
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’accostage du navire de ravitaillement “Berlin”, le plus grand de la marine allemande, dans le port de Nuuk, au Groenland, n’est pas un simple événement de routine. C’est un geste politique et stratégique qui montre comment Berlin entend assumer un rôle plus incisif dans l’Arctique, une région en train de devenir un nouveau front de la compétition mondiale.
Pendant des décennies, l’Arctique a été l’espace de la coopération scientifique, de la protection environnementale et de la gestion partagée. Mais la fonte rapide des glaces, l’ouverture de nouvelles routes maritimes et la disponibilité d’immenses ressources naturelles ont transformé la zone en un champ de rivalité entre grandes puissances : Russie, États-Unis, Chine et désormais aussi l’Europe.
Le passage GIUK, carrefour stratégique
La mission allemande s’inscrit dans la logique de l’OTAN, qui considère vital le contrôle du passage dit GIUK (Groenland-Islande-Royaume-Uni). Ce couloir est l’unique accès à l’Atlantique pour la Flotte du Nord russe, basée à Mourmansk. En cas de conflit, maintenir ouvertes et sécurisées les routes transatlantiques signifierait garantir le transfert de troupes et de matériels d’Amérique du Nord vers l’Europe, condition indispensable pour renforcer le flanc oriental de l’Alliance.
La surveillance du GIUK est donc prioritaire. La mission allemande “Atlantic Bear”, avec la frégate Hamburg et le navire Berlin, représente une pièce de la stratégie de dissuasion face aux sous-marins russes, capables de menacer les lignes vitales de liaison entre États-Unis et Europe.
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La nouvelle politique arctique de Berlin
L’Allemagne a adopté des “Lignes directrices pour la politique arctique” qui reconnaissent l’importance croissante de la région. L’Arctique n’est plus seulement un espace de recherche et d’environnement, mais aussi un enjeu de sécurité, de routes commerciales et de compétition pour les ressources. La Russie, qui dispose déjà de bases militaires et d’une flotte de brise-glaces parmi les plus avancées au monde, s’est imposée comme protagoniste absolue. La Chine, bien que non arctique, s’est autoproclamée “État proche de l’Arctique” et a intensifié sa présence navale et infrastructurelle.
Dans ce contexte, Berlin se propose comme acteur européen autonome, capable de défendre des intérêts qui ne coïncident pas toujours avec ceux de Washington. L’accostage à Nuuk, territoire autonome danois, a aussi une valeur symbolique : montrer que l’Europe n’entend pas rester spectatrice dans le face-à-face entre Moscou et Washington.
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Le Groenland : Avant-poste disputé
Le Groenland occupe une position stratégique unique. Non seulement pour le contrôle du passage GIUK, mais aussi parce qu’il représente une plateforme naturelle d’observation et de défense au cœur de l’Atlantique Nord. Ce n’est pas un hasard si Washington, dès la Guerre froide, a installé au Groenland des bases militaires décisives comme celle de Thulé. Aujourd’hui, la présence allemande, même limitée, signale la volonté européenne de ne pas laisser aux États-Unis et à la Russie le monopole de l’influence.
Préparation militaire et interopérabilité
La mission a également une valeur opérationnelle. L’équipage du Berlin mène des exercices continus : défense contre drones et embarcations rapides, entraînement en cas d’incendies ou de naufrage, appontages d’urgence d’hélicoptères. Pas seulement un drapeau politique donc, mais aussi un renforcement de capacités réelles et de l’interopérabilité avec les marines alliées.
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Le commandant Karsten Uwe Schlüter l’a déclaré clairement : l’Allemagne entend montrer qu’elle est capable de soutenir ses alliés et d’opérer efficacement dans les conditions extrêmes du cercle polaire arctique.
Au-delà de Nuuk : Projection globale
La mission du Berlin ne s’arrête pas au Groenland. Le navire poursuivra vers l’Amérique du Nord pour participer à deux exercices multinationaux : “Nanook-Tuugaalik” au Canada et “Unitas”. Ces manœuvres confirment l’engagement de la Bundesmarine à opérer à l’échelle mondiale, renforçant sa crédibilité comme partenaire fiable, non seulement pour l’OTAN, mais aussi dans les contextes les plus sensibles de la sécurité internationale.
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Berlin entre prudence et ambition
La présence du Berlin à Nuuk est bien plus qu’une escale logistique. C’est le signal que l’Allemagne veut assumer de nouvelles responsabilités dans la défense européenne, dans une zone où les équilibres globaux se redéfinissent. D’un côté, Berlin manifeste sa solidarité envers ses alliés de l’OTAN ; de l’autre, elle revendique une voix européenne autonome dans une partie du monde qui a vu jusqu’ici surtout s’affronter la Russie et les États-Unis.
L’Arctique, avec ses ressources et ses routes émergentes, est le laboratoire du futur affrontement géopolitique. Et l’Allemagne, en s’insérant dans ce jeu, affirme que l’Europe n’entend pas rester en marge.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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