DÉCRYPTAGE – Le Rafale dans le viseur de Pékin

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand le fleuron de l’armée de l’air française devient l’objet d’une guerre industrielle, psychologique et géopolitique
À première vue, il ne s’agit que d’un reportage militaire diffusé par la télévision d’État chinoise à la fin de décembre 2025. En réalité, c’est beaucoup plus que cela. Entre le 24 et le 29 décembre, la CCTV montre un exercice de simulation mené à Xuchang, dans le Henan, où huit chasseurs J-16 de l’Armée populaire de libération affrontent six Rafale clairement identifiés comme des appareils de l’armée de l’air indienne. La scène n’a rien d’anodin. Dans ce type d’exercice, normalement classifié, on ne choisit pas un adversaire au hasard. On choisit celui qu’on juge crédible, dangereux, révélateur. En désignant publiquement le Rafale comme ennemi de référence, Pékin reconnaît implicitement sa haute valeur militaire, mais cherche dans le même mouvement à l’enfermer dans un récit de vulnérabilité.
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L’aveu chinois derrière la mise en scène
Il faut prendre la séquence pour ce qu’elle est : une forme d’aveu stratégique. Si la Chine met en scène le Rafale comme un “benchmark omnirole fighter” et comme un nœud critique du système adverse, c’est qu’elle ne le considère ni comme un appareil secondaire ni comme un simple concurrent commercial. Elle le traite comme une plateforme de très haut niveau, agile, robuste, dotée d’une excellente guerre électronique, d’une fusion de données avancée et d’une polyvalence rare. Autrement dit, le Rafale reste pour Pékin un standard occidental redoutable.
Mais l’intérêt de la Chine n’est pas seulement de reconnaître ce niveau. Son objectif est de montrer qu’elle entend battre le Rafale non pas dans la logique romantique du duel entre avions, mais dans une logique beaucoup plus moderne, beaucoup plus froide, beaucoup plus industrielle : celle de la supériorité systémique. Le scénario 8 contre 6 n’est pas innocent. Il met en scène la masse, la saturation, l’économie du missile, la coordination des capteurs, l’intégration des réseaux, l’appui de l’intelligence artificielle, la guerre électronique distribuée. Le message est limpide : le Rafale est peut-être l’un des meilleurs chasseurs occidentaux, mais il peut être submergé par une architecture chinoise de “systèmes de systèmes”.
Du ciel du Cachemire aux marchés d’Asie
Cette opération médiatique ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans la suite directe des affrontements de mai 2025 entre l’Inde et le Pakistan. À ce moment-là, la perte d’au moins un Rafale indien, dans un contexte où le Pakistan mettait en œuvre des systèmes chinois, a offert à Pékin une occasion inespérée. D’un épisode tactique limité, la Chine a cherché à faire une vérité stratégique générale. Elle a transformé un incident de combat en argument commercial, puis cet argument commercial en campagne d’influence.
C’est là que commence la vraie guerre de l’ombre. Selon de multiples recoupements, la machine chinoise n’a pas seulement mobilisé la propagande classique. Elle a activé des attachés militaires, des relais diplomatiques, des réseaux sociaux, des contenus manipulés, des images générées par intelligence artificielle, des vidéos de simulation présentées comme authentiques. L’objectif n’était pas seulement de salir un avion. Il s’agissait de fragiliser ce qu’il représente : la crédibilité stratégique de la France, son autonomie industrielle, sa capacité à vendre non seulement un appareil, mais un ensemble cohérent fait d’armes, de maintenance, de formation, de confiance politique et d’influence durable.
Dans cette perspective, le reportage de la CCTV est une pièce supplémentaire d’un dispositif plus vaste. Il s’adresse à l’Inde, bien sûr, mais aussi à l’Indonésie, à la Grèce, à l’Égypte, au Qatar et à tous ceux qui regardent le marché des avions de combat. Le message est moins technique que psychologique : votre Rafale, aussi raffiné soit-il, peut être neutralisé par la masse, par le réseau, par l’attrition. C’est une dissuasion narrative. C’est aussi une manière de préparer les esprits à l’idée que la supériorité française appartient déjà au passé.
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Une guerre industrielle sous uniforme militaire
Il serait pourtant naïf de réduire cette affaire à une querelle entre industriels. Le Rafale gêne Pékin parce qu’il est l’un des très rares chasseurs non américains capables d’occuper durablement des marchés stratégiques. Derrière lui, il y a Dassault, bien sûr, mais aussi toute une conception française de la puissance : une autonomie technologique, une diplomatie d’armement, une relation souveraine avec les clients, une capacité à exister entre Washington et Pékin. Frapper le Rafale, c’est donc viser plus large. C’est réduire l’empreinte française là où la vente d’un avion crée de la dépendance technologique, ouvre des portes politiques et structure des alignements géopolitiques pour vingt ou trente ans.
