TRIBUNE – Petites causes, grands effets 

TRIBUNE – Petites causes, grands effets 

lediplomate.media — imprimé le 27/05/2026
Photo Maison Blanche Trump
Photo Maison Blanche

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« La surprise est l’épreuve du vrai courage » nous dit Aristote. Chaque conflit international comporte son lot de surprises, bonnes ou mauvaises ; son lot de conséquences, positives ou négatives ; son lot de décisions, pertinentes ou hasardeuses. Le conflit qui oppose, l’Iran et les États-Unis, ne fait pas exception à la règle. Le monde évolue dans une sorte de brouillard, d’incertitude stratégique si courante dans l’histoire des relations internationales. Et cela alors que Donald Trump et Benjamin Netannyahou semblent maintenir chacun leur cap et que la tentative américaine pour fluidifier la circulation dans le détroit d’Ormuz tourne court, dégénère en bataille navale. Rien ne serait plus hasardeux, à nos yeux, que d’adopter une approche simpliste, manichéenne pour mesurer toutes les implications de cette guerre hybride, asymétrique ! Mieux vaut adopter une approche pragmatique et pluridisciplinaire permettant d’embrasser la complexité d’une guerre qui se joue à trois niveaux : local, régional et international

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Au plan local : Les Lettres persanes ou le triangle des Bermudes 

L’Iran, unique objet de notre ressentiment, se trouve au cœur du problème qui secoue depuis plusieurs décennies la région. Ce verrou va-t-il sauter ou se maintenir ? Quel est le positionnement des deux autres protagonistes que sont les États-Unis et Israël ?

La Perse habileLe détroit d’Ormuz est devenu « l’arme fatale » des Gardiens de la révolution après la fin des bombardements israéliens et américains. Mais, la situation financière de l’Iran est devenue catastrophique et le cours actuel du rial ne permettrait plus, aux Iraniens, d’échanger autrement que par le troc. La résilience de l’économie iranienne connaît ainsi des limites qui pourraient être rapidement atteintes. Enfin, malgré les apparences d’un pouvoir encore centralisé avec des messages lus du Guide suprême toujours invisible, le gouvernement iranien semble plus divisé que jamais. La stratégie du faible au fort mise en œuvre par l’Iran n’a, semble-t-il, pas permis aux mollahs d’imposer leur volonté aux Américains et aux Israéliens, mais de durer artificiellement grâce à l’aide de la Chine et, d’une façon moindre, de la Russie. Le chantage exercé par l’Iran sur le reste du monde, y compris la Chine, à travers le moyen du contrôle du détroit d’Ormuz, peut-il durer longtemps[1]. Qu’en est-il du rôle de médiateur du Pakistan ?[2] Que peut changer la Chine ?

L’Amérique humiliée. Au gré de ses déclarations publiques à jet continu et à la cohérence problématique incertaine, Donald Trump ne semble avoir ni cap, ni boussole. Ses positions déroutantes ne semblent pas obéir à une quelconque logique cartésienne. Elles varient au gré du vent et créent de l’incertitude. En dernière hypothèse, elles font monter le prix du baril de brut. Ce dont le monde n’a nul besoin. À tel point que le 47ème Président des États-Unis sollicite l’appui de Pékin[3] pour tenter de faire fléchir un régime iranien intraitable (Cf. sa dernière visite en Chine), surtout sur la question de son programme nucléaire militaire[4]. Y parviendra-t-il ou n’est-ce qu’un vulgaire écran de fumée ?

Israël intraitable. Pour sa part, Benjamin Netanyahou maintient, contre vents et marées, son cap, obtenir la reddition du régime iranien qui n’a qu’un objectif, la destruction assumée de l’État d’Israël. C’est pourquoi, après la guerre contre le Hamas à Gaza et l’extension des colonies en Cisjordanie[5], il mène le branle contre le Hezbollah au Liban, conflit à l’issue incertaine. Comment cette approche du problème libanais va-t-elle se terminer ? Comment vont-évoluer les discussions entre Israéliens et Libanais, conduite sous la houlette américaine et ayant pour objectif ultime, une normalisation des relations entre les deux États ?

Pas plus que les mathématiciens, les diplomates ne savent pas résoudre les équations à trois inconnues surtout lorsque s’en ajoutent d’autres qui proviennent de l’échelon régional, cet Orient compliqué !

Au plan régional : La redistribution des cartes ou la leçon du Golfe 

Le moins que l’on soit autorisé à dire est que rien ne sera plus comme avant dans la région. La liste des interrogations soulevées par ce tsunami est illimitée.

Au Liban, le jeu trouble du Hezbollah, affidé de Téhéran, ne fait plus illusion surtout depuis la mort de deux casques bleus française de la FINUL. Il n’hésite pas à envoyer quelques drones sur le nord d’Israël pour démontrer que rien ne peut se faire contre lui. N’est-il pas la cause de bien des problèmes au pays du Cèdre ? Comment cela va-t-il se terminer ? 

