3e éd., Harlow, Pearson, 2006, p. 45 s. ; Porter, Michael E., The Competitive Advantage of Nations, New York, Free Press, 1990, p. 73 s.

[7] Sur la notion d’« autonomie stratégique ouverte », v. Commission européenne, Trade Policy Review – An Open, Sustainable and Assertive Trade Policy, COM (2021) 66 final, Bruxelles, 18 févr. 2021, spéc. p. 4 s. ; v. égal. discours d’Ursula von der Leyen, « State of the Union Address », 16 sept. 2020 ; Dombrovskis, V., Speech on EU Trade Policy, 2021. De manière très significative au plan politique, soulignons que la notion ne procède pas d’une élaboration doctrinale académique isolée, mais bien d’une construction institutionnelle progressive visant à articuler ouverture commerciale, résilience économique et affirmation stratégique de l’Union.

[8] Draghi, M., The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, 2024, p. 5 s.

[9] Sur la réinterprétation contemporaine de la doctrine Monroe dans une perspective de puissance économique, comme déjà signalé, v. RUSI, Trump Corollary to the Monroe Doctrine: Crisis or Opportunity?, 2025, op. cit.

[10] S. Miran, Remarks at the Hudson Institute, 7 avr. 2025, op. cit. .

[11] Sur la dimension normative de la politique commerciale européenne et son articulation avec le projet d’intégration, v. J. Pelkmans, European Integration: Methods and Economic Analysis, 3e éd., Harlow, Pearson, 2006, p. 45 s. ; M. E. Porter, The Competitive Advantage of Nations, New York, Free Press, 1990, p. 73 s.

[12] F. Souty, op. cit.

[13] Draghi, M., The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, 2024, p. 5 s.

[14] Souty, F., « Les limites géopolitiques du règlement européen antisubventions étrangères, Le Diplomate Média, 21 janvier 2026.

[15] Voir Souty, F., « L’accord de Turnberry UE-Etats-Unis (juillet 2025) et la reconfiguration des risques tarifaires : stabilisation commerciale, coercition géopolitique et effets sur les marchés de de consommation », Le Diplomate Média, 26 janvier 2026.  

[16] Sur la réinterprétation contemporaine de la doctrine Monroe dans une perspective économique et stratégique, v. RUSI, Trump Corollary to the Monroe Doctrine: Crisis or Opportunity?, 2025, op.cit.

[17] Miran, S., Remarks at the Hudson Institute, 7 avr. 2025, op.cit.

[18] Draghi, M., The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, 2024, p. 5 s.


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