DÉCRYPTAGE – Sharjah, la nouvelle frontière de l’évasion…

Deux drapeaux, celui de la Russie et celui des Émirats arabes unis, flottent côte à côte devant la skyline de Dubaï, symbolisant leurs relations économiques et stratégiques.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Comment la Russie contourne les sanctions en s’appuyant sur les zones franches émiraties

Pendant des mois, les capitales occidentales ont concentré leur attention sur Dubaï, considéré comme le cœur des réseaux russes d’évasion des sanctions. Mais la carte a changé. Une enquête publiée par Intelligence Online révèle que Sharjah, longtemps perçu comme un émirat secondaire, est devenu en quelques années le nouveau centre névralgique des opérations logistiques permettant à Moscou de contourner les restrictions liées à la guerre en Ukraine. Dans les zones franches de Hamriyah et de la Sharjah Airport International Free Zone, se joue désormais une partie décisive pour l’approvisionnement de l’industrie militaire russe.

Dubaï serre la vis, Sharjah ouvre les portes

Le mécanisme est simple : sous la pression croissante des États-Unis et de l’Union européenne, Dubaï et Abou Dhabi ont renforcé les contrôles, fermé des milliers de comptes bancaires russes et retiré des licences à des sociétés suspectes. Sharjah, au contraire, a conservé une réglementation plus souple, des procédures d’enregistrement ultra-rapides et des vérifications minimales. Résultat : des entreprises peuvent être créées en 24 à 48 heures, sans examen sérieux des bénéficiaires effectifs, tout en bénéficiant d’entrepôts douaniers idéaux pour brouiller la traçabilité des marchandises. Les opérateurs russes chassés de Dubaï s’y sont réinstallés presque sans interruption.

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Le triangle des biens à double usage

Les flux de marchandises racontent l’histoire : microprocesseurs américains, composants européens, machines CNC, pièces aéronautiques, électronique dual-use essentielle à la production de missiles, de drones et de systèmes d’armes russes. Le montage est sophistiqué : achats en Europe, aux États-Unis, à Taïwan ou en Corée du Sud ; transit à Sharjah pour “neutraliser” la chaîne de traçabilité ; réexportation via la Turquie, le Kirghizistan, l’Arménie ou le Kazakhstan. Un jeu d’écrans successifs destiné à contourner certificats d’origine et contrôles douaniers.

D’après les services occidentaux, Sharjah aurait dépassé Dubaï dès 2024-2025 comme premier hub émirati pour les marchandises sensibles à destination de la Russie. Plusieurs dizaines d’entreprises immatriculées dans ces zones franches conduisent directement à des entités stratégiques sous sanctions : Rostec, Rosoboronexport, Almaz-Antey.

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Les cas de 2025 : Une série de signaux d’alerte

Les enquêtes de l’année ont mis en évidence plusieurs dossiers révélateurs :

– Hamriyah Steel Free Zone Company, filiale émiratie du groupe russe Metalloinvest, sanctionnée en 2025 pour avoir camouflé des exportations d’acier ;

– 7 à 8 entreprises de la SAIF Zone impliquées dans l’envoi de micro-électronique américaine et européenne à des fabricants de drones militaires russes ;

– une société de Sharjah, monitorée par les services occidentaux, ayant importé pour plus de 2 millions de dollars de puces Texas Instruments et Analog Devices depuis Taïwan avant de les réexpédier à une entité figurant sur la liste noire américaine ;

– plusieurs entreprises d’Hamriyah accusées d’avoir fourni des machines à des installations produisant les missiles Kalibr et Iskander.

L’ensemble montre clairement que Sharjah est devenu une véritable plateforme logistique pour le complexe militaro-industriel russe, sous couvert d’activité commerciale légitime.

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Pressions internationales, résistances locales

Depuis 2023, les Émirats font face à un intense lobbying de Washington et Bruxelles. Les visites répétées de hauts responsables du Trésor américain ont poussé Dubaï et Abou Dhabi à renforcer leurs contrôles. Mais nombre d’opérateurs se sont déplacés vers les émirats moins surveillés, notamment Sharjah et Ras Al-Khaimah.

Plus de cinquante entités émiraties ont été sanctionnées par les États-Unis depuis 2023, dont beaucoup basées à Sharjah. Abou Dhabi assure vouloir coopérer, notamment pour sortir définitivement de la liste grise du GAFI. Mais la mise en œuvre se heurte à la résistance des autorités locales des zones franches, soucieuses de préserver l’attractivité économique de l’émirat.

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La prochaine étape : Les sanctions secondaires ?

Plusieurs services occidentaux estiment que si Sharjah ne renforce pas rapidement ses contrôles, il pourrait faire l’objet, dès 2026, de sanctions secondaires ciblant non seulement les sociétés suspectes, mais aussi les infrastructures mêmes des zones franches. Une évolution qui bouleverserait le modèle économique de l’émirat.

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Sharjah est devenu ce que Dubaï n’est plus : un espace permissif, rapide et peu surveillé, idéal pour les réseaux russes cherchant à contourner le régime mondial des sanctions. Tant que la pression internationale ne se traduira pas par une véritable harmonisation des contrôles, l’émirat restera le maillon faible du dispositif émirati – un maillon qui soutient, indirectement, une partie critique de l’effort de guerre russe.

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