En Israël, dont la stratégie de neutralisation du régime des Mollahs est claire, le coût de la guerre (financier, humain, diplomatique …) ne cesse de croître sans qu’une solution claire ne se dégage et sans qu’il ne parvienne à obtenir une reddition sans condition du régime des Mollahs. Quid du résultat des prochaines élections ? Vont-elles conforter ou affaiblir le Premier Ministre, Benjamin Nétanyahou ?

L’Arabie saoudite, chose incroyable, semble se dégager du Pacte du Quincy qui les lie aux États-Unis depuis 1945 après son refus d’utilisation de ses bases par l’armée américaine. Rappelons qu’au terme de ce Pacte, le Royaume garantit l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain en échange de la garantie américaine de protection contre toute menace extérieure ! Quid à l’avenir ! Ne se rapproche-t-elle pas de la Turquie ?

Comment vont évoluer des États tels que l’Irak, la Jordanie, la Syrie, la Palestine (Gaza, Cisjordanie) ? Vont-ils être entraînés dans la tourmente comme des feuilles mortes le sont au gré du vent ? L’avenir de l’Égypte est lui aussi problématique tant la guerre produit son cortège d’effets négatifs[6].

Les pays du Golfe, qui se croyaient à l’abri des secousses régionales, découvrent leurs fragilités intrinsèques, qu’elles soient sécuritaires ou économiques[7]. Ils s’interrogent même sur la crédibilité du parapluie américain, voire de l’engagement français en cas de coup dur. Les Émirats arabes unis (EAU), qui jugent indésirables les chiites pakistanais[8], claquent la porte de l’OPEP[9]. Un officiel israélien aurait effectué une visite surprise à Abou Dabi. Ces monarchies envisagent désormais d’autres voies d’acheminement de leurs ressources pétrolières (pipelines terrestres) compte tenu du pouvoir d’obstruction iranien sur le détroit d’Ormuz. Ont-elles à l’esprit d’autres alliances de substitution ? En cas de maintien du régime iranien, comment les pays du Golfe le traiteraient-ils ? Si non, quel est l’avenir du Hezbollah, du Hamas, des Houthis du Yémen …, grands perturbateurs du Moyen-Orient ? Quelle lecture prédictive peut-on envisager des scénarios de recomposition régionale à court et à moyen terme ? 

Il s’agit d’une suite de questions sans réponse. Mais, ne pas les poser serait irresponsable pour un dirigeant clairvoyant censé envisager toutes les hypothèses, y compris les plus dérangeantes. À ces interrogations viennent s’en additionner d’autres qui proviennent de l’échelon international.

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Au plan international : Le grand chambardement ou la démondialisation 

Les discussions entre les présidents Trump et Xi Jinping, à la mi-mai, ont démontré la puissance chinoise. Quels sont les enjeux stratégiques internationaux globaux d’une crise aux répercussions régionales ?

La remise en cause de la gouvernance mondiale. La crise d’Ormuz soulève moultes questions qui dépassent son cadre géographique strict. Elle met en évidence la remise en cause de la liberté de circulation dans les espaces maritimes et, son corollaire, celui du libre commerce qui pourrait à terme peser sur l’économie mondiale[10]. Ceci constitue un changement fondamental de paradigme, un abandon des grands principes posés à l’échelon universel après 1945 ? Va-t-on connaitre un nouveau choc pétrolier comme ce fut le cas en 1973 ? Ne sommes-nous pas face à un affaissement du droit international ? Ne sommes-nous pas confrontés à une mondialisation moins multilatérale, plus transactionelle, moins juridique, plus géopolitique, où les tensions sont de plus en plus visibles. ? En dernière analyse, n’assistons-nous pas à la fin du multilatéralisme à la mode du XXe siècle, quoi qu’en dise, le Ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot ?[11]

La remise en cause du poids des grands acteurs du concert des nations. Quid de l’Empire américain qui semble trembler sur ses bases ? Quid du rôle de la Russie et de la Chine dans cette crise ? Vont-elles en sortir grandies ou affaiblies de cette crise ? À ce jour, Pékin semble tirer son épingle du jeu avec maestria tant Xi Jinping possède une véritable stratégie de long terme comme il l’a amplement démontré lors de la visite de Donald Trump à Pékin[12]. Il dicte le tempo de la relation bilatérale ou presque[13]. Quid de l’impuissance des États membres de l’UE qui découvrent sidérés l’affaiblissement du lien transatlantique, voire l’obsolescence programmée de l’OTAN[14] et leur désarroi en termes énergétiques. Quid des pays asiatiques qui se cherchent de nouveaux partenaires ? Quid d’une Afrique qui risque d’en payer le prix fort[15] et cherche à récupérer des investissements comme lors du Sommet Afrique-France (« Africa Forwards ») de Nairobi ?[16] Ce ne sont pas les annonces grandiloquentes d’Emmanuel Macron qui changeront la donne[17]. Les BRICS en sont réduits à mettre en garde contre « l’instabilité considérable » engendrée par la guerre au Moyen-Orient. Ne sommes-nous pas passés du fameux Triangle Washington-Moscou-Pékin de Michel Tatu[18]au duopole Washington-Pékin ?[19]

D’une manière plus générale, ne sommes-nous pas les spectateurs incrédules d’une remise en cause drastique de tout l’ordre mondial dont on ne sait ce qu’il va en advenir dans le futur ? N’entrons-nous pas dans une longue période d’incertitude qui nécessite une grande capacité d’anticipation pour prévenir le pire ?

