DÉCRYPTAGE – Sénégal, la fracture au sommet et le prix de la souveraineté

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La rupture entre Faye et Sonko
Le Sénégal entre dans une phase politique particulièrement délicate. La destitution du Premier ministre Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Faye, accompagnée de la dissolution du gouvernement, n’est pas un simple remaniement. C’est la rupture du pacte politique qui avait porté au pouvoir, en 2024, une nouvelle génération dirigeante, née de la contestation de l’ordre précédent et de la promesse de refonder le rapport entre l’État, les ressources nationales et la souveraineté économique.
Faye et Sonko n’étaient pas deux figures séparées. Ils étaient les deux visages d’une même victoire. Sonko, exclu de l’élection présidentielle en raison d’une condamnation pour diffamation, avait transféré son capital politique sur Faye, contribuant de manière décisive à son élection. Tous deux anciens fonctionnaires des impôts, tous deux emprisonnés avant le scrutin, tous deux symboles d’une rupture avec le système de l’ancien président Macky Sall. Leur alliance incarnait une demande sociale précise : moins de subordination aux créanciers internationaux, davantage de contrôle sur les ressources naturelles, plus d’attention aux jeunes et aux catégories populaires.
Cette construction se fissure désormais. Le président a limogé le Premier ministre, renvoyé les ministres et confié au gouvernement sortant la seule gestion des affaires courantes. Sonko, en affirmant qu’il dormirait « le cœur léger » dans sa résidence de Keur Gorgui, a voulu transformer une défaite institutionnelle en défi politique. Il n’apparaît pas comme un homme liquidé. Il apparaît comme un dirigeant prêt à retourner vers le corps vivant de son électorat.
La dette comme terrain de l’affrontement
La crise ne naît pas seulement d’une rivalité personnelle. Le véritable terrain de l’affrontement est économique. Le Sénégal fait face à une situation financière très lourde. Le Fonds monétaire international a gelé un programme de prêts de 1,8 milliard de dollars après la découverte de dettes mal déclarées. À la fin de 2024, la dette publique aurait atteint 132 % du produit intérieur brut. C’est un niveau considérable pour un pays qui ambitionne de se présenter comme l’une des démocraties les plus solides d’Afrique de l’Ouest et comme une nouvelle plateforme énergétique de l’Atlantique africain.
Le problème est simple : sans accord avec le Fonds monétaire international, Dakar risque de voir augmenter le coût de sa dette, de perdre des marges budgétaires et de ralentir les investissements publics. Mais avec un accord trop dur, le pays risque de payer un prix social très élevé. C’est là que s’est consommée la fracture entre Faye et Sonko.
Le ministre des Finances, Cheikh Diba, avait annoncé la reprise des discussions avec le Fonds monétaire international dans la semaine du 8 juin, avec l’objectif de parvenir à un accord sur les points essentiels avant la fin du mois. Sonko, lui, s’opposait à une restructuration de la dette estimée à 13 milliards de dollars et rejetait des mesures impopulaires comme l’augmentation des prix du carburant. La question des subventions énergétiques est explosive : si le prix du pétrole devait monter jusqu’à 115 dollars le baril, les dépenses destinées à soutenir les carburants pourraient dépasser jusqu’à 2 milliards de dollars les crédits prévus au budget 2026.
Cela signifie que le Sénégal se trouve devant un dilemme classique : respecter les conditions des créanciers ou préserver le consensus intérieur. Faye semble vouloir rouvrir le canal avec le Fonds monétaire international. Sonko représente au contraire une ligne plus radicale : ne pas faire payer à la population le coût de la crise financière et remettre en cause les conditions imposées de l’extérieur.
Énergie, gaz et ressources : le véritable enjeu
Derrière la crise politique se trouve aussi le dossier des ressources. Sonko avait fait de la révision des accords pétroliers, gaziers et miniers l’un des axes de son action. Sa position était claire : le Sénégal ne peut pas rester formellement souverain tout en demeurant substantiellement dépendant de règles écrites par les compagnies étrangères, les créanciers internationaux et les anciennes élites administratives.
Le cas le plus important concerne le projet Greater Tortue Ahmeyim, grand gisement gazier situé au large des côtes du Sénégal et de la Mauritanie, développé notamment avec la participation de BP. Sonko avait critiqué le contrat de fourniture de gaz, le jugeant inéquitable, et avait soutenu qu’une renégociation des accords énergétiques pourrait réduire les prix intérieurs et améliorer les finances publiques. Il avait également révoqué environ 71 licences minières, signe clair de sa volonté de reprendre en main la distribution des rentes.
Le conflit devient ici géoéconomique. Le Sénégal n’est plus seulement un pays africain stable et modéré, utile aux équilibres diplomatiques régionaux. Il devient un pays qui entre sur le marché énergétique avec de nouvelles ambitions. Le gaz, le pétrole, les mines et la position atlantique augmentent son poids stratégique. Mais ils accroissent aussi les pressions. Plus un pays dispose de ressources, plus il doit décider qui les contrôle : l’État, les multinationales, les créanciers, les élites locales, ou une combinaison de tous ces acteurs.
