
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’enquête allemande sur le sabotage des gazoducs Nord Stream rouvre une fracture profonde au cœur de l’Europe, révélant une vérité embarrassante que Berlin, Bruxelles et plusieurs capitales préféraient enfouir…
Après trois ans d’investigations, les procureurs fédéraux allemands estiment disposer de preuves solides impliquant une unité d’élite ukrainienne, agissant sous les ordres directs de Valeriy Zaloujny, alors chef des forces armées et aujourd’hui ambassadeur à Londres. Un constat chevronné qui heurte frontalement la narration dominante et cheville le doute sur la nature des alliances que l’Europe cultive depuis l’inizio de la guerre.
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Le séisme politique est d’autant plus puissant qu’en septembre 2022, dès les premières heures suivant les explosions sous-marines, les responsables politiques européens et les médias les plus alignés avaient spontanément accusé la Russie. Remettre en question l’idée que Moscou aurait détruit une infrastructure qu’elle avait financée à hauteur de plus de vingt milliards d’euros relevait presque de l’hérésie. Mais l’hypothèse d’un auto-sabotage russe n’a jamais tenu debout : Moscou aurait ainsi sapé une source cruciale de revenus et un moyen de pression géopolitique irremplaçable pour l’après-guerre.
L’idée que l’Ukraine, parfois soutenue en coulisse par certains alliés anglo-saxons, puisse être au cœur de l’opération n’est pas nouvelle. Les déclarations de Joe Biden et de Victoria Nuland, annonçant de facto la mort du Nord Stream en cas d’invasion russe, les révélations du prix Pulitzer Seymour Hersh et même le message “It’s done!” que Liz Truss aurait envoyé à Antony Blinken immédiatement après l’explosion ont formé une constellation d’indices largement ignorée en Europe. Aujourd’hui, ces signaux s’assemblent et dessinent un tableau moins commode : celui d’une opération menée avec une sophistication qui dépasse largement les seules capacités ukrainiennes.
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L’enquête allemande a notamment identifié sept suspects, dont plusieurs plongeurs. L’un d’eux a été localisé grâce à un simple radar routier couplé à un logiciel de reconnaissance faciale. Mais dès que l’affaire a pris de l’épaisseur, Varsovie a refusé d’extrader l’un des suspects, qualifié de “héros national”. Le même jour où les gazoducs explosaient, la Pologne inaugurait son propre pipeline avec la Norvège, étape clé de son ambition de devenir le nouveau hub énergétique régional au détriment de Berlin. Les intérêts économiques et géopolitiques s’entremêlent, rendant toute vérité explosive.
Cette affaire plonge l’Allemagne dans un malaise profond. Berlin, principal bailleur de fonds et fournisseur d’armes de l’Ukraine, se retrouve face à un partenaire qui refuse d’aider les enquêteurs, nie tout impliquement et continue de réclamer toujours plus de soutien. L’extradition depuis l’Italie de Serhii Kuznietsov, considéré comme chef de l’unité impliquée, est devenue un casse-tête diplomatique qui met Rome, Kiev et Berlin sous pression. Un procès en Allemagne pourrait exposer des vérités encore plus déstabilisantes pour une société politique déjà divisée par les coûts énergétiques et l’aide militaire.
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Plus largement, le sabotage du Nord Stream a marqué un tournant dans la perception du rapport entre alliés. Les États européens ont découvert que l’Ukraine, dont ils assurent la survie économique et militaire, poursuit parfois des objectifs incompatibles avec les leurs. La fermeture unilatérale par Kiev du transit du gaz russe en 2024, qui a renchéri la facture énergétique de tout le continent, n’a fait qu’illustrer cette divergence croissante. À mesure que la guerre tourne mal pour Kiev, les tentatives de pousser l’OTAN et l’Union européenne vers un affrontement direct avec Moscou se multiplient, parfois à travers des opérations ambiguës : drones attribués sans preuves à la Russie, missiles ukrainiens tombés en Pologne présentés comme russes, incendies simultanés de raffineries dans plusieurs pays dépendants du pétrole russe.
La frontière entre ami et ennemi devient floue dans un continent qui a perdu le sens de la souveraineté et qui dépend désormais d’alliances fragiles et réversibles. Pendant que l’Europe se vide financièrement pour soutenir Kiev, les enquêtes sur la corruption en Ukraine s’empilent, les milliards disparaissent, les responsables mis en cause s’exilent et la capacité militaire de Kiev s’érode malgré l’afflux d’armes occidentales. Comme l’a souligné Viktor Orbán, il est paradoxal de répondre à chaque scandale par de nouveaux financements.
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L’affaire Nord Stream n’est pas seulement une question judiciaire. Elle incarne l’effondrement de la logique stratégique européenne, incapable de distinguer ses véritables intérêts de ceux d’États partenaires qui, parfois, la manipulent ou la dépassent. Elle rappelle aussi que les alliances, lorsqu’elles ne reposent plus sur des intérêts convergents et une souveraineté préservée, deviennent des mécanismes de dépendance qui mettent en danger ceux qui s’y abandonnent.
L’Europe continue d’affirmer qu’elle défendra l’Ukraine “aussi longtemps qu’il le faudra”, mais cette fidélité proclamée masque une inquiétude croissante. Les peuples paient la facture énergétique, les divisions internes s’élargissent et la perspective d’un conflit élargi hante un continent épuisé. Le sabotage du Nord Stream est le révélateur brutal d’un rapport de forces déséquilibré, où les illusions diplomatiques cèdent peu à peu à la réalité géopolitique: parfois, en croyant soutenir un allié, on nourrit un acteur imprévisible qui agit selon des intérêts propres. Et l’Europe, trop souvent, découvre cela trop tard.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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