ÉCONOMIE – L’été brûlant des banques italiennes : Entre État et marché, ambitions nationales et pressions globales

Banque italienne symbolisée par un coffre-fort ouvert avec le signe euro, drapeau italien et pièces empilées, illustrant l’économie et la finance en Italie.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une recomposition après la crise

Depuis la grande lessive des années 2010, quand les créances douteuses et les dérivés toxiques menaçaient l’ensemble du système, les banques italiennes ont retrouvé des marges de manœuvre inédites. La hausse des taux d’intérêt décidée par la BCE à partir de 2022 a accru leurs revenus, tandis que Bruxelles et Mario Draghi, dans ses réflexions sur la compétitivité européenne, ont plaidé pour un mouvement de consolidation. Derrière la façade technique – synergies opérationnelles, économies d’échelle, solidité industrielle – se cache un enjeu plus vaste : redessiner les rapports de force dans le capitalisme italien.

Des bénéfices colossaux, un terrain de jeu ouvert

Les profits cumulés atteignent 112 milliards d’euros en trois ans. Avec de telles ressources, les établissements ont entamé une danse stratégique qui se décline en trois registres :

1. Les fusions internes, pour renforcer le tissu bancaire national.

2. Les affrontements entre pouvoir politique et acteurs financiers.

3. La grande bataille où se croisent intérêts italiens et capitaux mondiaux.

À lire aussi : Globalisation : l’étau se resserre

Bper et la conquête progressive du territoire

L’exemple de Bper illustre le premier registre. Avec l’appui d’Unipol, son actionnaire de référence, la banque de Modène a absorbé la Popolare di Sondrio. Une étape supplémentaire dans une expansion commencée avec le Banco di Sardegna, poursuivie par l’achat de guichets ex-Ubi, l’absorption de Carige et aujourd’hui la percée dans les Alpes lombardes. Un scénario similaire se retrouve dans l’intégration entre Banca Ifis et Illimity, qui a donné naissance à un pôle centré sur le digital. Ici, la logique industrielle et la volonté d’atteindre une masse critique l’emportent sur les calculs purement politiques.

Unicredit-Bpm : Quand Rome rappelle à l’ordre

Là où la finance rencontre le pouvoir, le bras de fer Unicredit-Banco Bpm constitue un cas d’école. L’Ops à 10 milliards envisagée par Andrea Orcel a été bloquée par le gouvernement Meloni au nom du Golden Power, instrument de souveraineté économique. La décision a provoqué des critiques à Bruxelles mais a été validée par le tribunal administratif du Latium. Pour Rome, l’opération menaçait l’équilibre entre dette publique, sécurité nationale et autonomie stratégique. Résultat : Unicredit a renoncé, démontrant que, face à l’État, même un géant bancaire doit plier. L’affaire a souligné la fracture entre le “parti romain” – exécutif et Trésor – et le “parti milanais” des grands groupes financiers, moins libres d’agir selon la seule logique du marché.

À lire aussi : ANALYSE – Rome et Tripoli : un partenariat stratégique au cœur des enjeux méditerranéens

Le cas Generali et le spectre du contrôle politique

Le gouvernement ne cache pas sa méfiance envers les grandes institutions financières qui projettent leur puissance à l’étranger. Unicredit a investi lourdement dans Commerzbank, tandis que Generali, premier groupe privé italien, s’est rapproché du français Natixis. Pour Rome, ces mouvements posent la question de la souveraineté : que reste-t-il d’une “banque italienne” si son centre de gravité se déplace hors du pays ? C’est dans ce contexte qu’apparaît la bataille autour de Mediobanca et de son lien stratégique avec Generali.

À lire aussi : Émeutes en France : la chienlit !

Mediobanca-Mps : La mère de toutes les batailles

La tentative de Mps, soutenue par Caltagirone et Delfin, de lancer une offre publique sur Mediobanca cristallise tous les enjeux. La banque siennoise, assainie et revitalisée, veut s’emparer du pivot historique de la haute finance italienne. L’objectif est clair : affaiblir Alberto Nagel, en place depuis 2008 et appuyé par les fonds internationaux, pour replacer Mediobanca dans un cadre plus “national”. Car contrôler Mediobanca, c’est indirectement peser sur Generali, dont elle détient 13,2 % du capital. Le duo Caltagirone-Delfin, déjà présent au capital de l’assureur, verrait ainsi son influence démultipliée.

Deux dates symbolisent l’intensité de ce duel : le 21 août, assemblée des actionnaires de Mediobanca, où Nagel joue sa survie, et le 8 septembre, date limite d’adhésion à l’Ops de Mps. Derrière ces chiffres, il y a une confrontation de philosophies : Rome, avec ses alliés industriels, veut réaffirmer une souveraineté financière ; Nagel et les fonds internationaux défendent une vision ouverte, où l’Italie reste intégrée au marché global.

Une lutte pour le pouvoir, plus que pour les dividendes

Dans ce “risiko” bancaire, l’enjeu ne réside pas seulement dans les profits ou les dividendes. Le capitalisme italien se distingue par une obsession pour les positions de contrôle : qui siège au conseil, qui détient les droits de vote, qui peut décider de la stratégie. C’est une logique féodale, faite d’alliances, de sièges conquis et de coalitions mouvantes. Chaque mouvement reflète une tension entre deux pôles : l’État, désireux de peser sur un secteur jugé vital, et le marché, qui réclame liberté et efficacité.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Europe-Russie-Chine : La guerre des sanctions franchit un nouveau palier

Rome, un théâtre possible pour la diplomatie mondiale

En marge de ces batailles financières, un autre scénario esquisse la projection internationale de l’Italie. Après les rencontres entre Trump, Poutine et Zelensky, certains évoquent Rome – ou même Bari, terre de saint Nicolas – comme lieu potentiel d’un sommet de paix. La suggestion peut sembler utopique, mais elle rappelle une vérité : la centralité de l’Italie se joue autant dans ses équilibres bancaires que dans sa capacité à offrir des espaces de négociation au monde. Une banque peut tomber ou fusionner, mais une nation qui s’affirme comme médiatrice devient un acteur incontournable.

Un été de révélations

L’été 2025 aura mis en lumière une réalité ancienne mais toujours brûlante : en Italie, la banque n’est jamais seulement banque. C’est un instrument de pouvoir, un champ de bataille entre élites économiques et politiques, une vitrine des ambitions nationales et un baromètre des rapports avec l’Europe et le monde. Dans la chaleur des chiffres, des fusions et des OPA, se lit la lutte pour définir quel visage donner au capitalisme italien du futur : celui d’une forteresse nationale ou celui d’un acteur intégré dans le grand marché global.

À lire aussi : Entre Paris et Ouagadougou le torchon brûle


#Italie, #banquesitaliennes, #économie, #finance, #BCE, #MarioDraghi, #Unicredit, #BancoBpm, #Bper, #Mps, #Mediobanca, #Generali, #OPA, #GoldenPower, #marchéfinancier, #crisedette, #capitalisme, #Rome, #Milan, #fusionbancaire, #OPAhostile, #investissements, #banquedigital, #Illimity, #BancaIfis, #consolidation, #marchéglobal, #souverainetééconomique, #Europe, #Bruxelles, #Meloni, #dettepublique, #économieitalienne, #banques, #actionnaires, #géopolitique, #Trump, #Poutine, #Zelensky, #sommetpaix

Le Diplomate Logo

Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine toutes les actualitées.

Ce champ est nécessaire.

Nous ne spammons pas ! Consultez nos CGU pour plus d’informations.

Retour en haut