ÉNERGIE – Crise énergétique : L’Europe assiégée

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.
Ces derniers jours, l’arrêt du gaz russe via le gazoduc ukrainien a paralysé une grande partie de l’Europe. Malgré les tentatives de l’Union européenne pour rassurer les citoyens et les entreprises, l’impact est évident : factures en hausse et instabilité croissante des marchés. Les difficultés logistiques ne sont pas les seules à peser, les incertitudes nourrissent également la spéculation financière. Cette décision, soutenue par Washington et Bruxelles, affecte directement les membres de l’UE comme la Slovaquie, fortement dépendants des approvisionnements russes.
Washington et son gaz : un pari perdant pour l’Europe
Depuis des années, les États-Unis poussent à imposer leur gaz naturel liquéfié (GNL) à l’Europe, éliminant ainsi la concurrence russe. Cette stratégie, amorcée par Barack Obama, poursuivie par Joe Biden et de manière plus agressive par Donald Trump, qui a même menacé d’imposer des droits de douane à ceux qui refuseraient d’acheter du GNL américain.
La rapidité avec laquelle l’UE a décidé d’abandonner le gaz russe à partir de 2022 a aggravé les difficultés économiques. À cela s’ajoute l’Inflation Reduction Act adopté par les États-Unis, qui incite les entreprises européennes à se délocaliser outre-Atlantique, profitant de coûts énergétiques cinq fois inférieurs. L’Europe se retrouve ainsi « doublement perdante », victime d’une stratégie où ses intérêts sont subordonnés à ceux de Washington.
Les attaques contre les gazoducs : une guerre souterraine
La destruction des gazoducs Nord Stream en 2022 a porté un coup direct à l’indépendance énergétique européenne, mais cet acte n’était pas isolé. Ce sabotage, probablement orchestré par des acteurs anglo-américains avec la possible complicité d’alliés nordiques, a marqué le début d’une nouvelle phase de guerre énergétique. Plus récemment, l’attaque ukrainienne par drones contre la station de compression Russkaya du Turk Stream a mis en lumière la stratégie de Kiev visant à déstabiliser davantage le marché européen.
Le Turk Stream, dernier canal actif pour le gaz russe vers des pays comme la Serbie et la Hongrie, est devenu la nouvelle cible de cette guerre. Il n’est pas surprenant que Budapest, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Péter Szijjártó, ait qualifié ces actions d’atteinte directe à sa souveraineté.
Les sanctions américaines et l’isolement européen
Les dernières sanctions américaines contre le secteur pétrolier russe ont amplifié les difficultés européennes. La réduction du nombre de navires-citernes disponibles, désormais soumis à des restrictions, a entraîné une hausse des coûts de transport du pétrole brut. Selon une analyse de Lloyd’s List Intelligence, le prix du transport maritime entre le Moyen-Orient et la Chine a augmenté de 39 % ces derniers jours, pénalisant encore davantage les pays importateurs, en particulier les Européens.
L’Europe, déjà confrontée à une baisse de la production industrielle (-1,9 % dans la zone euro en 2024), voit son déclin économique s’aggraver. L’Allemagne, locomotive de l’UE, enregistre une chute inquiétante des commandes industrielles (-5,4 % en novembre) et un record de faillites d’entreprises (+30 % par rapport à 2023). Cette crise frappe particulièrement des secteurs clés tels que l’automobile et l’ingénierie mécanique, marquant une phase de récession pour la première puissance économique européenne.
La réponse faible de la Commission européenne
Face à ces défis, la Commission européenne s’est limitée à des déclarations de circonstance. Même après l’attaque contre le Turk Stream, Bruxelles a évité de condamner explicitement Kiev, malgré les dommages causés à des pays membres comme la Hongrie et la Slovaquie. La porte-parole pour l’énergie, Anna-Kaisa Itkonen, s’est contentée de déclarer que la situation était « préoccupante », sans prendre de position claire. Cette ambiguïté alimente le mécontentement des citoyens européens et renforce l’impression que les intérêts des États-Unis priment sur ceux du continent.
Réactions en Allemagne et remise en question du modèle actuel
En Allemagne, le mécontentement politique grandit. Le parti de Sahra Wagenknecht (BSW) a qualifié les sanctions contre Moscou de cadeau pour l’économie américaine et de désastre pour l’Europe. L’Alternative für Deutschland (AfD), quant à elle, promet de restaurer le Nord Stream en cas de victoire aux prochaines élections.
Cette situation ne fait qu’augmenter le risque d’une explosion du mécontentement social et politique, avec des partis eurosceptiques prêts à exploiter l’échec des politiques énergétiques et industrielles de l’UE. Si Bruxelles ne revoit pas sa stratégie, le risque est une érosion irréversible de la confiance des citoyens envers les institutions européennes.
Conclusions : quel avenir pour l’Europe ?
La crise énergétique n’est pas seulement un problème économique, mais une question de survie politique pour l’Union européenne. Si Bruxelles n’est pas capable de garantir la sécurité énergétique de ses membres ni de protéger leur souveraineté économique, il devient inévitable de se demander quels intérêts elle poursuit réellement.
La leçon de ces dernières années est claire : continuer à déléguer aux États-Unis la gestion des équilibres énergétiques et géopolitiques ne fait qu’accroître la vulnérabilité de l’Europe. Avec des alliés si prêts à sacrifier les intérêts européens pour les leurs, la question demeure : qui a réellement besoin d’ennemis ?
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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