La Chine a parfaitement compris qu’au XXIe siècle les marchés d’armement ne se gagnent plus seulement avec des performances techniques. Ils se gagnent aussi avec des récits, des perceptions, des campagnes d’influence, des intimidations diplomatiques. C’est en cela que l’affaire du Rafale est exemplaire. Elle montre que la guerre hybride a désormais pénétré au cœur même de la concurrence industrielle mondiale.
Taïwan, le dossier qui ferait tout basculer
C’est ici qu’intervient la question la plus explosive : celle de Taïwan. Lorsque le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, a laissé entendre en septembre 2025 que Taipei voulait le Rafale, il n’a pas seulement évoqué une possibilité commerciale. Il a rouvert un vieux dossier franco-chinois, chargé d’histoire, de tensions et de représailles. La flotte taïwanaise de Mirage 2000-5 arrive en fin de course. Son maintien devient coûteux, difficile, de moins en moins rationnel. Pour Taïwan, le Rafale représente donc une solution logique : un appareil moderne, multirôle, crédible dans un environnement contesté, apte à renforcer la dissuasion dans le détroit.
Sur le plan industriel, un tel contrat serait colossal. Entre 36 et 60 appareils, les armements associés, la maintenance, la formation, les pièces et les mises à jour, ce serait un apport majeur pour la filière française, de Dassault à Thales, de Safran à l’ensemble de la chaîne de soutien. Ce serait aussi un succès politique majeur pour la France, qui démontrerait qu’elle reste un acteur stratégique autonome capable d’exporter au plus haut niveau dans l’un des théâtres les plus sensibles du monde.
Mais c’est précisément pour cette raison que la vente serait perçue à Pékin comme une provocation de première grandeur. Pour la Chine, Taïwan n’est pas un marché ; c’est une ligne rouge absolue. Livrer le Rafale à Taipei reviendrait, du point de vue chinois, à faire passer la France du statut de partenaire économique difficile à celui d’acteur impliqué dans le containment stratégique de la Chine. À partir de là, les conséquences seraient prévisibles : rappel d’ambassadeur, gel du dialogue politique, pressions économiques ciblées, sanctions implicites ou explicites contre les groupes français de défense et d’aéronautique, intensification des campagnes de désinformation contre le Rafale et, plus largement, tentative de faire payer à Paris le prix d’une autonomie jugée hostile.
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Le choix français entre puissance et dépendance
Pour Paris, l’équation serait terrible. D’un côté, il y aurait la logique de souveraineté : soutenir sa base industrielle, défendre sa liberté de décision, consolider sa présence indo-pacifique, montrer qu’elle ne se laisse pas dicter sa conduite par Pékin. De l’autre, il y aurait la réalité brutale des interdépendances : la Chine pèse lourd dans l’économie mondiale, dans les chaînes d’approvisionnement, dans les débouchés commerciaux, dans l’aéronautique civile, dans le luxe, dans toute une partie des intérêts français.
Vendre le Rafale à Taïwan signifierait donc plus qu’une transaction. Ce serait accepter que l’avion français cesse d’être seulement un fleuron industriel pour devenir un symbole géopolitique. Ce serait entrer dans une nouvelle phase de confrontation où la France devrait assumer ouvertement le coût de son autonomie. Et ce coût ne serait pas seulement diplomatique. Il serait économique, stratégique et psychologique.
Le chasseur et le miroir
Au fond, toute cette affaire révèle une vérité simple. Si la Chine a besoin de mettre le Rafale en scène comme adversaire, c’est qu’elle le respecte. Si elle cherche ensuite à le discréditer, c’est qu’elle le craint comme concurrent. Et si Taïwan venait demain à l’acheter, le Rafale changerait définitivement de nature. Il ne serait plus seulement un avion. Il deviendrait le miroir d’un affrontement plus vaste : celui entre une Chine qui veut remodeler à son profit l’ordre industriel et stratégique asiatique, et une France qui prétend encore exister comme puissance militaire, industrielle et diplomatique à part entière.
Dans ce duel, les missiles comptent. Les radars comptent. Les suites de guerre électronique comptent. Mais comptent tout autant les récits, les perceptions, les pressions et les signaux. Voilà pourquoi le Rafale n’est plus seulement engagé dans le ciel. Il l’est désormais dans une bataille d’influence où se joue bien davantage que la réputation d’un avion : la place même de la France dans le nouveau désordre mondial.
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