La ligne Sonko visait une souveraineté économique plus offensive. La ligne Faye, du moins dans cette phase, semble plus prudente, plus attentive à la compatibilité financière internationale. Il ne s’agit pas de dire que l’une serait automatiquement vertueuse et l’autre subalterne. Mais il est clair qu’elles représentent deux visions différentes de l’État.
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Le risque institutionnel
La destitution de Sonko ne clôt pas la crise. Elle l’ouvre. Son parti, le Pastef, domine l’Assemblée nationale. Cela signifie que le président Faye pourrait se retrouver face à un Parlement politiquement hostile ou, à tout le moins, traversé par de fortes tensions. Les réformes demandées pour rassurer le Fonds monétaire international pourraient devenir difficiles à faire adopter, surtout si Sonko décidait de retourner ouvertement dans l’opposition.
En mars, l’ancien Premier ministre avait déjà menacé de retirer le Pastef du gouvernement si le président s’éloignait du programme du parti. Aujourd’hui, cette menace paraît beaucoup plus concrète. Par ailleurs, les modifications du code électoral adoptées récemment pourraient ouvrir la voie à une candidature de Sonko à l’élection présidentielle de 2029. Le limogeage pourrait donc le transformer de chef de gouvernement usé par les difficultés économiques en dirigeant d’opposition capable de capitaliser le mécontentement populaire.
C’est un risque politique évident pour Faye. Se libérer de Sonko peut renforcer son contrôle immédiat sur l’exécutif, mais cela peut aussi offrir à l’ancien Premier ministre le rôle le plus confortable : celui du tribun exclu du pouvoir, libre de dénoncer les compromis, les sacrifices sociaux et les concessions faites au Fonds monétaire international.
La dimension géopolitique africaine
Le Sénégal est un pays clé de l’Afrique de l’Ouest. Il partage ses frontières avec le Mali, la Mauritanie, la Guinée, la Guinée-Bissau et entoure presque entièrement la Gambie. Dakar est depuis des décennies une capitale diplomatique importante, traditionnellement proche de l’Occident et de la France, mais désormais insérée dans un contexte régional marqué par le recul de l’influence française, l’avancée de puissances alternatives et la montée des nationalismes économiques africains.
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la rupture avec Paris a pris des formes militaires et radicales. Au Sénégal, du moins jusqu’ici, la transition s’est faite par les urnes, dans un cadre civil et institutionnel. C’est précisément pourquoi la crise Faye-Sonko est importante : elle montre que, même dans les pays africains considérés comme les plus stables, la question de la souveraineté ne peut plus être différée.
Le conflit ne concerne pas seulement l’identité de celui qui gouverne. Il concerne celui qui décide du prix du carburant, celui qui négocie la dette, celui qui contrôle le gaz, celui qui signe les contrats miniers, celui qui définit le rapport avec le Fonds monétaire international et avec les grandes compagnies énergétiques. C’est la politique dans sa forme la plus concrète : budget, énergie, monnaie, consensus social.
Une crise capable de redéfinir le Sénégal
La chute de Sonko est donc bien davantage qu’un épisode interne. Elle constitue le premier grand test du nouveau Sénégal né des élections de 2024. Faye doit démontrer qu’il peut gouverner sans l’homme qui lui a transmis une partie décisive du consensus populaire. Sonko doit décider s’il veut devenir le chef d’une nouvelle opposition nationale ou négocier en position de force. Le Fonds monétaire international attend un interlocuteur fiable. Les compagnies énergétiques observent. Les marchés évaluent le risque. La population regarde le prix du carburant, du pain et de l’électricité.
La vraie question est de savoir si le Sénégal parviendra à concilier trois objectifs très difficiles : stabilité institutionnelle, discipline financière et souveraineté sur les ressources. Si Faye choisit uniquement la voie de la compatibilité avec les créanciers, il risque de s’aliéner la base populaire qui a porté le nouveau pouvoir au gouvernement. Si Sonko choisit uniquement la mobilisation contre le système, il risque de pousser le pays vers une paralysie politique au moment précis où il aurait besoin de négocier avec force et lucidité.
Le Sénégal entre ainsi dans une phase décisive. La promesse panafricaniste et anti-système n’est plus un slogan électoral : elle doit se mesurer à la dette, aux subventions, au Fonds monétaire international, à BP, au gaz offshore, au Parlement et à la rue. C’est là que se voit la différence entre la rhétorique de la souveraineté et son coût réel. Car la souveraineté, lorsqu’elle devient gouvernement, n’est jamais gratuite. Elle coûte de l’argent, des alliances, des conflits et des compromis. Et souvent elle divise précisément ceux qui l’avaient promise ensemble.
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