DÉCRYPTAGE – Mer Noire, la coalition à venir : La Turquie prépare l’ordre naval de l’après-guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un projet confidentiel entre les pays riverains pour une force maritime post-accord Kiev-Moscou : Sécurité commerciale, dissuasion modérée et ambitions turques
La diplomatie des vagues : Une force navale en attente de la paix
Dans le silence des chancelleries bordant la mer Noire, un projet prend forme et pèse davantage que bien des déclarations publiques : la création d’une coalition navale régionale, dirigée par la Turquie, conditionnée à un futur accord de paix entre l’Ukraine et la Russie. Il ne s’agit pas d’une force de combat au sens classique, mais d’un mécanisme de stabilisation maritime conçu pour le jour d’après : le moment où les armes se tairont, tandis que les tensions continueront de circuler sous la surface.
L’objectif officiel est pragmatique : sécurisation des routes commerciales, déminage, prévention des incidents militaires, protection des flux énergétiques et agricoles, surveillance du respect du cessez-le-feu. L’objectif réel est politique : redessiner l’équilibre en mer Noire sans la livrer entièrement à l’OTAN ou à la Russie.
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Pourquoi Ankara prend la tête du projet
Le leadership turc n’a rien d’un hasard. Ankara est le seul acteur capable de conjuguer puissance navale régionale, contrôle des détroits, appartenance à l’OTAN et dialogue ouvert avec Moscou. La Convention de Montreux lui confère un pouvoir unique : décider qui entre et qui sort de la mer Noire en temps de guerre. Une autorité juridique transformée en levier géopolitique.
Après son rôle dans l’accord sur les céréales et dans les médiations entre Kiev et Moscou, la Turquie se positionne comme arbitre maritime eurasiatique, capable d’offrir une sécurité jugée acceptable par les deux camps. Non pas un garant neutre, mais un régulateur intéressé, déterminé à consolider son influence stratégique.
Les membres potentiels et la logique de l’exclusion
Le format envisagé privilégie les pays riverains de la mer Noire : Turquie, Roumanie, Bulgarie, Ukraine et, avec un rôle plus prudent, la Géorgie. Le principe est clair : éviter une présence directe de grandes puissances de l’OTAN non régionales, afin de ne pas transformer la coalition en provocation permanente vis-à-vis de Moscou.
Ce choix reflète une nouvelle grammaire de la sécurité européenne : moins d’alliances globales, davantage d’architectures régionales, plus flexibles, moins idéologiques, plus orientées vers la gestion du risque.
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Fonctions opérationnelles : Sécurité, dissuasion, contrôle
La future coalition aurait des missions concrètes :
– patrouilles navales multinationales
– déminage maritime, aujourd’hui une menace réelle pour la navigation
– escorte des navires commerciaux
– lutte contre les drones navals et les actes de sabotage
– coordination des ports et du trafic maritime
– centre de commandement probablement situé en Turquie
Il ne s’agirait pas d’une force d’invasion, mais d’une dissuasion de basse intensité, suffisante pour stabiliser le théâtre sans en faire une ligne de front permanente.
Le calcul russe : Tolérer pour éviter pire
Moscou pourrait accepter une telle initiative uniquement à certaines conditions : absence de puissances de l’OTAN extra-régionales, respect de la liberté opérationnelle de la flotte russe de la mer Noire, subordination formelle à un accord de paix. En d’autres termes, la Russie pourrait la tolérer comme un moindre mal, préférable à une présence militaire occidentale plus agressive.
C’est un compromis géopolitique classique : mieux vaut une Turquie influente qu’une OTAN envahissante.
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Scénarios économiques : La mer Noire comme artère vitale
Derrière la dimension militaire se cache un enjeu économique majeur. La mer Noire est un nœud de l’exportation ukrainienne, un corridor énergétique, une route clé pour les céréales, un espace stratégique pour les infrastructures numériques et les câbles sous-marins. Stabiliser ses eaux signifie protéger des flux financiers, des chaînes d’approvisionnement et des rentes stratégiques.
Une coalition navale ne garantit pas seulement la sécurité : elle garantit la confiance des marchés, la soutenabilité des assurances maritimes, le retour des investissements portuaires. En géopolitique, la sécurité est toujours aussi une police d’assurance économique.
Évaluation stratégique militaire : Dissuasion sans escalade
Sur le plan militaire, le projet représente un modèle nouveau : une dissuasion régionale sans confrontation directe entre grandes puissances. Un équilibre délicat, dans lequel la force sert davantage à prévenir les incidents qu’à gagner des guerres.
C’est une tentative de transformer la mer Noire d’un espace de guerre hybride en une zone de gestion du risque, où la présence militaire ne disparaît pas, mais change de fonction.
La signification géopolitique : Un laboratoire multipolaire
La véritable valeur du projet réside dans sa portée symbolique. La mer Noire devient un laboratoire de la sécurité multipolaire, où l’OTAN n’est plus l’unique architecte de l’ordre et où la Russie n’est plus le seul antagoniste. Entre les deux se place la Turquie, puissance d’équilibre, pont entre l’Occident, l’Eurasie et le Moyen-Orient.
Si la coalition voit le jour, elle consacrera un principe nouveau : la paix ne sera pas garantie par un bloc, mais par un compromis régional.
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La coalition navale en mer Noire n’est pas encore une réalité, mais elle constitue déjà un signal. Elle indique que l’avenir de la région ne se décidera pas seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans les salles opérationnelles, les ports, les détroits et les règles de la navigation. Celui qui contrôlera la sécurité de ses eaux contrôlera une partie de l’économie, de la diplomatie et de l’équilibre stratégique de l’Europe orientale.
Et dans cette partie, la Turquie a déjà choisi de ne pas rester spectatrice.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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