
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Lors de son audition à l’Assemblée nationale, le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, a exprimé son irritation face à ce qu’il perçoit comme le silence des responsables politiques français sur l’avenir du SCAF. Il a souligné que l’absence de réaction, de prise de position ferme, donnait aux partenaires — en particulier l’Allemagne — l’impression de pouvoir changer les règles du jeu en toute impunité. En clair : tant que Paris reste mou, Berlin peut pousser les pions.
Et c’est exactement ce qu’on observe : selon plusieurs sources, l’Allemagne étudierait sérieusement l’option de se passer de la France dans la phase suivante du programme d’avion de combat de 6e génération, sous couvert de “rééquilibrage industriel” ou de “révision de la gouvernance”. Le projet SCAF (ou FCAS dans sa version anglophone) tremble.
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Le SCAF : Entre haute ambition et compromis bancals
Le Système de combat aérien du futur (SCAF / FCAS) est l’un des projets de défense les plus ambitieux de l’Europe : un système intégrant un avion de 6e génération (NGF), des drones ou “effecteurs déportés”, des liaisons, des systèmes d’arme interconnectés… La France en a confié le “morceau central” – le chasseur habité – à Dassault, tandis qu’Airbus (au nom de l’Allemagne et de l’Espagne) gère d’autres volets du système.
Mais cette architecture “par piliers” est justement ce qui aujourd’hui produit des tensions. Qui pilote quoi ? Qui a le dernier mot ? Quelle proportion des retours industriels revient à chaque nation ? Éric Trappier conteste la gouvernance actuelle, qu’il juge floue et inefficace, notamment sur le “pilier 1” (l’avion habité). Il réclame des clarifications, voire une révision des règles, pour éviter que la France ne soit reléguée à un rôle secondaire.
Ce désaccord pèse lourd : la phase 2 du SCAF — celle où sera construit un démonstrateur — est prévue pour bientôt, et si aucun accord n’est trouvé d’ici la fin de l’année, l’avenir du projet est gravement compromis.
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Berlin joue l’esquive — ou la substitution
Ce n’est pas un simple avertissement de façade : l’Allemagne ne se contente pas de menaces verbales. Selon les analystes, Berlin explore sérieusement des voies alternatives :
- Reprendre le projet avec l’Espagne sans la France
- Nouer des partenariats avec le Royaume-Uni ou la Suède dans le cadre d’initiatives concurrentes (comme le GCAP)
- Ou bien avancer seul, dans une version amputée du SCAF, en commençant par des développements domestiques.
Le chancelier Friedrich Merz, en coulisses, aurait fixé une échéance — fin 2025 — pour décider du sort du dossier. Pour Berlin, l’argument face aux critiques françaises est double : d’une part, dénoncer l’“hyper-domination” de Dassault dans le projet ; d’autre part, brandir le risque de blocage complet si Paris reste inflexible.
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Scénarios militaires : sabotage ou renaissance ?
Militairement, l’enjeu n’est pas simplement de prestige. Si le SCAF échoue, l’Europe perdrait une occasion de disposer d’une arme de nouvelle génération conçue selon ses propres doctrines et exigences souveraines. Le continent resterait dépendant, pour ses avions de combat, soit des productions américaines (F-35, etc.), soit de coopérations extérieures coûteuses.
Mais l’échec n’est pas écrit. Deux scenarii militaires se dégagent :
- Dissociation contrôlée : Paris et Berlin trouvent un compromis de gouvernance — réallocation des responsabilités, quotas industriels, droits de veto — et poursuivent ensemble le projet. Le démonstrateur volerait d’ici 2028, la mise en service vers 2035-2040.
- Scission tactique : l’un des deux (peut-être l’Allemagne) se retire ou avance en solo sur un segment du projet. Dans ce cas, la France pourrait décider, comme le dit Trappier, de “faire le programme seule de A à Z” si nécessaire. Ce serait un pari lourd : la France devrait porter seule le coût total, sans le partage budgétaire européen.
Mais même dans cette voie solitaire, le défi technologique est immense — et le poids politique considérable. Cela supposerait un engagement budgétaire national fort et une volonté politique sans faille.
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Enjeux géopolitiques et géoéconomiques : L’ombre de l’atlantisme
À l’échelle européenne, cette crise du SCAF est révélatrice d’un dysfonctionnement : l’équilibre entre souveraineté nationale et coopération multilatérale. Si Berlin parvient à marginaliser la France, un précédent dangereux sera établi : un État puissant pourrait décider, selon ses intérêts, de redessiner les alliances industrielles et stratégiques.
Géoéconomiquement, les parts du gâteau industriel sont énormes. La France craint de perdre jusqu’à 55 milliards d’euros de chiffre d’affaires export selon certaines estimations en cas d’“industrious downgrade” dans le projet. Le “principe de coopération” est dès lors remis en question quand les retours économiques et industriels ne sont pas équitablement répartis.
Sur le plan géostratégique, un SCAF en déroute ou éclaté affaiblirait l’ambition européenne d’un “pôle de défense autonome”. L’Europe resterait dépendante, au moins partiellement, du parapluie américain. Dans un contexte de tensions croissantes — Russie, Chine — cela serait une faiblesse notable.
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Le moment de vérité approche
La France ne peut plus rester spectatrice. Le silence des politiques, souligné par Trappier, est dangereux : il encourage les partenaires à redéfinir les règles à leur avantage. Si Paris n’impose pas une ligne claire — soit pour réformer la gouvernance du SCAF à l’intérieur du trio, soit pour se lancer seule — le rêve d’un avion européen de 6e génération pourrait se désagréger.
La fin 2025 est posée comme date-butoir. Si Berlin bascule vers l’exclusion de la France, ce ne sera pas juste une défaite industrielle, ce sera un moment de rupture dans l’équilibre stratégique de l’Europe. Paris doit agir, et vite !
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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