ANALYSE – La guerre des autres, l’impuissance européenne

ANALYSE – La guerre des autres, l’impuissance européenne

Chute Europe
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon

Un pétrolier arraisonné en haute mer au large des Amériques. Des destroyers chinois encerclant Taïwan comme pour répéter un blocus général. Des câbles sous-marins mystérieusement sectionnés en mer Baltique. Et, en contrepoint, des tracteurs défilant sur les Champs-Élysées pendant que les dirigeants européens évoquent des « bains de sang » et le retour de la guerre.

C’est dans ce décor de fin de cycle que Pierre Lellouche, ancien ministre, gaulliste revendiqué et vétéran des grandes crises internationales, confesse pour la première fois de sa vie avoir peur.

Non pas une peur abstraite ou émotionnelle, mais la crainte froide, presque clinique, qu’une erreur de calcul — un coup de trop — ne fasse sauter les digues déjà fragilisées de l’ordre international. Nous sommes entrés, selon lui, dans un âge où les empires agissent de nouveau sans fard, pendant que l’Europe continue de parler comme si le monde d’hier existait encore.

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Trois empires, une Europe exposée

La thèse centrale de Pierre Lellouche, développée dans Engrenages publié chez Odile Jacob, est désormais connue mais rarement assumée aussi clairement : le monde s’organise autour de trois empires — américain, russe et chinois — tandis que l’Europe, puissance normative sans muscles stratégiques, paie le prix du choc des volontés.

La guerre en Ukraine n’est plus un conflit régional ; elle est devenue l’un des fronts d’un affrontement systémique opposant un Occident fatigué à un bloc eurasiatique en gestation, associant Moscou, Pékin, Téhéran et Pyongyang.

Ce basculement se fait au détriment des grandes constructions d’après-1945. ONU, OTAN, Union européenne : leurs réflexes juridiques et procéduraux sont désaccordés face au retour brutal de la politique de puissance. L’Europe, dit Pierre Lellouche, n’est plus sujet de l’histoire mais espace traversé, ouvert, vulnérable aux décisions prises ailleurs.

Trump ou le retour assumé du fait accompli

L’arraisonnement d’un pétrolier battant pavillon russe, impliqué dans le commerce du pétrole vénézuélien, est à cet égard un moment de vérité. Donald Trump n’invoque ni la morale ni le droit international. Il agit. Il veut le pétrole du Venezuela et, surtout, empêcher que cette rente stratégique ne tombe sous contrôle chinois.

Depuis le 11 septembre, Pékin a méthodiquement investi ports, mines, télécoms et infrastructures en Amérique latine, reléguant les États-Unis au rang de puissance contestée dans ce qu’ils considéraient comme leur arrière-cour. La saisie du pétrolier, après une longue traque maritime, marque une rupture : Washington réécrit les règles du jeu. Le droit devient un instrument au service de la puissance, non l’inverse.

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Mercosur : Le mensonge européen révélé

Pendant que les grandes puissances sécurisent leurs routes énergétiques, l’Europe débat de normes et découvre, stupéfaite, la colère de ses agriculteurs. Pour Pierre Lellouche, le traité Mercosur agit comme un révélateur brutal : vingt-cinq ans de négociations menées sans jamais dire la vérité aux paysans européens, promis à une concurrence frontale avec des exploitations sud-américaines géantes, soumises à des standards que l’Union prétend refuser… tout en ouvrant ses marchés.

Agriculture et commerce extérieur ont été fédéralisés à Bruxelles ; les États ont abandonné leurs instruments de protection en échange d’une PAC devenue perfusion permanente. Quand la colère monte, la Commission sort le carnet de chèques. Mais le mal est plus profond : l’Europe s’est désarmée là où se joue désormais la rivalité mondiale.

Emmanuel Macron ou la fuite en avant extérieure permanente

Dans ce contexte, Emmanuel Macron incarne aux yeux de Pierre Lellouche une tentation classique des pouvoirs affaiblis : chercher à l’extérieur l’autorité perdue à l’intérieur. Président sans majorité, sans budget, le chef de l’État multiplie les initiatives diplomatiques — Gaza, Ukraine, Groenland — sans doctrine claire ni véritable contrôle parlementaire.

L’évocation d’un possible déploiement de forces françaises et britanniques en Ukraine, même après un cessez-le-feu, cristallise ses inquiétudes : mission floue, chaîne de commandement incertaine, risque d’escalade avec une Russie qui n’acceptera jamais le retour de l’OTAN par la petite porte. Engager la France à la lisière d’un face-à-face nucléaire sans débat national sérieux relève, selon lui, d’une légèreté historique.

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Le discours de guerre comme aveu d’impuissance

Ce qui inquiète le plus Pierre Lellouche n’est pas la brutalité décomplexée de Trump, mais la rhétorique martiale des dirigeants européens. Lorsqu’ils parlent de guerre sans en avoir ni les moyens ni la volonté, ils trahissent moins un courage retrouvé qu’une profonde impuissance.

Comme l’écrivait Raymond Aron, « à la longue, le droit international doit se soumettre au fait »: non par cynisme, mais parce qu’un ordre international qui n’est plus soutenu par la puissance cesse d’être un ordre.

 Henry Kissinger, rappelle-t-il, n’était pas un pacifiste mais un stratège obsédé par le contrôle de l’escalade. Aujourd’hui, déclarations martiales, improvisations diplomatiques et fragilités intérieures se combinent dangereusement. Il suffirait d’un incident naval, d’un mauvais calcul sur Taïwan ou d’un accrochage en mer Noire pour précipiter l’Europe dans une guerre qu’elle n’a ni préparée ni pensée.

La peur d’un réaliste

Que Pierre Lellouche, internationaliste chevronné, ancien pilier de l’OTAN parlementaire, admette aujourd’hui sa peur n’a rien d’anodin. Elle naît de la convergence de trois dynamiques explosives : banalisation de l’usage de la force, multiplication des zones de friction et affaiblissement intérieur des démocraties occidentales.

Son avertissement est clair : entre une Amérique qui assume le rapport de force et une Eurasie qui s’organise, l’Europe doit choisir. Redevenir une puissance — ou accepter de n’être qu’un théâtre. À défaut, le basculement du monde qu’il décrit pourrait bien se transformer, pour le Vieux Continent, en chute libre.

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