La grande illusion ou le courage de la vérité ? 

« Non, l’avenir n’est à personne ! Sire, l’avenir est à Dieu ! A chaque fois que l’heure sonne, tout ici-bas nous dit adieu » nous dit Victor HugoEt, c’est bien le cas aujourd’hui avec l’interminable conflit qui oppose les États-Unis à l’Iran. Nul ne semble en mesure, à ce stade, de prédire quelle tournure vont prendre les évènements dans un avenir prévisible ! Conflit de longue, durée, effondrement de l’Iran, défaite des États-Unis, affaiblissement d’Israël, éclatement du Liban, effondrement du régime de non-prolifération nucléaire, violation du principe de libre-circulation maritime … ? Toutes les options, y compris avec quelques sous-options, sont ouvertes. Voulons-nous sérieusement nous y préparer à très brève échéance ? Ne devons-nous pas user intelligemment du bref sursis qui nous est donné pour faire d’un mal un bien ? Face à l’inéluctabilité des incertitudes, un sursaut de l’esprit s’impose ! Le temps idéalisé d’un monde pacifique est disparu. Le moins que l’on puisse dire est que la situation peut se résume en ces quelques mots : petites causes, grands effets.

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Vincent Arbarétier, La stratégie du faible au fort de l’Iran à bout de souffle ?www.bvoltaire.fr , 10 mai 2026.

[2] Louis Imbert/Claire Gatinois, Conflit en Iran : le Pakistan, un médiateur intéressé, Le Monde, 12 mai 2026, p. 4.

[3] Piotr Smolar/Harold Thibault, Xi aborde en position de force sa rencontre avec Trump, Le Monde, 14-15 mai 2026, pp. 2-3.

[4] François Bougon, Donald Trump se rend à Pékin avec l’Iran en têtewww.mediapart.fr , 13 mai 2026.

[5] Philippe Jacqué, L’UE sanctionne les colons israéliens en Cisjordanie, Le Monde, 13 mai 2026, p. 3.

[6] Samuel Forey, La guerre en Iran fragilise encore plus l’Égypte, Le Monde, 22 mai 2026, p. 13.

[7] Éric Albert, La guerre au Moyen-Orient ébranle le système des pétrodollars, Le Monde, 13 mai 2026, p. 12.

[8] Sophie Landrin, Aux Émirats, les chiites pakistanais indésirables, Le Monde, 16 mai 2026, p. 5.

[9] Philippe Charlez, Pourquoi les Émirats se sont-ils retirés de l’OPEP ?www.valeursactuelles.com , 15 mai 2026.

[10] Crise d’Ormuz. Des détroits fragiles et stratégiques. Des voies de passage menacées par l’instabilité mondiale, Le Monde, Géopolitique, 10-11 mai 2026, pp. 16-17-18-19.

[11] Anna Sylvestre-Treiner (propos recueillis par), Jean-Noël Barrot : « En Afrique, la Russie a été mise en échec », Le Monde, 14-15 mai 2026, p. 6.

[12] Harold Thibault, À Pékin, la mise en garde de Xi à Trump, Le Monde, 16 mai 2026, p. 3.

[13] Vincent Arbarétier, Après la visite de Trump en Chine, le « coup de massue » américain à l’Iran ?www.bvoltaire.fr , 17 mai 2026.

[14] Philippe Jacqué, Europe : l’OTAN face au désengagement européen, Le Monde, 22 mai 2026, p. 4.

[15] Marjorie Cessac, En Afrique, la souveraineté financière à petit pas, Le Monde, 10-11 mai 2026, p. 28.

[16] Anna Sylvestre-Treiner, Le bilan mitigé de Macron en Afrique, Le Monde, 12 mai 2026, p. 6.

[17] Anna Sylvestre-Treiner, À Nairobi, le testament africain d’Emmanuel Macron, Le Monde, 14-15 mai 2026, p. 6.

[18] Michel Tatu, Le triangle Washington-Moscou-Pékin et les deux Europe (s), Casterman, 1972.

[19] Alexandre del Valle, Chine-États-Unis-Russie : Grand Yalta 2.0 ou basculement post-occidentalwww.valeursactuelles.com , 17 mai 2026.


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